N°124 / Opérer (la peau)

Par Michael Facchin

Mon père est tatoueur. Depuis l’enfance, il m’a couvert de dessins, de formes et de traits, de lignes qui courent et qui s’arrêtent ; parfois sans le moindre sens. Ce sont, dit le Père, des brouillons qu’il a faits lorsque je ne pouvais rien faire d’autre que chialer, crier et geindre pour dire.

« Et du coup, tu ne disais rien. C’était tout bon », dit le Père qui a maintenant de la peine à s’asseoir.

Le Père est gros et souffle fort. Je lui achète ses vêtements à H&M ; lui, il s’occupe du boire et du manger. Je demande au Père où il va pour les courses. Il répond : « Ça va, on va pas parler des commissions. Allez maintenant, montre-moi tes marques ! » J’enlève mon pull pour qu’il puisse les regarder, encore, comme à chaque visite.

A l’école, mes tatouages dégoûtaient les autres élèves ; ils les trouvaient sales. Ils pensaient que je buvais de l’alcool et que je fumais des cigarettes avec le Père. « Ton père est un clochard. » Mais tout le monde avait peur du Père lorsqu’il venait me chercher. Même les profs et d’autres adultes. Le Père est allé à plusieurs rendez-vous avec eux, car certains ne voulaient plus que je vive avec lui. Mais le Père a toujours gagné, parce qu’il est le Père. « Ils m’enlevaient mon enfant, ils perdaient un bras, un œil ou la bite, c’était tout bon. »

Je sors chercher la bière du Père. Toujours la même bière, toujours la même marque, toujours dans des bouteilles en verre. Grâce à ma montre, je sais le nombre de pas que je fais, le nombre de mètres que je parcours et le nombre de calories que je brûle en allant chercher la blonde du Père. J’accélère le pas et mon rythme cardiaque augmente légèrement. Le Turc vante un rabais sur la 1664 aux deux clients devant moi. 50 centimes de rabais sur la cannette. Lorsque c’est mon tour, il ne dit rien et va chercher un sac qui contient dix bouteilles de la bière du Père. « Voilà mon ami. Bonne soirée mon ami. » Il sait que je suis le fils du Père, il le voit à mes tatouages, à mes tatouages étirés, bleus du bleu du Père. « Tu salues le papa mon ami, tu le salues bien. »

Retour dans l’appartement du Père. Il prend le sac et le pose ainsi sur un étage du réfrigérateur. Il prend deux bières et en fait sauter les capsules avec un briquet. J’ai toujours aimé le voir faire ça.

Les tatouages, c’était gênant avec les filles. De quatorze à vingt ans, cela ne m’aidait pas, au contraire, même si j’expliquais que mon père était tatoueur. Elles trouvaient que ça me rendait sale. Un jour, l’une d’elles m’a demandé : « C’est vrai que tu as la leucémie ? »

« Va chercher une bière et vide le cendrier », dit le Père qui allume la télé et s’étale un peu plus sur le canapé. Son ventre est une colline agitée qui met toujours du temps à s’immobiliser complètement. Le Père y pose une main et se gratte comme un gros chat le ferait, si les chats étaient comme le Père. « Les chats pissent partout pour dire que c’est chez eux », avait dit le Père lorsque j’avais six ans et que je voulais un chat. « Tu voudrais être chez quelqu’un qui pisse partout ? »

Autour des vingt-cinq ans, les tatouages ont commencé à devenir moins problématiques. Vers trente ans, quand j’expliquais qu’il s’agissait de tatouages réalisés par mon père lorsque j’étais enfant, les gens trouvaient ça super. « C’est super ! », « Non ? Vraiment ? Mais c’est dingue, c’est super ! » Et ainsi de suite. Il y avait de plus en plus de gens tatoués autour de moi, mais personne dont les tatouages n’étaient pas de leur propre chef. Pourtant les miens sont déformés, ils ne sont d’ailleurs pas représentatifs de quoi que ce soit, on y voit ce que l’on veut. Moi j’y vois des vagues et des falaises, un canard et un crochet, un piano à queue et un ballon, un petit cœur qui tremble, un oiseau tête en l’air et le logo Nike (c’est le logo Nike, parce qu’il me l’a fait quand je le tannais pour une paire d’Air Max One).

Une fois, je lui avais demandé ce qu’il avait voulu faire, pourquoi celui-ci et celui-là. Il avait répondu : « Je sais plus, je crois que c’était en fonction de toi. » Vagues sont les réponses du Père.

Le cendrier est à nouveau rempli. Le Père fume toujours les mêmes cigarettes. Ce sont mes préférées, à moi aussi, mais je me force à en fumer d’autres. Je fume moins que le Père, c’est flagrant ; moi je suis préoccupé par ma santé et je la surveille souvent. Une fois par semaine, je vais au fitness ; il s’agit d’une salle appartenant à une franchise mondiale présente dans plus de quarante pays. Sur les centaines de salles équipées des mêmes machines, je me demande si elles fabriquent les mêmes corps ; si elles participent, au moins, à les faire se ressembler un peu. Si j’étais musclé comme certains membres que je côtoie, mes tatouages deviendraient encore plus flous. D’ailleurs, je ne peux rien faire sans qu’ils n’en subissent une forme de conséquence : ni grossir, ni maigrir.

Le Père s’endort sur le canapé. J’éteins la télé et le laisse là ; il peut bien dormir où il veut (j’ai quand même le réflexe de le couvrir d’un plaid Ikea). Plus jeune, j’aurais voulu un frère ou une sœur, on aurait pu parler du Père et revisiter des souvenirs en leur donnant la profondeur de deux avis. Mais c’est la vie et il ne faut pas en faire un fromage. C’est tout bon. C’est que ça m’aurait plu ; mais les désirs sont ce qu’ils sont, soumis à plus qu’eux- mêmes.

Les cellules du corps se régénèrent en moins de dix ans. De la naissance à la mort, l’humain ne cesse de se renouveler physiquement. Mais malgré l’érosion de ma peau, les tatouages du Père ne s’effacent pas. Ils subissent une forme d’altération, mais la durée d’une vie ne suffira pas à les éliminer complètement. Mon père est tatoueur. Je l’ai dans la peau. Je m’y suis fait et ce n’est pas une question d’abandon ; les tatouages du Père ont traversé les regards de ceux qui les ont utilisés pour m’identifier sans comprendre que ce n’est que de la peau. Je les emmerde tous. J’emmerde le Père aussi, mais en lui disant merci (et en m’inquiétant pour lui, parce que je le sens fragile ; je ne m’étais pas préparé à ça, jamais, jamais je n’avais pensé que le Père puisse être moins).

Les horaires des bus sont adaptés aux flux de la population. Les derniers services ramènent peu d’usagers, mais plus rapidement. Il faut appuyer sur les boutons dispersés dans l’habitacle pour demander un arrêt, sinon c’est mort. Je fonce vers mon appartement à une moyenne de quarante kilomètres à l’heure, laissant le Père loin derrière pour une semaine. En regardant la rue baignée dans la nuit, je réalise comme le vide permet la fabrication des idées.

La douche me lave et j’aime le sentiment de me sentir propre. Je ne frotte plus mon corps comme avant, comme quand j’étais petit ; maintenant je ne m’occupe que de la crasse et du sel déposé par ma transpiration. Il n’y a rien de plus détestable que de se regarder et de s’aimer. Nous sommes tous des accidents.

La considération, j’y pense lorsque je suis en société. Le reste du temps, je pense à la mort, que j’imagine comme un dessin – ailleurs que sur ma peau, parce que celle-ci se taira définitivement (et personne ne pourra plus la regarder). Le père mourra avant moi – il faut que je pense à augmenter le rythme de mes visites.

Michael Facchin