N°120 / L’éducation est un travail d’artisan

Par Michelle Fracheboud, assistante pédagogique

La première image qui me vient à l’esprit lorsque je lis le mot « documenter », est un souvenir de mon enfance : le centre de documentation. Dans l’école que je fréquentais alors se trouvait un endroit un peu poussiéreux, avec de hautes étagères remplies de livres, boîtes d’archives, diapositives et autres documents. Ça sentait l’encre, le papier et un peu le renfermé. J’aimais cet endroit. Mes cours préférés étaient ceux où nous devions préparer des présentations qui nécessitaient justement d’aller se documenter. Soudain, j’étais éveillée, le monde s’ouvrait à moi. Il fallait essayer de comprendre, du latin « prendre avec », mettre ensemble, saisir par l’esprit.

Documenter sa pratique, c’est faire et penser, si possible, à plusieurs. Faire, puis penser et penser pour faire dans une ronde sans fin, où aucun ne discrédite l’autre. En effet, l’un est indissociable de l’autre pour pouvoir obtenir un bon travail. Certain×e×s ont voulu nous faire croire que l’humanité se divisait en deux catégories : ceux/celles qui font et ceux/celles qui pensent, mais la réalité du travail avec les enfants nous montre chaque jour que c’est une grotesque illusion.

Justement, en parlant d’illusion, les dernières que j’avais ont récemment volé en éclats : j’avais gardé un fond de naïveté, je pensais que nos élu×e×s, tout au moins certain×e×s d’entre eux/elles, étaient des personnes intelligentes, qui cherchaient à connaître et comprendre les sujets qu’elles devaient traiter. L’actualité vaudoise récente a démontré le contraire. Je m’explique : comme vous le savez sans doute[1], la LAJE[2] va être modifiée et une part des changements proposés ne vont pas dans le sens que les professionnel×le×s soutiennent. La seule logique qui intéresse l’Etat, tous partis confondus, est la sacro-sainte « conciliation vie familiale et vie professionnelle » (traduisez : débarrassez-moi de ces gosses, que je récupère mes employées fissa). Par ailleurs, l’Etat cherche aussi à caser un certain nombre de jeunes, souvent en difficulté au sortir de l’école. La solution est simple, il suffit de concilier les naufrages scolaires avec la petite enfance et, par magie, tout est résolu. Ainsi, chacun reste bien à sa place, dans sa case justement, et l’égalité des chances, nommée pourtant dans la LAJE, se limite à un slogan.

Bon, mais quel lien entre ces errances politiques et la documentation ? J’y viens. Face à l’incurie de nos dirigeant×e×s, il faut se faire une raison, une seule voie reste possible : c’est montrer notre travail, partager autour de nous le regard que nous portons sur l’enfant, mettre en scène la vitalité des petits enfants pour découvrir le monde, explorer, expérimenter, faire et penser. Convaincre que cela nécessite qu’on se préoccupe de mettre en place des lieux qui le permettent. Montrer comment nous nous y prenons. Pas auprès des décideurs/deuses, mais pour changer le regard commun. En commençant par les professionnel∙le∙s, les parents, les collègues des domaines proches, puis Monsieur et Madame Tout-le-monde. Le reste sera bien obligé de suivre. Et ça marche, comme le montrent Borel et d’autres dans ce numéro. Il y a des signes qui laissent voir que c’est possible, il y a des expériences italiennes qui peuvent servir de point d’appui, il y a des auteurs qui ont écrit à ce sujet.

Si je tire encore un instant sur le fil de mes souvenirs, une autre image apparaît, liée à la première. Celle d’une petite bonne femme un peu rondouillarde, mais qui ne mâchait pas ses mots. Elle nous enseignait la géographie. Mais avec elle, il n’était pas question de rivières ou de montagnes. Elle nous parlait de colonisation, d’inégalités Nord/Sud. Elle nous envoyait au centre de documentation chercher des articles ; elle nous faisait relire Tintin avec un regard critique. Nous rentrions à la maison avec des questions et nos réflexions dérangeantes pour nos parents. Pour ma part, je pense qu’elle a joué un rôle dans mon émancipation. J’ai commencé à me forger mon propre avis sur le monde. Documenter devrait aussi être un moyen pour prendre de la distance avec notre travail, porter un regard critique sur celui-ci, mettre en évidence ce par quoi nous sommes agi×e×s et porter un regard neuf sur les situations rencontrées.

Néanmoins, ce n’est pas un travail facile, ceux et celles qui s’y sont confronté×e×s relèvent un élément : la matière résiste. Réaliser par exemple un panneau de photos et de textes nécessite autant de penser que de faire. Il y a un travail manuel à réaliser et il a une dimension esthétique indéniable. « La dimension esthétique est une qualité essentielle de la connaissance. Regarder d’un œil émerveillé la beauté offre aux enfants la possibilité d’aller au-delà de l’évident et du banal, et de découvrir ce que James Hilman appelle “le sourire esthétique” des choses, qui encourage chez nous tous le désir de se battre pour donner de la valeur à nos perceptions et pour le droit de vivre dans des lieux qui expriment une qualité esthétique. »[3] Je crois que c’est tout autant valable pour les adultes. Par ailleurs, réaliser de telles présentations ne devrait pas être seulement « un moyen en vue d’une fin » nous dit Sennett.[4] Le bon artisan est celui qui arrive à exprimer « les idées contenues dans les choses ». Une telle réalisation peut faire émerger des éléments dont nous n’étions pas conscient×e×s. Dans la matérialisation ainsi réalisée, il n’est pas rare qu’un nouveau motif apparaisse.

Cette « culture de l’artisanat » me semble une bonne représentation de ce que pourrait être notre métier. Il existe un « lien intime entre la tête et les mains ».[5] Le bon travail d’artisan exige, tout en faisant, de se montrer continûment curieux, de chercher et tirer les leçons de notre propre travail, en particulier des ambiguïtés et résistances rencontrées.

 

La grandeur des petites choses et l’épreuve du minuscule

Par Jacques Kühni, rédacteur

Les traces sont ce qui reste, ce qu’il est difficile de travestir. Donner à voir ce que l’on fait, c’est aussi supporter que les foirages soient patents. La tentation de l’enjolivement est une constante du milieu : les enfants sont merveilleux, les parents sont d’une perpétuelle amabilité, les collègues sont lumineuses d’intelligence et d’assiduité et la garderie est un monde enchanté… Jamais les enfants ne croiront de telles balivernes.

Ici comme ailleurs, travailler c’est affronter l’adversité, conjuguer des tensions et tenir sur la longueur. Le travail c’est de l’effort, on parvient à mobiliser des forces plus ou moins organisées en se donnant de la peine ; il faut aussi du soin, parce que l’on s’échine à bien faire alors que ça résiste ; de plus, il y a toujours un moment où l’on se retrouve face à l’épreuve du résultat, on y est jugé sur pièces et en situation, avec une attention particulière pour les ratages ; et, enfin, il y a cette nécessité organique de solidarité laborieuse, même quand l’animosité amère monte entre les gens. Une documentation qui ne prend pas les gens pour des imbéciles, devrait laisser entrevoir tout ça avec ce bonheur de faire qui fait tenir la baraque debout. Ce sont aussi ces éclats de plaisir que l’on doit saisir, si l’on veut parler sérieusement du travail éducatif. La souffrance n’est pas une constante du labeur, il arrive qu’elle soit sublimée et que le ravissement affleure dans les plis du quotidien.

Les souvenirs d’enfance, qu’ils soient photographiés ou filmés, sont souvent réduits au spectaculaire : les premiers pas, les premiers mots, l’auto à pédales et l’audition de piano… Ils sont les monuments de la mémoire individuelle. Dans une collectivité pédagogique, il est important de faire voir les banalités apprenantes. Parce que c’est là que l’on devine vraiment de quoi l’éducation est faite, bien plus compliquée que le narcissisme élémentaire des événements familiaux qui s’empoussièrent dans les greniers nostalgiques.

La documentation est souvent conçue comme une exposition : on présente, on montre, on exhibe. Mais ce qui frappe durablement tient plutôt dans les questions que cette œuvre pose. Ce travail documentaire porte en lui la vitalité d’une recherche, la permanence d’une volonté de comprendre et il signe sa curiosité en donnant à voir des intelligences réciproques. Notre monde est saturé de performances : on « envitrine » des médailles, on aligne des coupes ; qu’il s’agisse de pétanque à Marseille ou de marathon à New-York. Ces images de victoires ne disent que bien peu de choses sur le réel de la vie. Documenter l’apprenance, implique toujours de dépasser le résultat. Les traces que l’on cherche se tiennent au déplié d’un geste minuscule et au surgissement d’une idée géniale. Si l’on veut saisir ces signes infimes, il faut de l’attention, de la sensibilité et du métier.

L’œuvre documentaire porte en elle une intention de mutualisation des savoirs et de leurs charges d’interrogations sur l’ignorance. Elle assume aussi le souci de rendre compte de ce que l’on fait, et soumet, par sa présence même, le travail à la critique des usagers (parents et enfants) et des collègues plus ou moins proches. Documenter c’est contenir les récurrences psychologisantes et dépasser l’éternel ressassement des souffrances, parce que les lamentations exécutent systématiquement les intelligences vives. Dans un collectif vivant, on ne documente jamais la grandeur d’ego, on donne à voir une élaboration lente, et parfois fastidieuse, du travail quotidien.

Il arrive que l’on documente des échecs relatifs : les choses attendues ne sont pas advenues ; le bonhomme hiver n’a pas pris feu parce que les pompiers n’ont pas voulu ; les tortues ont disparu et les éléphants du cirque ont été annulés par une panne de train… A chaque fois, ou presque, le « bonheur de faire » dépasse la déploration de l’échec. Le génie dans l’adversité est une marque du métier et une indéniable preuve de vitalité. Les situations où l’on transforme un bide en fête sont assez rares, mais, quand il en reste des traces, c’est une reconnaissance générale et riante d’un bon boulot. Il arrive que documenter fasse rire et penser.

 

[1] Voir Gillet, Marc, (2016), « “Il faut bien lâcher quelque part…” : le billet d’un directeur consterné ». Revue [petite] enfance, N° 119, pp. 94-101.

[2] Loi sur l’Accueil de Jour de l’Enfance

[3] Galardini, Anna Lia, « Peut-on encore croire à la culture ?. », Spirale 4/2010 (N° 56) , pp. 103-105

[4] Sennett, Richard, (2008), Ce que sait la main : la culture de l’artisanat, Paris, Albin Michel, p. 32.

[5] Ibidem, p. 20.