N°121 / Une généalogie en héritage : notre ancêtre la Berceuse

Par Catherine Bouve, historienne

Le projet des crèches émerge au XIXe siècle, sous l’impulsion du philanthrope Firmin Marbeau (1798-1875), homme de droit et homme politique, appartenant au mouvement du catholicisme social. La berceuse, recrutée pour s’y occuper des enfants, n’est pas encore une professionnelle – qualificatif ici anachronique. Mais qui est-elle, quelle place prend-elle dans ce projet à large spectre – sa vocation n’est pas moins qu’universelle – que représente la création de la première crèche, la crèche de Chaillot, le 14 novembre 1844, à Paris ?

La notion de diplôme est un autre anachronisme. Sur quels critères la berceuse est-elle alors recrutée, comment est-elle formée, pour quelles « missions » ? C’est à partir de la constitution d’un corpus composé du Bulletin des Crèches (BC), organe de la Société des crèches, créé en 1846 et publié jusqu’en 1859, et de l’ouvrage fondateur Des crèches, ou moyen de diminuer la misère en augmentant la population, publié par Marbeau en 1845, traduit en langues étrangères, réédité de nombreuses fois jusqu’en 1873, que cette analyse est proposée.

La berceuse est une intermédiaire entre les promoteurs de la crèche et les familles. Courroie de transmission, c’est par elle que sont véhiculés les changements de pratiques concernant les soins et l’éducation du jeune enfant. La première de ses qualités est morale. Effectivement, l’efficience pratique des berceuses n’est pas la seule visée mais aussi son action sur le plan moral est attendue. C’est par elles que transitent les conseils des « bonnes dames », les « dames patronnesses ». L’éducation collective de jeunes enfants est une expérience nouvelle. Elle doit amener le déploiement de qualités morales, pensent les philanthropes. Les enfants, traités de façon identique, développeront alors un sentiment d’égalité, d’obéissance par imitation, « la Crèche est pour lui [l’enfant] un enseignement mutuel de sociabilité, une école préparatoire de mœurs douces et pacifiques » (BC, N° 3, 1846, p. 78). Ce, dans un contexte social et politique, que l’on peut qualifier de « tourmenté ». L’arrière-pensée étant de contribuer à pacifier la société, à éviter émeutes et révolutions.

Pour s’assurer de cette bonne éducation morale, le choix de la berceuse doit se faire avec acuité. Elle « doit posséder au-delà de qualités premières et indispensables les bonnes mœurs et la probité » (BC, N° 3, 1846, p. 80). L’amour, la douceur, l’abnégation, le don de soi, toutes ces qualités d’essence féminine portées par l’imaginaire social sont attendues:

« Il faut qu’elle aime l’enfance; l’enfance avec ses vagissements, ses langes, ses premiers regards et ses premiers sourires; l’enfance avec son bégaiement, ses pas incertains, ses larmes et ses joies capricieuses. Il faut que sa patience soit douce et bienveillante plutôt que résignée; qu’elle sache maîtriser l’impression de ses tourments domestiques […] pour présenter à l’enfant qu’elle tient un visage plein d’avenance et de maternelle bonté […] » (BC, N° 3, 1846, p. 81).

C’est ainsi que les berceuses sont choisies parmi les mères de famille – d’enfants suffisamment grands, situation censée les doter d’une expérience et d’un savoir-faire et qui évite deux écueils: l’absentéisme en cas de maladies d’enfant et l’égalité de traitement entre les enfants. C’est seulement dans ces conditions que les berceuses pourront s’occuper des enfants comme de « leurs propres enfants » et être pour les enfants « une seconde mère »[1].

Ce n’est pas tout. Le portrait de la berceuse idéale n’est pas achevé. Il n’était d’ailleurs qu’un préalable. Une « formation » est indispensable pour compléter et parfaire les qualités humaines et la disponibilité initiale. La propreté est une autre qualité, essentielle à la pratique de la berceuse qui doit véhiculer de nouvelles normes d’hygiène et de santé. Les médecins contribuent donc à cette formation par leurs conseils. La formation de la berceuse passe par la répétition patiente de ses tâches et par la religion pour accéder à la notion de dévouement, de devoir et d’honneur. A côté des éléments issus de la médecine scientifique, la formation se doit en effet d’être complétée par la religion: « […] Les bons conseils et le bon exemple de notre chère sœur les ont rendues douces, polies et pieuses à remplir tous leurs devoirs; c’est en les initiant par la puissance de la religion au secret des jouissances intimes du dévouement et du devoir, que l’on a obtenu d’elles les qualités nécessaires à notre œuvre sainte, affirme la trésorière de la crèche Saint-Louis d’Antin » (BC, N° 1-3, 1849, p. 60).

La formation conduit à une codification des pratiques, elle-même tout à la fois incarnée et renforcée par le règlement institutionnel. Et un autre rapport au langage est attendu de ces femmes. D’une part, un langage adapté aux facultés de compréhension des enfants et, d’autre part, un langage châtié de toute grossièreté. Thème récurrent, le langage est associé aux mauvais exemples parentaux chez le pauvre, « querelles, injures, propos grivois, scènes de famille de toute nature […] », argumente Escodeca (1848) dans son appel à une éducation morale (p. 140). En fait, ce sont de nombreuses libertés et pratiques que les philanthropes contrôlent au fur et à mesure de l’expérience des crèches. La surveillance du comportement des berceuses fait l’objet de différents renseignements: reçoivent-elles des visites particulières, travaillent-elles pour elles, surveillent-elles bien les enfants, mangent-elles des aliments « qui ont de l’odeur » dans les salles, gardent-elles, contre rétribution, des enfants de la crèche, la nuit à leur domicile… Une hiérarchie s’instaure progressivement pour transmettre les procédures, faire respecter le règlement. Installer une directrice à demeure est une recommandation qui se muera au fil du temps en impératif. La première inclination est que chaque établissement ait à sa tête une religieuse. D’autres fois, c’est une berceuse à demeure qui est conseillée, chargée de surveiller « tout ce qui se fait à la Crèche; elle répond du mobilier, soigne la lingerie, ce qui lui donne une certaine supériorité sur les autres berceuses » (BC, N° 4, 1846). Il s’agit alors d’une berceuse en chef qui prend progressivement le nom de surveillante. Cette berceuse doit savoir lire et écrire pour tenir les comptes et les restituer à la trésorière. La surveillante, « autorité première », positionnée entre la directrice et les berceuses a pour rôle de faire respecter le règlement. Pour toute cette équipe, son « zèle est constamment entretenu par la vigilance des dames inspectrices […] » (BC, N° 5, 1846, p. 141).

Les rapports des médecins louent souvent la conduite des berceuses. Ils restent cependant ambivalents. Ainsi le docteur Izarié, dans son rapport sur la crèche Saint-Louis d’Antin, évoque la nécessité d’une berceuse en chef « pour empêcher les autres de s’absenter sans permission » (BC, N° 5, 1846, p. 153). Il a déjà constaté que quatre berceuses sur six étaient en poste au moment d’une visite. Les inspectrices, au sommet de la hiérarchie, exercent un contrôle général : état hygiénique des enfants, des paillasses, des ustensiles, de la cuisine, de la température, etc.

Le travail de la berceuse ne connaît guère de répit. Elle arrive à la crèche à 5 heures le matin pour accueillir les enfants, les laver, les peigner, faire le ménage, laver le linge, préparer les repas, appliquer les prescriptions médicales, les transmettre à la mère, recevoir les visiteurs étrangers et elle arrive encore « à [ses] moments perdus, à confectionner quelques vêtements pour les enfants, mais seulement pour les jours où il y a un peu de loisir, et ces jours-là sont rares » (BC, N° 10-12, 1846, p. 233). L’article 13 de la crèche Notre-Dame de Lorette interdit d’ailleurs toute occupation étrangère aux soins que les berceuses doivent aux enfants (BC, N° 1-3, 1848).

 

Devant cet ensemble, différentes pistes d’analyse, de compréhension de ce qui fait système, émergent. Elles ne s’invalident pas nécessairement. On peut y voir une première étape vers une professionnalisation de la prise en charge du jeune enfant. Travailler sur l’uniformité des pratiques de soins des berceuses est, somme toute, légitime pour les promoteurs de la crèche. Il s’agit là de faire émerger une cohérence dans les pratiques de soins et d’éducation qui permette aux crèches de se développer : quel que soit le lieu, la conception de l’éducation et les pratiques effectives d’éducation collective seront homogènes. Volonté d’améliorer les pratiques pour tendre vers une meilleure compréhension et, consécutivement, une meilleure prise en charge du nourrisson et du jeune enfant. Seule condition, sans doute, pour permettre l’institutionnalisation de l’expérience et la reconnaissance d’une légitimité dans ce champ philanthropique où la concurrence est rude.

Il n’en demeure pas moins qu’un décalage culturel est évident entre les berceuses, leurs savoirs propres, et les pratiques exigées des fondateurs. Se jouent là, une énième confrontation entre une culture populaire et une culture savante (Grignon & Passeron 1989), un ixième processus d’acculturation. Les analyses de Boltanski (1969), qui ont connu leur heure de gloire, puis de critique, parmi les autres théories de la domination, gardent une pertinence certaine. Et le constat s’impose: pour devenir naturelles, certaines qualités définies comme féminines ont nécessité un apprentissage qui peut à certains égards s’assimiler à de la violence – au moins symbolique.

L’engagement de la berceuse à la crèche peut s’interpréter comme une forme de noviciat. « Le noviciat fut conçu comme une période de formation spirituelle et même d’instruction religieuse, mais aussi d’instruction tout court », expose Turin (1989, p. 108). A la crèche, la berceuse se forme aux principes moraux, via la religion, autant qu’à la prise en charge du jeune enfant dans un esprit communautaire et de spiritualité. La crèche peut s’apparenter à une communauté religieuse féminine: communauté de femmes, univers clos sur lui-même, cependant ouvert aux visites, guidé par des principes fixés par les hommes, emploi du temps comme chronométré, s’inscrivant dans des rythmes fixés, marqué par l’obéissance, l’absence, apparente au moins, de sexualité, asexualité de corps voués à l’enfant comme à Dieu. La crèche de Bethléem a accueilli Jésus, la crèche accueille des Jésus métaphoriques ; y travaillent des Vierge Marie possibles, femmes oblatives et dévouées. Les qualités attendues des berceuses s’apparentent à bien des égards à celles attendues des religieuses que développe Turin : « Une vie exemplaire, une bonne santé, un caractère doux, humble, soumis, un jugement sain, le zèle et l’amour de son état », comme de son prochain[2].

Le parallèle est tentant. Comme au noviciat, les médecins transmettent leurs connaissances. Comme au noviciat, la crèche est une école ménagère, avec ses grandes lessives, ses travaux d’aiguille… Femmes dévouées et actives. « Ces femmes du XIXe, dit Turin parlant des congrégations féminines, considèrent l’abnégation comme une distinction propre, sexuée pourrait-on dire, qui les particularise et les distingue du monde masculin, non pour les diminuer mais pour, au contraire, les valoriser » (p. 128). Féministes selon Turin qui investissent des pans des institutions sociales au sein des communautés locales (hôpital, école, orphelinat, crèche, refuge, prison…). Mais les berceuses avaient-elles ce positionnement ? C’est peu probable.

Poursuivons. En suivant les analyses de Foucault, comme l’armée et le couvent, la crèche participe des institutions disciplinaires par, d’une part, la clôture, « spécification d’un lieu hétérogène à tous les autres et fermé sur lui-même » (Foucault, 1975, p. 143) et, d’autre part, le contrôle de l’espace, de la circulation dans l’espace (à chacun sa place). Le détail est important, le détail, « catégorie de la théologie et de l’ascétisme: tout détail est important puisque, au regard de Dieu, nulle immensité n’est plus grande qu’un détail, mais qu’il n’est rien d’assez petit pour n’avoir pas été voulu par une de ses volontés singulières » (p. 141). D’où chaque geste, chaque intention, chaque parole doivent y être mesurés. Les disciplines, affirme Foucault, sont « les méthodes qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps » (p. 139). Le pouvoir n’est plus individualisé, n’est plus incarné dans une personne, mais dans un système. Celui-ci est renforcé dans un système d’inspections aléatoires et incessantes par les dames inspectrices, des inspecteurs désignés, mais aussi le public, surveillance des surveillants. Le dispositif mis en place suppose la possibilité d’un regard inopiné et ce, de façon permanente sur le travail des berceuses. Comme le détenu avait la certitude qu’il pouvait être vu à tout instant, la berceuse a la certitude qu’elle peut être vue à tout moment. La surveillance doit être ressentie comme permanente. Au su des berceuses. A l’instar du schéma panoptique analysé par Foucault, la crèche peut être comparée à cet « édifice transparent où l’exercice du pouvoir est contrôlable par la société entière ». Là où la crèche fait système, c’est bien dans la « multiplicité de processus souvent mineurs, d’origine différente, de localisation éparse, qui se recoupent, se répètent, ou s’imitent, prennent appui les uns sur les autres […] » (p. 140). L’architecture contribue à cette gestion et à ce contrôle de l’espace intérieur. Il s’agit de rendre visibles ceux qui se trouvent à l’intérieur de l’espace-crèche, de créer de la transparence.

A une institution conçue sur des bases religieuses, pour contribuer à la mise sur le marché d’une main-d’œuvre industrielle, fait écho le propos de Foucault : « La vigueur du temps industriel a gardé longtemps une allure religieuse » (1975, p. 151). L’emploi du temps, hérité des communautés monastiques, se déploie à la crèche. Là encore, les analyses de Foucault correspondent à la régulation du travail instauré à la crèche: « Trois grands procédés – établir des scansions, contraindre à des occupations déterminées, régler les cycles de répétitions – se sont retrouvés très tôt dans les collèges, les ateliers, les hôpitaux, auxquels on pourrait ajouter l’armée, et pendant des siècles, les ordres religieux ont été des maîtres de discipline : ils étaient les spécialistes du temps, grands techniciens du rythme et des activités régulières » (pp. 151-152).

L’emploi du temps est détaillé, jusque dans les gestes, les paroles. Corps disciplinés, corps dociles. Obéissance et utilité. Du bon emploi du temps, on institue le bon emploi du corps. Pas d’oisiveté ou de gestes inutiles. On croise là aussi les analyses de Goffman (1990) lorsqu’il décrit l’ensemble fini de situations répétitives inscrites dans les mœurs asilaires. Une infra-pénalité du temps (retards, absence), de l’activité (négligence), de la manière d’être (politesse), des discours (bavardages), du corps (malpropreté…) s’instaure. La méthode de gestion de l’espace, préconisée par l’architecte De Metz, maire de L’Etang-la-Ville, renforce la répétitivité des tâches et l’assignation à des fonctions. En même temps, elle permet une réduction des effectifs: six berceuses pour 80 enfants au lieu des huit ou dix habituelles pour les pièces à fonctions multiples. Gestion de l’espace en même temps que rationalisation du travail. Le personnel est réparti par pièce/tâches: une berceuse pour la salle de sommeil, deux pour la salle de jeu, une pour les toilettes, une pour les repas et une pour la lingerie.

Le succès du pouvoir disciplinaire tient sans doute à l’usage d’instruments simples: « Le regard hiérarchique, la sanction normalisatrice et leur combinaison dans une procédure qui leur est spécifique, l’examen » (Foucault, 1975, pp. 172-173). La professionnalisation au sens contemporain n’est pas encore et ce troisième instrument viendra plus tard. L’air du temps est de susciter les récompenses. La normalisation est codifiée par les règlements, notifiée par les registres, les codes… La visite du médecin dans les crèches, sur le modèle de l’hôpital au XVIIe siècle, y contribue. Ces institutions – crèche, école, hôpital, armée, ouvroir, bureau de bienfaisance, etc. – en apparence bien distinctes, participent toutes, si l’on suit les analyses de Foucault du pouvoir de normalisation.

 

Les relations des berceuses aux parents – en fait les mères – sont aussi codifiées. Cette relation apparaît comme une relation de proximité. La trésorière de la crèche Saint-Louis d’Antin, dans son rapport, décrit la solidarité des berceuses envers les mères les plus misérables: elles partagent leur pain et parfois leur gain avec les mères et la trésorière évoque « l’harmonie » qui règne entre elles. Le BC du troisième trimestre 1854 rappelle que la berceuse « doit avoir beaucoup d’égards pour les mères, et faire en sorte d’adoucir leur sort ». En outre, elle ne doit rien accepter ou demander d’elles, autre que la rétribution journalière. Elle doit encore éviter les commérages, les disputes, les paroles grossières.

Ailleurs, le contenu du discours montre tout ce travail des disciplines à l’œuvre pour établir une distanciation dans la relation berceuse-mère: « depuis l’installation de la première berceuse actuelle, il ne s’élève plus de discussions fâcheuses entre elle et les mères des enfants. On ne voit plus ces dernières s’installer dans la Crèche et y rester des heures entières, ainsi que cela se pratiquait il y a un an. Les mères n’entrent plus dans la salle des berceaux: on leur apporte leur enfant dans la pièce voisine; et là, près du poêle, elles se chauffent, donnent à téter, et ne tardent pas à partir, car se trouvant isolées, ou à peu près, elles sont moins exposées à oublier l’heure du retour au travail. Cette sage mesure a détruit dans sa racine une grande cause de désordre, et permet de maintenir la plus grande propreté dans la salle où sont placés les berceaux », affirme la dame inspectrice de la crèche Saint-Philippe du Roule (BC, N° 1-3, 1847, p. 63). Les berceuses doivent ignorer « la position des mères » et informer la directrice en cas de doute sur la conduite d’une mère. Rapidement, c’est une salle d’allaitement qui est prévue pour recevoir les mères. Ce dispositif intègre les plans de construction de crèche (De Metz, 1870). Pourtant des précautions émergent. Ainsi, le projet de Manuel fait état d’une salle d’allaitement séparée tout en nuançant l’exclusion des mères: « Il est toujours bon que la mère vienne prendre son enfant elle-même dans son berceau, et qu’elle voie de ses propres yeux comment il est soigné: les mères sont inspectrices nées de la Crèche en ce qui touche leurs enfants » (BC, N° 7-9, 1854, p. 102).

Les blâmes sont instaurés mais, bien plus, les promoteurs misent sur les gratifications. La sanction positive, la gratification des berceuses, « carrière ouverte à des femmes soigneuses et honnêtes » (BC, n°4, 1846) est plurielle. Outre le bien-être des berceuses procuré par la crèche, elles ont, disent les philanthropes, la fierté des résultats obtenus. Les salaires des berceuses, selon les crèches, incluent ou n’incluent pas de nourriture. A la crèche Saint-Philippe du Roule, elles sont payées les dimanches et les jours de fêtes inclus et sont vêtues aux frais de la crèche. De fait, des différences de rémunérations sont perçues d’une crèche à l’autre sans que ce constat débouche sur une volonté d’uniformisation de la rémunération. La berceuse en chef, logée sur place, est mieux payée et porte des vêtements distincts (robe de serge noire au lieu de l’uniforme en coton bleu). Les berceuses ont aussi un bonnet, un « mouchoir de col », un tablier et des bouts de manches blancs. Elles « portent le costume si heureusement imaginé par Mme la comtesse de Castellane, et qui, par son caractère semi-religieux, semble leur imposer le difficile mais noble devoir d’imiter le dévouement et l’humanité des saintes filles des hôpitaux »[3] (BC, N° 4-6, 1847, p. 80). Dans d’autres crèches, il est demandé aux berceuses de se vêtir de façon uniforme, à leurs frais.

 

En guise d’épilogue.

« C’est d’abord comme héritiers que les historiens se placent à l’égard du passé avant de se poser en maîtres-artisans des récits qu’ils font du passé. Cette notion d’héritage présuppose que, d’une certaine façon, le passé se perpétue dans le présent et ainsi l’affecte. Avant la représentation vient l’être affecté par le passé » (Ricoeur, 1994, 24-25).

« Le passé se perpétue dans le présent et ainsi l’affecte »… Ainsi de la notion de soutien à la parentalité, ainsi des programmes de stimulation linguistiques, ainsi de la scansion des temps du quotidien… La liste peut s’allonger. Mais rien n’est inéluctable. Les professionnelles d’aujourd’hui, armées de leur pensée et de leur créativité, convaincues du sens politique de leur action pédagogique, peuvent transformer l’héritage et même le refuser.

Catherine Bouve

 

Bibliographie

Boltanski, Luc (1977) [1969], Prime éducation et morale de classe, Mouton, Paris – La Haye.

Bouve, Catherine (2010), L’utopie des crèches françaises au XIXe siècle : un pari sur l’enfant pauvre, Peter Lang, Bern.

De Metz, Antoine (1870), Organisation des crèches, des salles d’asile et des écoles primaires, Lender, Paris.

Escodeca de Boisse, J.-A. (1848), De la Crèche sous la République, Imprimerie Guiraudet et Jouaust, Paris.

Foucault, Michel (1994) [1975], Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris.

Goffman, Erving (1990) [1968], Asiles. Etude sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, Paris.

Grignon, Claude ; Passeron, Jean-Claude (1989), Le savant et la populaire, Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, EHESS/Gallimard/Seuil, Paris.

Marbeau, J.-B. Firmin (1845), Des crèches, ou moyen de diminuer la misère en augmentant la population, Comptoir des Imprimeurs Réunis, Amyot, Paris.

Marbeau, J.-B. Firmin (1867) [1853], Manuel de la crèche, J. Tardieu, Paris.

Ricoeur, Paul, « Histoire et rhétorique », Diogène, 168, pp. 9-26.

Turin, Yvette (1989), Femmes et religieuses au XIXe siècle. Le féminisme en religion, Nouvelle Cité, Paris.

[1] A la campagne, les critères s’adaptent à une autre réalité: « Eh! que faut-il pour que cinq ou six petits enfants soient bien gardés au village, tandis que leurs mères sont aux champs? Le temps et les soins d’une bonne vieille dans son logis, qu’on l’aide à tenir propre, chaud et salubre. Pourvu que M. le Maire fasse visiter la Crèche de temps en temps, et que M. le Curé ne néglige pas ses petits agneaux, ils auront toujours le nécessaire. Utiliser une bonne vieille invalide au profit des petits enfants, n’est-ce pas plus naturel que de la laisser oisive […] » (Marbeau, 1853).

[2] Certes, le noviciat, affirme Turin, s’apparente à une école normale où l’on retrouve le système du petit séminaire avec à la clé une formation séculière, professionnelle et morale. La crèche est sans doute loin du compte concernant ce niveau d’instruction.

[3] Rapport sur les crèches du 12e arrondissement, par Baligot de Beyne membre du conseil d’administration de la Société des Crèches.