N°123/Mystère transactionnel et boule de gomme sociale

Par Jacques Kühni, rédacteur

 On y marchande, mais ce n’est pas un marché, il n’y a ni marchandise, ni marchand. On y troque une barbe à papa contre un sucre d’orge, mais ce n’est pas un souk. La transaction sociale, c’est quand la vitalité de la récré s’invite au milieu de la littérature classique. On y fabrique des arrangements petits et grands, tandis qu’on y pratique des désaccords conviviaux, et c’est là un grand mystère ; mais c’est un mystère sans sorcier*, puisqu’on le fait à journées continues. La sorcellerie, pour mériter son nom, doit être le fait d’individus d’exception dans des situations exceptionnelles. Quand il s’agit de banalités trivialement quotidiennes, le mystère perd ses sorcières*. Ce qui ne veut pas dire qu’en deux temps, trois mouvements, on maîtrise tout ce qui advient.

Est-ce à dire que tout le monde « transactionne » tout le temps ? Franchement non ! Pour être capable de transaction sociale, le minimum requis c’est de reconnaître la légitimité de l’adverse, de ce qui n’acquiesce pas, de celle ou celui qui ronchonne, pleure ou crie son opposition. Le plus difficile sans doute, c’est quand cette querelle demeure silencieuse, quand on la devine sous le sourire poli de l’opposant×e qui, même sans aller jusqu’à l’obséquiosité, retient sa résistance dans les rets de la convenance sociale.

Heureusement, les enfants sont souvent des inconvenants, ce qui accorde à l’hypothèse transactionnelle une certaine vitalité.

 

Rapport de force contre production de sens

 

Le sens commun confond allègrement transaction et négociation. Pour Pierre, Paul, Marguerite, Marie et la petite Zora, c’est du kif. Pour une grande partie de ce beau monde qui travaille en petite enfance, cette revue persiste à couper les cheveux en quatre, et achoppe sur des peccadilles. Pour préciser un peu la chose, je prendrai deux exemples.

Le premier sera pris dans la grande histoire des guerres.

En 1918, après quelques dizaines de millions de morts, les vainqueurs négocièrent les conditions de reddition de l’Allemagne. La puissance se mesura alors en canons, en bataillons encore debout et en capacité à infliger encore quelques milliers de cadavres à l’ennemi. Les négociateurs se contentaient d’une petite phrase : « Ou l’Allemagne s’écrase ou elle sera écrasée ». Les vainqueurs mirent alors sous tutelle les vaincus, les humilièrent et exigèrent des contritions morales, politiques et financières. Vingt ans plus tard, la guerre mondiale qui suivit, dut beaucoup à cette impossibilité constituée d’un voisinage envisageable, et puisa son venin dans cette imbécillité négociée.

Le second exemple sera construit à partir d’une politique-fiction passablement réaliste.

C’est une histoire locale qui a quelques vertus universelles. Les éducatrices* d’ici veulent une Convention collective de travail qui harmoniserait les conditions de leur labeur dans ce canton où l’on parle un français lent mais chantant. Entre la ville et la campagne, les pratiques professionnelles et contractuelles sont pour le moins contrastées. Les éducateurs, qui sont à 92% des éducatrices, mandatent donc leurs organisations syndicales pour négocier avec l’Etat. La Ministre – nous sommes dans une avant-garde rurale urbanisée – mesure parfaitement l’insignifiance politique des professionnel×le×s de la petite enfance. Elle impose donc une promesse de CCT contre une modification des quotas de professionnel×le×s qualifié×e×s dans les institutions. Et les éducs, tous genres confondus, seront Gros-Jean comme devant, elles/ils seront discrètement déqualifié×e×s, auront plus d’enfant sous leur responsabilité et travailleront dans des espaces amoindris. Chez les libéraux, on appelle ça un deal win-win, chez les socialistes on appelle ça l’art vertigineux du compromis et chez les gens comme moi on appelle ça une arnaque.

Bref, négocier c’est exercer un rapport de domination contre des subordonné×e×s, qui s’achève par un péremptoire « Emballez, c’est pesé ! ». Et le débat reste clos pour quelques années.

Il me semble que le négoce – c’est là où on ne rigole plus[1] – finit souvent ainsi, alors que la transaction sociale cherche autre chose, même si ce qu’elle cherche est une quête sans fin.

Les éducatrices* transactionnelles savent bien la disparité des forces entre elles* et les enfants, mais elles* maintiennent la volonté de comprendre comme essentielle au vivre ensemble. Ce qui compte vraiment dans cette histoire-là, ce sont la volonté, la nécessité et le plaisir qu’ont les enfants d’être ici, ensemble ; même si cet ensemble se conjugue parfois contre l’autre. Ce qui compte tout autant, ce sont la volonté, la nécessité et le plaisir qu’ont les professionnel×le×s de bosser ici, même si parfois la tempête menace et que les forces manquent.

Le négoce minimise les coûts et augmente le profit, c’est toujours au détriment des quelques-un×e×s et à l’avantage de quelques autres. La transaction sociale manie, elle, surtout de la gratuité, de la solidarité, de la générosité et du don sans dette (ou alors elle prend soin de « possibiliser » des contre-dons). La part transactionnelle du travail éducatif fabrique un monde commun en instituant du « nous », et en gardant le tout bien vivant. J’ai rencontré des professionnel×le×s de la petite enfance à qui cela importait.

Quand l’enfant est cet autrui qui pense et agit, cela génère sans doute quelques perturbations dans l’ordre institutionnel. Quand ce qu’il fait et ce qu’il dit, est pris au sérieux, cela implique quelques efforts d’interprétation et d’ajustement si l’on tient à ce que l’on appelle, souvent un peu vite, une vie en démocratie. En république, on doit pouvoir s’engueuler, se désaccorder et s’emporter, mais jamais il ne s’agit d’éliminer autrui. Mais il faut que les passions aient de l’espace et du temps. Quand cet enfant, dont la place est absolument légitime, rencontre une éducatrice qui pense et agit en interrogeant sa propre légitimité, c’est-à-dire en remettant en jeu et en débat ses propres actions et celles de ses collègues, alors on peut espérer des lendemains plus heureux.

 

La petite histoire de l’éducation familiale tourne autour de la difficulté à fabriquer du « nous » (une famille, un clan) avec du « pas comme moi ». L’éducation collective affronte une difficulté d’une autre catégorie, il s’agit de fabriquer du « nous » avec du « pas comme nous ». Cela demande de la curiosité, de la culture et du travail. L’amour c’est extra, mais ça n’y suffit pas.

Si mon frère ou ma cousine me sont étranges, ils ne me sont pas étrangers. Bien sûr, ce « nous » avec de l’étrange – mais pas tellement – ressemble finalement assez à ce « nous » avec de l’étranger – mais pas tellement. Dans cette étrangeté étrangère ou familière, les enfants trouvent assez rapidement les proximités et les possibilités. Nous, adultes, à force de hiérarchiser les catégories que nous construisons, avons plus de peine à composer un air commun. Chez les grands, la frayeur de l’inconnu est plus immédiate que la curiosité de ce que l’on ne connaît pas. Les enfants sont curieux de tout, le présent prime sur le reste, et cela ouvre le champ éducatif, pour autant que les professionnel×le×s aient su conserver cette capacité d’étonnement. Toutes les curieuses et tous les curieux que je connais, sont resté×e×s enfant avec cette intelligence sensible à l’inhabituel. L’habitus serait ce qui conserve d’abord, et l’inhabitus serait ce qui dispose à l’invention. Ces curieuses et ces curieux sont, bien entendu, des humains cultivés, non pas au sens traditionnel d’avoir « fait ses humanités », mais au sens contemporain d’un éveil intellectuel qui grandit quand il est nourri. Former des praticien×ne×s sans savoir curieux est une stupidité inefficace. Pour travailler avec des enfants, ce qui revient à apprendre continûment, il faut savoir mettre en formes et en mots ce que l’on essaie de faire. Non seulement pour rendre compte de ce que l’on fait, mais aussi pour rendre des comptes à celles et ceux qui nous font confiance.

Ce numéro n’aura pas réussi à montrer combien observer et analyser n’y suffisent pas. Il faut encore exprimer ses tentatives et ses jugements pour les confronter aux tentatives et aux jugements des autres qui font le même boulot. L’espace transactionnel, qui vit de passions, d’arguments et de raison ne peut respirer sans capacité langagière. Les intuitions fleurissent dans l’enthousiasme, puis flétrissent tristement quand elles se font sans l’effort de donner à comprendre. Pour se multiplier, elles ont besoin d’aires expressives et de confrontations critiques. La vie passe par les autres, parce qu’ils/elles sont toujours des alter ego. C’est dans cette évidence que les transactions sociales existent et qu’elles rendent demain possible.

Eduquer des enfants, c’est s’assurer d’un avenir humain et ce n’est pas rien. Cela demande des savoirs pour s’y retrouver, du génie pour inventer et des forces pour durer. Laissons à l’imbécilité patriarcale le privilège de penser qu’il ne s’agit là que d’une petite affaire domestique, que la domesticité réglera simplement.

[1] En latin otium signifie le loisir, le repos ; tandis que negotium c’est là où l’on n’en a pas.