N°120 / Les verbes du nouveau groupe : faire, penser et dire

Par Cécile Borel, éducatrice à Vernier

L’idée de la documentation n’est pas nouvelle, on cherche à laisser une trace, à garder et à partager les savoirs, les idées, les réflexions, les innovations tout en élaborant des savoirs nouveaux. Elle préoccupe la petite enfance depuis une trentaine d’années.

Avec deux problématiques récurrentes : le passage à l’écrit et la mobilisation de cette documentation par d’autres. J’ai ainsi personnellement connu un classeur de formation continue, que chacune était tenue de remplir et que bien peu consultaient. Plus loin encore, des fiches d’activités sur la semaine qui à l’époque sentaient mauvais le contrôle et la prise de pouvoir et que, par toutes sortes de subterfuges, j’ai réussi à ne jamais remplir. Et j’ai très souvent entendu (beaucoup moins depuis une dizaine d’années, il faut le souligner) des collègues se plaindre du temps passé à remplir des documents et de la contrainte que représentait pour elles l’écriture.

Cette volonté provenait principalement de la formation, des directions et des gestionnaires. Elle a longtemps été perçue par le terrain comme une exigence extérieure ou supérieure, sans que les professionnelles parviennent à lui donner un sens qui leur soit propre (exception faite peut-être dans les institutions dont l’orientation pédagogique s’inscrit dans un courant précis : Montessori, Loczy, systémique).

Des labels ont d’ailleurs été inventés pour montrer le savoir-faire professionnel. Avec, probablement, le défaut de tous les labels, ils finissent par distinguer (à tort) ceux qui font de ceux qui ne font pas, ou plutôt ceux qui disent qu’ils font (et ne font plus parfois après) et ceux qui ne le disent pas, mais le fond souvent quand même. Même si ce n’est pas leur objectif premier, ils sont par nature compétitifs et peu enclins à la mutualisation des savoirs.

Avec le temps, le projet pédagogique, les observations des enfants, les PV de colloques sont devenus partie intégrante des pratiques professionnelles. Au point qu’on pourrait oublier que ça n’a pas toujours été le cas. D’autres outils sont mobilisés ici et là : journal de l’institution à l’intention des familles, des cahiers de vie, etc.

Mais il reste encore du chemin à faire pour que la documentation des actions professionnelles soit plus souvent une source d’élaboration et de mutualisation des savoirs, ce que les outils cités jusqu’ici permettent assez peu finalement. Il reste donc, à mon sens, une étape à franchir pour aller un peu plus loin et trouver de nouveaux moyens pour visibiliser les actions, les savoirs et les innovations.

Une place à prendre

L’éducation préscolaire a longtemps souffert d’un manque de reconnaissance. Elle a aujourd’hui une place à prendre à travers sa spécificité : elle répond autant à des besoins éducatifs que sociaux. Elle apporte des réponses à des questions de société qui n’existaient pas hier dans le domaine de l’éducation précoce collective : l’égalité des chances, l’intégration des différences, la réussite scolaire (et oui !) et les bouleversements de la famille.

On voit se multiplier les collaborations entre les chercheurs de différents domaines universitaires et des Hautes écoles et les professionnelles des institutions. J’entendais dernièrement un professeur d’université dire, lors d’une intervention en IPE, que, enfin, la science « descendait » vers la petite enfance. Je crois que la science n’a pas besoin de se baisser autant pour nous atteindre ; le nombre de professionnelles qui reprennent des études supérieures et participent à des travaux de recherche dans le domaine de la petite enfance est en augmentation et l’éducation préscolaire peut s’afficher comme un domaine de recherche en soit, un domaine de connaissances qui n’a plus grand-chose à envier au « plus grand ».

En tant que professionnelles, nous avons la responsabilité d’interroger la science face aux questionnements qui traversent nos pratiques, mais également de lui répondre en faisant émerger nos savoirs de proximité. La question de la documentation s’inscrit comme un outil désormais essentiel qui, faute d’être nouveau, devrait être revisité de façon que les équipes se l’approprient (enfin).

Histoire de rien du tout

Le mot « documentation » peut faire peur ; par la somme de travail qu’on imagine qu’il représente. Mais, il suffit parfois de très peu pour qu’une réflexion, une pratique prenne corps et se mutualise, portée par l’intérêt qu’elle rencontre, par l’écho qu’elle a chez d’autres professionnelles. Ça ne tient souvent qu’à un fil. Mais un fil qui, en se déroulant dans le temps, tisse une toile, lie des savoirs, des pratiques, des réflexions, des professionnelles, des institutions, des mondes, qui font d’autres fils ailleurs.

Il y a cinq ans, je faisais mes premiers pas dans la Revue. J’ai proposé à mes collègues d’écrire un article sur les « Ateliers rien » que nous avions commencé à pratiquer deux ans plus tôt. Suite à la parution de cet article, la Ville de Genève m’a contactée pour participer à un colloque sur le thème « Si on jouait à rien ». S’en est suivi tout un parcours, de l’article au colloque, du colloque à la création d’un cours de formation continue pour le Centre d’étude et de formation continue (CEFOC), du CEFOC à des interventions dans des colloques institutionnels, des écoles professionnelles, des journées à thème, de Genève à Lausanne. Et puis, il y a un an, un coup de fil d’une journaliste (enfin d’une documentaliste d’abord), de la Radio suisse romande et me voici présentant les « Ateliers rien » dans l’émission «Vacarme». A peine quelques semaines plus tard, une autre journaliste, pour l’émission «On en parle», qui, à la suite du premier reportage, souhaitait m’interviewer sur la question de l’ennui.

Dans ce second reportage, la journaliste avait mobilisé deux référents différents pour éclairer la question de l’ennui : un pédopsychiatre et moi, une éducatrice de l’enfance. Et voici que nos savoirs deviennent références, que nous devenons des spécialistes, que notre avis compte et que nous avons des choses (importantes) à dire sur des questions actuelles qui touchent à l’éducation et à la société.

Paris sera toujours Paris

Mes écritures professionnelles m’ont ainsi conduite à Paris par un beau jour de juin. Deux de mes articles sur l’alimentation, dont un coécrit avec deux collègues, ont retenu l’attention du Centre national de formation continue. Ils m’ont donc invitée (avec d’autres auteurs de la Revue) à partager nos réflexions lors d’une journée à thème.

De ce voyage, je suis rentrée riche de nouvelles réflexions. Les questions des participants à la fin de mon intervention m’ayant mise face à mes contradictions entre le discours et la pratique. J’ai donc partagé ces réflexions avec mes collègues à la rentrée scolaire et de nouveaux projets sont nés autour du repas. De ces démarches menées dans deux groupes d’enfants de 2-3 ans est né un débat, qui a finalement contribué à l’évolution de notre projet pédagogique.

Silence, on tourne !

L’écrit n’est pas le seul média qui contribue à l’élaboration et la mutualisation des savoirs. Dans notre société de l’image, les films qui rendent compte des savoirs professionnels sont aussi l’occasion de conceptualiser, partager, se réapproprier des savoirs de proximité.

Ici, la collaboration avec les chercheurs est l’occasion d’un aller-retour entre science et pratique professionnelle, l’une nourrissant l’autre et réciproquement. La collaboration entre la Ville de Vernier et la HETS autour de la question de l’intégration des familles (soutenue par le Bureau de l’intégration des étrangers, BIE) a donné naissance à un DVD, des conférences, à plusieurs publications en Suisse romande, mais également en France. De cette recherche naissent encore régulièrement des interventions ici et ailleurs ; nos savoirs et leur conceptualisation voyagent, passent les frontières, s’égrainent et poussent sous d’autres cieux, peut-être autrement, en s’adaptant au milieu et au climat. Ils n’enrichissent pas que la prime éducation, ils contribuent aussi à l’élaboration de nouveaux concepts et savoirs dans les champs de la recherche.

L’âge de raison

Il faut se rendre à l’évidence… la petite enfance a grandi, et notre identité professionnelle avec. Nous devons donc cesser de penser petit ; petits enfants, petits pas, petits bricolages, petites éducatrices. Osons le grand : grandes réflexions, grands questionnements, grandes évolutions, grandes importances et grandes professionnelles !

Nos actions quotidiennes et leur qualité jouent un grand rôle dans le devenir des enfants que nous accompagnons. Nous pouvons, sans gêne, revendiquer la charge de travail qu’elles représentent, la réflexion qu’elles sous-entendent, les penser et le dire, haut et fort.

C’est aussi le rôle de cette revue, alors bienvenue à celles qui tenteront l’aventure. Souvenez-vous, ce qui ne nous paraît parfois pas grand-chose : nos petits plus, ce que nous mettons en place pour améliorer l’accueil au quotidien, l’air de rien, peuvent devenir grands en étant partagés. Il suffit de choisir simplement de les raconter. Car raconter, c’est déjà penser « le faire » et faire penser.

Cécile Borel

 

Bibliographie

Osbeck, Alexandra ; Cazzola Dufournet, Bénédicte ; Borel, Cécile ; Emer, Jacqueline et Romanens, Nathalie (2011). « Créativité sociale : l’atelier “rien” », Revue [petite] enfance, N°105, mai 2011, pp. 40-45.

Mezzena, Sylvie ; Stroumza, Kim et Borel, Cécile (2014). « Travail d’intégration à l’œuvre dans l’activité des éducateurs-trices de l’enfance de la Ville de Vernier », Revue [petite] enfance, N°113, janvier 2014, pp. 81-95.

Borel, Cécile ; Gibbons, Camilla et Capozza, Béatrice (2013). « Pédagogie et alimentation, 
la question des pratiques autour des repas », Revue [petite] enfance, N°111, mai 2013, pp. 13-19.

Borel, Cécile (2013). « Les nourritures de l’enfance », Revue [petite] enfance, N°111, mai 2013, pp. 41-45.

RTS, la 1ère, Vacarme ; « Jouer c’est du sérieux », épisode 1/5, du 08.12.2014.

RTS, la 1ère, On en parle ; « L’ennui, nécessaire à l’équilibre de nos bambins », 12.02.2015.