N°123/Et si on jouait à la transaction sociale ?

Par Cécile Borel, éducatrice à Vernier

Vous avez sûrement déjà écouté un enfant ou un groupe d’enfants, qui jouent avec la sonorité d’un mot, ou avec son sens, ou encore, en fonction de leur âge, avec les deux. Par ces jeux, l’enfant explore toutes les dimensions du langage : sensorielle (son, vibration), symbolique (signification du mot), syntaxique et grammaticale (en l’assemblant à d’autres mots) et même créatrice (en inventant un mot, en changeant son sens, en l’associant à d’autres). L’enfant joue avec le langage et ses limites pour mieux se l’approprier. Des jeux assez jouissifs qui les font rire, surtout si les mots sont teintés d’interdit et dérangent les adultes. Je n’en dirai pas plus, je sais que vous les entendez déjà.

Prenons donc ce terme de « transaction » et voyons où le jeu nous emmène. Ne vous évoque-t-il pas d’autres mots ? Transfert, transparence, transformer, transhumance, transbahuter, transpirer, autant de trans qui nous invitent au voyage, à oser l’au-delà, à entreprendre la traversée. En une phrase :

La transaction nous invite à oser une transhumance à l’échelle humaine, transformer nos pratiques, transbahuter nos habitudes, transférer et partager nos territoires, transpirer en travaillant à la transparence de nos actions éducatives et traverser notre époque.

D’autres, plus sérieux que moi, le disent ainsi : « Dans nos sociétés post-modernes, la compréhension de ce qui fait société passe par l’interrogation des pratiques de la vie quotidienne. Plus autonomes et responsables, les individus sont engagés dans des pratiques d’échanges et de renouvellement d’accords tacites qui les relient dans l’action. La production du bien commun se dégage des processus transactionnels qui régulent la vie quotidienne dans une économie de pratiques. La transaction sociale comme paradigme s’enracine dans une théorie de l’action par l’engagement réciproque des acteurs pour le vivre ensemble. » Josiane Stoessel-Ritz[1].

Relevons que le terme de transaction sociale est d’une positivité bienfaisante dans un monde du travail (et en général) qui ne va pas toujours très bien. Il dit que nous pouvons être créateur de ce qui nous lie les uns aux autres dans la pratique quotidienne. Les accords, en somme les règles qui régissent nos relations (en particulier avec les familles), ne sont pas, ou plus, des principes gravés dans le marbre, mais bien un territoire commun, source d’échanges, de discussion et même de troc dans son sens le plus noble : traiter d’égal à égal.

Ceux qui, parmi vous, ont voyagé dans des pays et des cultures où le troc existe encore, ont pu observer que cela se fait selon certaines règles. On ne négocie pas n’importe comment. La transaction sociale ne se résume donc pas à discuter les règles et les rapports pour les adapter aux spécificités individuelles, mais bien à questionner la porosité de nos pratiques éducatives et professionnelles pour construire des ponts entre les individus et la collectivité. Avec l’objectif de permettre à chacun de la rejoindre.

L’un des exemples que j’ai souvent rencontrés ces dernières années dans les propos des professionnelles et sur le terrain c’est la question de l’endormissement des enfants dans les groupes de bébés. Les pratiques familiales dans ce domaine se sont beaucoup diversifiées en raison de la multiplication des origines culturelles et l’évolution des habitudes sociétales en matière d’éducation.

Ce qui se traduit sur le terrain par un nombre grandissant d’enfants qui, à leur entrée dans la collectivité, n’ont pas l’habitude de s’endormir ou de dormir seuls dans leur lit. Ils ont l’expérience d’un endormissement au sein, au biberon, dans les bras, la poussette, un hamac, avec le petit doigt des parents dans la bouche. Certains dorment dans le lit des parents ou dans la même chambre. Et ces situations de sommeil perdurent parfois bien au-delà de la première année.

Le travail des équipes éducatives dans l’accompagnement de ces enfants vers plus d’autonomie à l’endormissement et vers leur lit s’en trouve complexifié. Récolter les informations sur les habitudes familiales, afin de comprendre où en est l’enfant, sans entrer dans le jugement n’est pas toujours une mince affaire. Dans cette rencontre, il y a aussi le souhait de se saisir des éventuelles difficultés des parents face aux habitudes et aux rythmes de vie, d’évaluer si la situation est problématique pour la famille ou relève de choix éducatifs.

Le troc (l’échange)

Ainsi Yousouf[2], 7 mois, dort avec sa maman la nuit et dans les bras ou la poussette la journée. Les premières semaines à la crèche, Yousouf manifeste un mal-être absolu dès l’entrée dans la salle de sieste. Le mettre dans son lit revient à le regarder se débattre, hurler et l’équipe décide de ne pas insister. Yousouf s’endort parfois dans les bras, pas plus de quelques minutes, et parvient à faire de petites siestes dans la poussette lors des promenades. L’équipe qui l’accueille discute des actions à entreprendre, essaie différentes méthodes. Un matin, la maman raconte, dans un échange informel, qu’elle porte Yousouf en écharpe la journée.

Après discussion et en accord avec la direction, l’équipe propose à la maman d’apporter une écharpe. Celle-ci est d’abord utilisée comme objet de transition, Yousouf est emballé dedans lors des moments de sommeil. Comme cela reste sans effet, toujours en accord avec les parents et la direction, l’équipe décide de porter Yousouf en écharpe pour les moments d’endormissement. La maman montre aux professionnelles comment nouer l’écharpe. Après des essais, deux éducatrices se sentent à l’aise et vont porter Yousouf en écharpe à quelques reprises (pas plus de 5-6 fois finalement). Yousouf s’endort et il est ensuite possible de le poser sur un matelas. Les premières fois, il se réveille assez vite, puis le temps de sommeil s’allonge. Le passage à la salle de sieste et au lit prendra encore plusieurs mois pour Yousouf mais, durant cette période de transition, l’équipe peut répondre à ses besoins de sommeil et l’accompagner dans la transition vers la collectivité de façon sereine. Enfin, au-delà de l’autonomie à l’endormissement, cette démarche a jeté un pont entre l’équipe et la famille. Le rapport de confiance est renforcé, les échanges plus aisés et les règles du vivre ensemble (ici dormir dans son lit) deviennent non pas une exigence, mais une compétence à acquérir, un objectif qui de plus joue un rôle dans l’intégration de la famille dans la société, car il est l’occasion d’un échange autour des règles, des valeurs, des habitudes culturelles, des attentes des institutions vis-à-vis de la famille et réciproquement.

« Observer la malléabilité des pratiques et de leurs formes d’ajustements dans les espaces d’action situés dans un lieu que Simmel appelle l’“entre” (Papilloud, 2002), comme entre des champs ou entre des entités sociales différentes, dans les interstices de dispositifs où se logent des attentes et dans des espaces laissés discrets, constitue une démarche qui permet de rendre compte de la motricité des modèles sociaux qui sous-tendent l’action. Dans la perspective initiée par Henri Lefebvre (1961), l’analyse des pratiques de la vie quotidienne souligne les contradictions sociales et les effets de déboîtement entre des logiques d’intégration procédurale que portent les institutions (et les collectivités par les politiques publiques locales) et les dispositions ou les attentes des populations visées. » Josiane Stoessel-Ritz[3]

Oser, préserver, traverser

La transaction, il est vrai qu’elle nous fait transpirer parfois. On hésite à se lancer par peur, celle de perdre le contrôle, de sortir de nos zones de confort. Cette peur nous empêche parfois de voir les gains que nous pouvons retirer de tenter la traversée. On prétend alors souvent défendre nos valeurs, alors qu’en réalité on s’accroche bien plus à nos principes.

Les professionnelles, les directions et les responsables sont aussi régulièrement confrontées à des familles dont les attentes entrent clairement en conflit avec l’idée de la collectivité. Des familles qui logent ces attentes dans les interstices des règlements, dans des espaces que les protocoles d’action avaient jusque-là laissés libres, car l’interprétation des professionnelles suffisait à régler les rares problématiques. Mais lorsque les familles exigent qu’un enfant ne mange pas de sucre, qu’un autre ne boive pas l’eau dans une gourde en plastique, qu’un troisième ne sorte pas les jours de pluie, etc., le travail est empêché.

Les rapports sont alors sur le mode du pouvoir ; le pouvoir de celui qui paie pour un service par exemple. Le parent consommateur laisse peu d’espace à l’échange, il ne cherche pas à négocier, il exige ou, en tout cas, ne respecte pas les règles du troc. Les institutions ont souvent une seule arme pour répondre : ajouter des protocoles, allonger le règlement, graver la règle.

Dans cette logique, les espaces de négociation s’amenuisent et il faut beaucoup de créativité, d’intelligence des situations, de travail pour petit à petit regagner de la place pour la transaction.

Jouer

Dans l’expérience du jeu collectif, l’enfant apprend, entre autres, qu’il existe des règles pour jouer ensemble. Il peut toujours choisir de tricher, il a même besoin de l’expérimenter. Durant cet apprentissage, l’enfant tente aussi de négocier les règles, avant et pendant le jeu, en sa faveur bien sûr.

La transaction sociale relève un peu de cet exercice. On questionne les règles du vivre ensemble, pour s’assurer que le sens qu’elles ont dans le jeu soient bien compris par les acteurs. Il faut parfois les réaffirmer aux éventuels tricheurs. Mais surtout, il est possible d’adapter la règle pour un novice pour qui le niveau de jeu est trop différent de ce qu’il connaît et lui permettre ainsi d’entrer sur le plateau et de participer. Le niveau de la règle est relevé au fur et à mesure que le joueur progresse et en saisit le sens pour le déroulement du jeu. On peut profiter de l’échange pour apprendre les règles d’autres jeux qui nous sont moins familiers. Enfin, on augmente ainsi le plaisir de chacun à jouer ensemble.

Josiane Stoessel-Ritz le dit bien, la transaction sociale est le fait d’individus plus responsables et autonomes. Elle s’inscrit dans le mouvement de professionnalisation, en ce sens qu’elle est un outil mobilisé par des professionnelles capables de résoudre des situations complexes, changeantes et questionnantes et de faire évoluer leur pratique quotidienne dans une volonté d’intégration de tous dans la collectivité et la société.

[1] Stoessel-Ritz, Josiane, « Economie politique des pratiques et transaction sociale pour le bien commun », Pensée plurielle 2009/1 (N° 20), pp. 121-133.
 DOI 10.3917/pp.020.0121

 

[2] Prénom fictif, situation inspirée de faits réels.

[3] Idem, note 1.