N° 124 / Quand sonne l’image de vérité

Par Karina Kühni, éducatrice à Lausanne

« De manière comparable aux statistiques, la photographie ne présente aucunement la réalité, mais représente une ou des données, des objets dotés de sens. L’image, tout comme la langue, est constituée d’un ensemble de conventions adoptées par le corps social. L’image n’est pas un langage universel, compris de tous, puisqu’elle est toujours sujette à des interprétations et relève des codes propres à chaque groupe social ou société. » (Mühlestein, Marcel, pp. 108-109)

Nous n’avons pas toujours juré que par les images, nous n’avons pas toujours été envahis par ces dernières. Il en a fallu des films, des diapos, des photos et du numérique avant que tout cela ne prenne autant d’ampleur. Si nous ne pouvons nier aujourd’hui que l’image, les images sont bien là, que se cache-t-il derrière ? Leur abondance ne garantit en rien leur qualité, ni leur justesse, ni leur pertinence.

Daniel Vander Gucht (2017, p. 5) avance qu’ « [i]l faut bien constater pourtant le désintérêt dont pâtit le régime scopique auprès des sociologues qui n’accordent crédit qu’au verbe et au nombre, cantonnant ainsi l’image au rôle de document en amont de la recherche ou d’illustration en aval, lui déniant toute fonction heuristique. Sans doute peut-on y voir l’effet d’un habitus académique très français, engoncé dans une tradition philosophique qui perpétue la défiance à l’égard des images trompeuses et soucieux de se démarquer du journalisme. »

Les propos de Vander Gucht nous rendent attentifs au fait que les images, du moins du point de vue sociologique, ne sont pas si bien valorisées. Elles peuvent faire dire n’importe quoi (elles nous trompent) ou encore elles visent juste à illustrer ou à pointer du sensationnel (les journalistes semblent expert·e·s en la matière). L’auteur postule que cela devrait changer et qu’il serait temps d’accorder une vraie place à l’image, du moins en sociologie, sans tomber dans le piège du « tout pour » (elles reflètent la Vérité) ou du « tout contre » (elles nous dupent, nous nous faisons manipuler). Il s’agit dès lors de ne pas prendre pour argent comptant ce que l’on voit, ce que l’on nous donne à voir, mais plutôt d’aiguiser notre sens critique face à leur profusion afin d’être capables de débusquer les mensonges, les hypocrisies, les subterfuges ou que sais-je encore. En comprendre la finesse, la symbolique demande du travail, de l’habitude, de l’exercice.

Vander Gucht (2017, p. 60) insiste sur le fait que « ce n’est pas l’image en elle-même, pas plus du reste que le verbe ou le chiffre, qui génère de la pensée visuelle mais bien les opérations logiques et signifiantes qui composent et articulent entre elles ces images en un discours pour produire du sens intelligible ». Par ailleurs, les images sont le plus souvent « doublées » de texte ou de parole, elles s’inscrivent donc le plus souvent dans un registre de sens plus large, que l’on en soit conscient ou non.

La publicité, volontairement, utilise les images pour faire vendre, pour instiller des modes, ancrer des stéréotypes. En cela n’est-elle pas l’héritière ou la mère de la propagande ? Les images d’enfants sont régulièrement employées pour passer des messages (hygiène, mode, poids…). Voir à ce sujet l’article de Mühlebach dans ce numéro.

Mais ceci n’est pas la seule manière de faire vivre les images. Vander Gucht (ibid., p. 63) distingue trois domaines d’action : «  La sociologie de l’image qui considère celle-ci comme un document ; la sociologie en image, qui se sert de l’image comme illustration et du support audiovisuel comme outil pédagogique sous forme d’expositions de photos, de projections de diaporamas (…) ; la sociologie par l’image, qui emprunte quant à elle au documentaire le souci de documenter, de dévoiler, de témoigner, de comprendre et d’expliquer des situations humaines d’un point de vue sociologique à travers le médium audiovisuel et s’exprime par le biais du langage visuel. »

Ce livre m’a sensibilisée sur la place des images dans les lieux d’accueil de la petite enfance et sur leur utilisation[1]. Je me suis donc posée la question de savoir qui, quand et comment les éducs de l’enfance petite ou plus grande se servent de ce support médiatisé.

Le plus souvent, elles/ils utilisent et mélangent allégrement toutes les manières de faire et d’utiliser l’image. Nous n’avons reçu aucune formation sur l’utilisation de celle-ci pour les plus ancien·ne·s et une réflexion dans ce domaine existe seulement depuis peu d’années dans les nouvelles formations. L’usage des images dans les centres de vie enfantine est multiple : les éducs gardent une trace imagée des différents projets menés dans l’année, souvent en lien avec les fêtes institutionnelles, des recueils de photos de chaque enfant sont méticuleusement conservés pour confectionner les dossiers de fin de fréquentation remis aux parents, les images ont parfois un usage pédagogique (petits films), elles ornent aussi les salles de vie pointant les nouveaux enfants arrivés ou des sorties extraordinaires, etc.

Les éducs ne sont certes pas des sociologues, mais ils/elles sont au cœur de transformations sociales (la famille, la place de l’enfant dans la cité, le statut social des parents, les inégalités, « les quartiers défavorisés », le travail précaire, etc.), qu’elles/ils le veuillent ou non. Les images utilisées sont des traces et des interprétations des réalités sociales contemporaines.

Qu’en est-il de ma pratique en lien avec l’image ?

Je remarque une continuité depuis mes débuts, depuis trente ans. J’ai presque toujours archivé les grands projets artistiques que j’ai menés seule ou avec d’autres. Je pense par exemple aux moments de fête qui rythment l’année. J’ai de nombreuses traces concernant Carnaval où tous les enfants défilent selon une thématique choisie en amont et mise en œuvre collectivement. Projets souvent d’envergure, qui ont demandé du temps de préparation et dont le résultat final a accroché le public. Les photos ainsi collectées donnaient de l’importance à la chose en cours, mettaient en évidence les étapes et donnaient de la valeur au produit fini. J’ai donc régulièrement gardé des traces non seulement du résultat final, mais du processus en cours comme une empreinte du labeur fourni, des idées mises en œuvre et de son évolution. En écrivant ces lignes, je me rends compte que l’image servait et se prêtait bien à illustrer un travail créatif. Ce que communément nous appelons bricolage, mais qui, de fait, a une autre ampleur que le énième bricolage en pot de yogourt (à mes yeux). Les couleurs, les matériaux, la grandeur spatiale de l’œuvre autorisaient, voire demandaient une trace visuelle, que la photo réalisait avec succès. Avec le recul, j’y vois maintenant d’autres aspects que je n’imaginais pas en conservant ces traces. Une inscription réelle et palpable de la garderie dans le village (à l’époque), et dans le quartier (actuellement). Nous montrons ce que nous faisons et nous nous montrons dans la vie publique, nous existons en tant qu’acteur social du lieu où nous travaillons. Les images ont en conséquence plusieurs vies, plusieurs fonctions et c’est à nous de leur donner du sens.

J’ai procédé de la même manière pour les différentes fêtes de Noël, à l’interne du Centre de vie enfantine, mais aussi à l’externe en participant en tant que lieu d’accueil de mon village aux légendaires fenêtres de l’Avent. La garderie devenant pour une soirée un lieu d’accueil des beaucoup plus grands et des plus petits autour d’une décoration certes, mais également avec une collation (soupe, etc.) permettant à chacun·e d’échanger et de voir les lieux. Traverser une vraie porte en bois, mais une porte au milieu d’un champ, une porte qui ne fermait rien, qui ne séparait rien, un passage entre dehors et dehors, nous a bien amusés. La symbolique de la porte, du passage, du franchissement a séduit et, par je ne sais plus quel hasard, nous sommes passés à la Télévision.

De nouveau, les traces font œuvre,  de « la belle bricolage » pour le dire vite.

Il n’empêche que ces images médiatisées nous ont fait exister dans le village, dans le quartier, voire au-delà et qu’une certaine reconnaissance y était liée.

Cet archivage en lien avec la créativité artistique a jalonné mon parcours. J’ai glissé des photos dans ces classeurs bon marché, j’ai collé des photos dans de beaux albums aux papiers précieux, j’ai entassé du matériel sur des disquettes, puis sur des DVD, puis des clés USB, j’ai ifolorisé mes dernières nouveautés. Je les ai montrées, à l’équipe, aux enfants, aux parents, aux ami·e·s.

Presque toujours les images étaient « belles ». De jolis enfants dans de jolis moments, pour de jolis parents, dans de jolies institutions. J’ai fait ce que la plupart d’entre nous, éducs, faisons. Je ne peux que vérifier que l’enjolivement dont parle Sadock[2] a lieu même dans les prises de vue et l’archivage des photos.

Je réalise d’autant plus combien le gentil et le joli priment, puisque maintenant, dans la Revue [petite] enfance, nous essayons de bousculer un peu le regard ou les représentations habituelles des un·e·s et des autres sur les images en lien avec l’enfant[3]. Cette pratique n’a pas que des adeptes, loin s’en faut. Certaines personnes ont été offusquées par les images que nous avons collectées ou conçues, et d’autres, les ont vivement critiquées.

Je me retrouve donc bien dans les propos de Vander Gucht (ibid., p. 65) : « (…) ce détour par la sociologie de l’image nous rend attentif au mode et au processus concret de production de ces images ainsi qu’au monde social qui les façonne en fonction de ses conventions et de ses valeurs, mais aussi des usages qu’il en fait et des jugements qu’il porte sur elles, et puis parce que savoir lire, décoder et interpréter une image suppose une maîtrise du langage non verbal. »

Ces derniers dix ans, j’ai élargi mes modus operandi. Garder des souvenirs des grands projets, bien sûr, je le fais toujours, mais j’ai aussi commencé à photographier le quotidien. La vie à la crèche. Les jeux des enfants, leur manière de tenir les crayons, les ciseaux. Leur façon de jouer avec le matériel, de travestir leur utilisation. De l’intelligence enfantine transparaît vite dans les images récoltées. Mettre en images le matériel que nous proposons et l’usage que les enfants en font est aussi devenu une habitude. Ce matériau photo a assez vite été « recyclé » pour les entretiens de parents ou les retransmissions. A force de dire et de répéter « nous avons fait la polenta aujourd’hui » ou « votre enfant a vraiment du plaisir à jouer avec la mousse à raser » et de décrypter la non-compréhension et/ou le non-intérêt du parent sur ce que cela signifie, j’ai choisi de parfois montrer une image ou des images qui explicitent en un clin d’œil mes propos. Des images qui éclairent, oui, mais qui parfois aussi choquent. Je pense à des photos de la peinture en couche ou de la mousse à raser.

« Ah, c’est ça que vous avez fait !!! » s’exclament souvent des parents en voyant leur enfant couvert de peinture des pieds à la tête, ou en observant l’attention soutenue d’un autre sur les traces de petites voitures laissées dans la mousse sur toute la table. Des images qui expliquent et qui donnent à voir les difficultés à utiliser un certain matériel : comme manier les ciseaux. La tension dans les doigts est palpable, la bouche ouverte qui accompagne le mouvement en dit long sur la tentative d’incorporation du mouvement et, en plus, cela met en évidence que, eh bien oui, à deux ans on peut les laisser se débrouiller tout seuls, sous notre regard. Les images nous permettent de parler de ce que l’on fait et de ce que font les enfants. Il est alors possible de nommer comment nous les laissons « empoigner » ce que l’on propose, de montrer ces derniers au travail dans leur jeu, de parler de ce qu’ils développent ou pas encore… Les images ne sont pas toujours parlantes d’elles-mêmes, c’est à nous, les éducs, de mettre en évidence certains points plus obscurs et je dois dire que les parents voient aussi des éléments que nous n’avions pas relevés. Je tiens encore à clarifier qu’ : « [i]l ne faut donc jamais perdre de vue qu’il s’agit là non pas de documents qu’il suffirait de faire parler mais plutôt de représentations du monde, des discours articulés et des prises de position par rapport à un certain état du monde » (Vander Gucht, p. 65).

Ce sont des images qui dévoilent les possibilités offertes à leurs enfants, comme dormir à même le sol (sur une bâche) tous ensemble dans la forêt. Ils sont régulièrement stupéfaits ou déconcertés de voir vingt petits corps couchés, amalgamés, mais bel et bien endormis malgré la pluie qui nous a surpris. Pour certains, mesurer l’attention portée pendant un moment d’accueil est aussi une découverte. Cette manière imagée de « dire la journée » n’a pas la même portée que juste la raconter.

Ces différentes anecdotes esquissées précisent, il me semble, les domaines cités plus haut. Les images moissonnées font office de documents (traces : sociologie de l’image), de temps à autre, elles remplissent une volonté didactique, elles deviennent un outil pédagogique (sociologie en image), d’autres fois encore, elles deviennent des (courts) documentaires (sociologie par l’image). Ce dernier point mérite un développement.

Je suis également chargée de cours à la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne depuis dix ans. Formée et intéressée par l’analyse du travail, je me retrouve, avec notre équipe d’enseignants, à collecter et à demander de réunir des traces vidéo de séquences de travail ordinaire ; les images ayant alors un statut d’outil de réflexion. En restant toutefois modeste, je crois que nous tendons vers ce que Sylvain Maresca et Mickaël Meyer, cités par Vander Gucht (ibid., p. 69), avancent : l’image « ne cherche plus seulement à comprendre comment les acteurs sociaux font des images et les donnent à voir ; pas plus qu’elle ne se contente d’analyser des images captées indépendamment de l’activité de recherche. Ici, la mise en place d’un outillage visuel (principalement photo, vidéo ou dessin) est destinée à récolter des données et à analyser des phénomènes sociaux. L’image devient un outil de recherche. Le chercheur adopte ainsi une posture proactive de faiseur d’images. » A une petite échelle, ces images filmées de l’étudiant·e qui travaille l’oblige à se mettre dans une posture de recherche sur lui-même et sur le contexte dans lequel il/elle évolue. Il/elle devient un autre pour lui-même en se voyant. Il en va de même pour le contexte et les collègues. L’étudiant·e est amené·e à donner des éléments de compréhension sur ce qui se passe, ce qui se joue, etc. Si, dans un premier temps, les images donnent à voir ce qu’il/elle fait, dans un second temps, avec l’aide de l’enseignant et/ou des autres étudiant·e·s, son regard sur les images le/la place dans une certaine exigence de dire ce qu’il/elle fait (préciser, expliciter, éclaircir…). Cette démarche d’explicitation des images est censée le/la faire « se déplacer » dans sa vision du travail. Cela lui permet, dans tous les cas, de s’extraire du faire, de l’urgence du faire, de l’immédiat et il lui est alors possible de prendre du recul en se voyant faire. Il lui est plus difficile d’avoir juste « du discours sur », très superficiel qui, souvent, se perd dans une justification stérile. Il/elle doit vraiment relater ce qu’il/elle fait, en tenant compte de ce que l’on voit sur l’écran et cela met parfois en évidence (pour lui/elle et les autres) l’écart qu’il y a entre ce qu’il/elle aurait aimer dire, ce qu’il/elle serait supposer faire ou encore ce qu’il/elle aurait aimer pouvoir faire mais qu’il/elle n’a pas pu faire.

Le troisième temps est également important, mais souvent peu accessible : qu’est-ce que l’étudiant·e fait, fera de ce qu’il/elle a dit.

Je vous renvoie à ce sujet à l’article d’Yves Clot et Daniel Faïta (2000) abordant entre autre la méthodologie de l’autoconfrontation simple et croisée à laquelle je fais très succinctement référence.

Les images vivent de différentes manières dans les institutions, j’en ai esquissé quelques facettes.

Les images ne disent pas tout sous prétexte que ce sont des images. Elles abordent toujours un angle de vue parmi d’autres, et pourtant, elles orientent notre pensée, elles nous touchent ou nous révulsent, elles sont dotées d’un certain pouvoir, elles ne sont pas forcément explicites d’emblée et elles ne sont pas neutres.

Elizabeth Chaplin (2004, p. 36) commente à propos de la photographie : « Une photographie est “prise” en même temps qu’elle est “faite”. Elle laisse une trace de quelque chose mais la manière dont cette trace est présentée visuellement est le résultat d’un grand nombre de décisions subjectives – souvent – “esthétiques”. Et la façon dont on regarde une photo n’est pas simple non plus. Une photographie n’est jamais considérée comme une simple image ; on a tendance à se concentrer sur le sujet de l’image et ce qu’elle signifie semble découler du contexte dans lequel elle est vue. Et, encore une fois, la notion de “contexte” suffit à convoquer toute une série de possibilités théoriques. »

Notre métier, même si sa primauté est éducative, documente dans le même mouvement une réalité sociale. Les jeux, les espaces, les vêtements, le mobilier, les matériaux sont donnés à voir et à comprendre, ils laissent entrevoir les rapports sociaux à l’œuvre.

Karina Kühni

 

Bibliographie

Chaplin, Elizabeth (2004), « My visual diary », in Caroline Knowles et Paul Sweetman (s.l.d), Picturing the Social Landscape : Visual Methods and the Sociological Imagination, Routledge, New York.

Clot, Yves et Faïta, Daniel (2000), « Genres et styles en analyse du travail. Concepts et méthodes » in Travailler, 2000, 4, pp. 7-42.

Mühlestein, Marcel (2005), « Après tout ce n’est qu’une photo ! » in Ducret, André et Schultheis,  Franz (s.l.d.), Un photographe de circonstance, AES éd. Genève, pp. 108-109.

Sadock, Viginie (2003), « L’enjolivement de la réalité, une défense féminine ? Etude auprès des auxiliaires puéricultrices », in Travailler N°10, pp. 96-106.

Vander Gucht, Daniel (2017), Ce que regarder veut dire, Les Impressions Nouvelles, UE.

 

[1] Le N° 120 sur la documentation de la Revue [petite] enfance a abordé partiellement déjà cette thématique.

[2] Sadock, Virginie (2003), « L’enjolivement de la réalité, une défense féminine ? », Travailler N° 10, pp. 96-106.

[3] Voir « De l’usage des images », Kühni, Jacques, Revue [petite] enfance, N° 108, pp. 62-65.