N°120 / Etre stagiaire, une expérience vécue de l’intérieur

Par Anne Boerlin-Zurkinden, éducatrice de l’enfance et formatrice à la pratique professionnelle ES

« Ce qui ne me tue pas, me rend plus fort » Nietzsche

C’est en parcourant les différents articles du dernier numéro de la Revue [petite] enfance sur le thème « Les stagiaires, des exploitables ou des éducables ? » qu’en moi, a refait surface mes différentes expériences vécues lors de cette période d’apprentissage pas si lointaine.

Je ne vais pas m’apitoyer sur mon sort, mais je souhaite partager avec vous deux exemples qui, somme toutes, pourront peut-être résonner avec certaines de vos expériences ou des situations vécues par d’autres dont vous avez entendu parler.

Il y a le premier qui pourrait s’intituler : La vieille stagiaire.

Et le second : La stagiaire prise dans une relation perverse.

 

La vieille stagiaire

J’ai fêté mon vingtième anniversaire avec, dans ma poche, mon CFC de libraire. Mais avant cela, je souhaitais en 1983 être « jardinière d’enfants » comme on disait à l’époque et apprendre mon métier par le biais de l’école des Gais Lutins à Lausanne.

Une conseillère en orientation m’en a dissuadée, prétextant que des enfants, j’en aurai par moi-même et qu’il n’y avait pas énormément de débouchés par rapport aux nombreuses jeunes filles qui sortaient de ces formations.

Comme j’aime les livres, la lecture, le commerce, le contact social, j’ai endossé avec plaisir le métier autour de ce bel objet qu’est le livre, ceci sans aucun regret aujourd’hui.

De l’eau a coulé sous les ponts, des enfants comme j’en souhaitais ne sont point venus, un parcours de dix ans de PMA a abouti à la naissance d’une jolie petite fille en 1996.

J’aime les journées avec les enfants… c’est ce dont je me suis rendu compte en fonctionnant comme accueillante en milieu familial pendant cinq années auprès de familles diverses et variées, en accueillant des enfants de 2 mois à 10 ans, afin que ma fille puisse partager un semblant de vie de fratrie.

Dès lors, j’ai décidé de tenter le tout pour le tout et de tout recommencer à 40 ans… de découvrir cette profession qui entre-temps avait beaucoup évolué.

Je me suis inscrite à l’ESEDE[1] en classe de formation école-stage en alternance et non pas en formation en emploi.

Je me réjouissais de vivre cette dualité que j’imaginais formatrice. Mais voilà que, dans l’un de mes stages, mon arrivée a créé la surprise. De jolis quiproquos ont eu lieu, que cela soit auprès des éducatrices ou des parents, lorsque je signalais être la nouvelle stagiaire !

Les éducatrices croyaient que j’étais un parent, idem du côté des parents qui imaginaient que j’étais une éducatrice diplômée, et me faisaient confiance bien plus qu’à mes jeunes collègues, qui, elles, étaient diplômées ! Ah ! Le pouvoir des cheveux blancs et des rides ! Bref, cela ne nous a pas rendu la tâche facile.

Dans cette institution, le canevas qui avait été préétabli concernant ce que le/la stagiaire devait faire en fonction de son année de formation avait force de prescription. Ma maturité, mon expérience préalable comme accueillante en milieu familial ne pouvait pas être reconnues. Par exemple, je n’avais pas le droit de faire les changes et de donner à manger aux enfants de moins de 14 mois avant les deux derniers mois de mon stage, même si les enfants se dirigeaient spontanément vers moi et que c’était des tâches, avec lesquelles je me sentais à l’aise. J’ai donc dû patienter et eux aussi.

D’un autre côté, la direction se plaisait pas de m’imposer certains travaux habituellement dévolus aux stagiaires, comme ranger les palettes de Pampers. Alors que, de mon côté, j’étais entrée dans cette formation en étant consciente que ce statut pouvait m’amener à devoir effectuer de telles tâches, et je me suis coulée facilement dans ce rôle d’apprenante.

Lors d’un colloque équipe et direction, la personne en formation à plein temps s’est fâchée, car elle se sentait discriminée par rapport à moi. Elle a dit à peu près cela : « J’ai moins de formation théorique qu’elle, puisque je suis en première année et je dois tout faire ! Elle, elle a plus de théorie et de pratique[2] que moi et elle ne fait rien à part vider le lave-vaisselle ! »

Cette remarque a fortement ébranlé les personnes présentes autour de la table et c’est grâce à cette observation que mon stage a pu prendre un vécu plus adéquat à ce que je pouvais attendre d’un stage de formation sur le terrain.

Mon cas n’est pas unique, dans de nombreux endroits la/le stagiaire est présent∙e pour faire les basses besognes. Les prescriptions rigides concernant ce que l’apprenant∙e a le droit de faire en fonction de son année de formation sont aussi courantes. La structure d’accueil ne tient, parfois, pas compte des exigences de l’école. Elle se veut formatrice, mais impose ses valeurs et son rythme de formation sans être capable de sortir de ses recettes toutes prêtes pour accompagner la personne au plus près de ses capacités et de ses expériences antérieures. Pour exemple : tant que la personne n’est pas diplômée, elle n’accompagnera pas les entretiens de parents, ceux-ci étant réservés aux éducatrices diplômées. Comment voulez-vous que nous apprenions, si nous ne pouvons même pas participer, en tant qu’observatrice au moins, ni nous exercer au retour des transmissions de la journée que nous avons partagée avec l’enfant ?

Il n’est pas encore totalement intégré le paradigme de notre société d’être de plus en plus nombreuses à posséder plusieurs métiers ou professions dans une seule vie, ainsi que d’être apprenant∙e à un âge tardif !

 

La stagiaire prise dans une relation perverse

Dans la seconde situation, j’ai été prise dans une relation qu’avec le recul, je qualifierais de « perverse » avec mon praticien-formateur. Dès le début du stage, il m’a expliqué le plus sérieusement du monde qu’il allait me déconstruire, mettre à bas toutes mes croyances, les théories, et me reformater ! « Sur quelle base ? » me suis-je interrogée. Il ne me connaissait pas, c’était notre premier entretien, de la première semaine de mon stage !

Dans un autre de nos entretiens, j’ai pu revenir sur cette agression verbale et, pour expliquer mon ressenti et la portée violente de ses mots à mon égard, j’ai illustré les faits par un empilage de livres, ce qui constituait pour moi mes théories, mes croyances et mes savoirs, et d’un grand geste j’ai tout envoyé valser dans la pièce.

Parfois et, malheureusement, également dans nos professions de soin, nous rencontrons des formateurs/trices peu soignant∙e∙s, peu respectueux/euses de la personne qu’ils accompagnent. La personne en stage a peu de moyens pour se défendre. Elle est prise en otage dans cette situation, car si la relation avec la personne qui est responsable d’elle pendant cette période se passe mal, elle craint pour la validation de son stage. Ce stage a été marqué pour moi par des phrases comme : « Si tu ne fais pas cela, ton stage ne sera pas validé ! » ou alors : « Attention, rappelle-toi que j’ai le pouvoir de valider ou de ne pas valider ton stage et tu referas une année de plus de formation ! »

Quoi qu’on dise, dans un stage, une relation de pouvoir existe, puisqu’à la fin, celui-ci est sanctionné. D’où les possibilités de dérapage dans la maltraitance, le chantage, l’emprise. Il y a également, en plus des enjeux psychologiques, des enjeux financiers pour tou×te×s les stagiaires, quel que soit leur âge.

Peut-être que le/la formateur/trice reproduit, consciemment ou inconsciemment, utilise ces situations comme pour régler des comptes avec sa propre expérience de stagiaire. Qui sait, il ou elle a peut-être aussi entendu ces petites phrases assassines ?

C’est un cercle vicieux où, malheureusement, il est difficile de se mettre en position d’éducable, d’apprenant, quand la transmission n’est pas heureuse, et que chaque matin, la boule au ventre, nous nous rendons sur notre lieu de stage, en nous demandant : qu’est-ce qu’ils auront bien inventé d’autres pour nous mettre la pression, et que nous ne savons plus s’il faut danser à gauche ou danser à droite, pour bien plaire, afin de réussir son stage de terrain !

Quand nous sommes en formation, nous sommes dans le même état d’esprit que les enfants, pour apprendre et avancer, il faut le lien de confiance… et ce lien n’est pas toujours au rendez-vous.

A l’inverse du stage précédent où l’équipe me laissait peu expérimenter, ici, mon praticien-formateur me « lâchait » totalement dans des situations périlleuses sans possibilité de demander de l’aide pour prétendument me tester. Dans ces moments-là, le/la stagiaire vit des instants identiques aux bizutages[3] estudiantins, sans rituel inscrit et sans sécurité aucune ou presque.

 

Conclusion

Si des soucis devaient survenir, ils/elles ont plusieurs personnes internes ou externes à l’institution à qui elles peuvent s’adresser afin de leur permettre de trouver une solution qui leur convienne.

Il y a également un colloque mensuel pour les formateurs/trices à la pratique professionnelle pour que ceux/celles-ci puissent prendre du recul et partager avec d’autres les situations qu’ils/elles rencontrent et peut-être ainsi éviter de se retrouver pris dans des enjeux de pouvoir.

Pour terminer sur une note plus gaie, j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer de magnifiques lieux et de belles personnes durant ma formation qui m’ont fait grandir dans ce que je ne connaissais pas de la réalité de la profession.

C’est en pensant à elles, à tout ce qu’elles m’ont transmis, qu’à mon tour j’ai plaisir à transmettre et à accompagner la personne qui se trouve en face de moi pendant son stage, tout en gardant à l’esprit une part d’humilité et de respect auprès de ce ou cette professionnel∙le en devenir.

 

[1] Ecole supérieure en éducation de l’enfance de Lausanne.

[2] Puisque j’avais déjà réalisé deux périodes de stages de six mois sur deux lieux d’accueil différents.

[3] Définitions dans Le Robert de Poche : Bizutage n.m. Cérémonie d’initiation des bizuts, comportant des brimades. Bizut ou bizuth n.m. fam. Elève de première année. p. 77.

[4] Revue [petite] enfance, N°102 – mai 2010.