N° 125 / On grandit par le corps et par le récit

Par Jacques Kühni, rédacteur

Et quand on ne grandit plus, on est vieux ; et quand on ne raconte plus, on est mort.

Infans, celui qui ne parle pas. Etymologiquement, l’enfance serait donc sans parole. Pourtant, très tôt, les enfants racontent, et c’est par ces étranges vocalises, que nous ne comprenons que très imparfaitement, qu’ils cherchent notre humanité et affirment la leur. L’essentiel se joue dans notre application à les écouter.

Dans ce dossier, on devine que, parfois, le désir de parler presse les gorges et serre les cœurs, mais que c’est empêché par un manque de mots ou par une volonté de silence. Il arrive, chez les petits et les grands, qu’on se taise pour punir autrui, quand on pense que cet autrui-là a commis une injustice majeure ou abusé de son pouvoir. Chez les enfants, le silence cède presque toujours devant l’urgence de dire et la nécessité d’être là, par le corps et par le verbe ; cela peut prendre du temps, des forces et de l’intelligence. Chez certains adultes, ces pratiques de taiseux peuvent durer jusqu’à les transformer en pierres. Il est extrêmement difficile de travailler avec des cailloux comme collègues. A ce stade de minéralisation des rapports humains, il est absolument vain de s’échiner à coopérer ; il faut aller voir ailleurs ou risquer de devenir progressivement granitique.

Dans L’enfant, le prisonnier, Annie Leclerc, qui a animé des ateliers d’écriture en prison, dit :

« Il est vrai qu’il faut du temps pour que se découvre celui qui n’a presque jamais parlé, celui qui, faute de parler, a rué dans les brancards, volé, escroqué, violenté, puis qui, pour cela, s’est retrouvé emmuré, claquemuré comme jamais au fond de son silence.

Il faut longtemps lui parler, et très doucement, il faut entendre ce qui se dit, se tait, entre les quelques phrases qu’il prononce. Il faut éprouver de quel fond d’atroce abandon il émerge à grand peine, de quelle honte terreuse, et pire que la mort, quelle mort vive il endure jour après jour, pour qu’enfin passe par la gorge un filet de voix montée des profondeurs muettes, pour que s’ouvre une brèche dans le mur, pour que se dénoue un moment la corde de plus en plus serrée qui pend à malheur et qu’elle laisse passer les mots.

Quand la brèche est ouverte, peut se figurer alors pour celui qui ne parlait pas ce qui demeurait jusque-là impensable : un séjour d’humanité, une respiration qui vous ouvre la poitrine, une délivrance de la haine, un ajournement de la revanche, un pressentiment de l’amour. »[1]

Il y a sans doute quelques menues différences entre les institutions de la petite enfance et les prisons, mais il n’en reste pas moins que beaucoup de prisonniers n’ont pas eu d’enfance où l’on raconte des histoires et où quelqu’un×e écoute vos histoires avec attention et curiosité. Bien sûr, il y a des tendresses silencieuses et des beautés indicibles, tout n’a pas irrémédiablement besoin d’être mis en mots ; n’empêche que la parole est un lieu d’hospitalité et que l’enfance, pour se dire et se vivre, nécessite des lieux et des temps d’inconditionnelle hospitalité, là où la peur et la violence sont tenues en respect et deviennent parfois racontables.

Raconter, c’est aussi rencontrer et la rencontre c’est le contraire de la « connexion ». Vos téléphones ridicules ne vous font parler qu’à des absents et vous obscurcissent le présent en invalidant l’environnement. On ne rencontre que des « présents proches », pour reprendre l’expression de Deligny, et cette proximité est heureusement saturée d’imprévu. D’ailleurs, au risque de décevoir quelques « technolâtres » et de passer pour un vieux con, l’enfance est précisément cette période de la vie où l’on ne téléphone presque pas, parce que ce qui compte c’est ce qui advient ici et maintenant. Toutefois, comme les villes se remplissent d’écrans happeurs d’attention enfantine, le présent s’efface peu à peu même chez les tout-petits, et je cauchemarde une enfance qui glisse dans une ornière d’amoindrissement du réel. Délire de ringard peut-être, mais je continue à penser que cette débauche de soliloques téléphoniques et cette pléthore d’images minuscules sont une marque durable d’inhospitalité, un gommage systématique des présents et une « impossibilisation » de la rencontre.

 

Raconter c’est encore se surprendre à penser ce que l’on vient de dire sans en avoir vraiment pris la mesure avant de l’avoir énoncé. Le récit déborde souvent le discours quand il est adressé à un auditoire attentif. Au fil du phrasé, on se retrouve à placer une horreur légèrement sexiste ou une bêtise subrepticement raciste. Et l’on mesure soudain combien nous devons reprendre le truc, pour enfin « faire quelque chose de ce qu’on nous a fait » et devenir un peu meilleur. Il arrive aussi que la surprise vienne de la lucidité et de la précision du propos. Personne ne meurt de se découvrir « pas si bête qu’il en a l’air » au détour d’une phrase joliment dite. C’est rare, mais ça arrive et c’est sûrement un des facteurs de la jubilation de raconter.

 

Dans la « mise en scène de la vie quotidienne », le/la racontant×e focalise l’attention pendant quelques instants, et c’est important de pouvoir occuper le devant de la scène, même fugitivement, au prix de quelques arrangements avec la réalité. Il faut éviter de flinguer Narcisse à chacune de ses apparitions parce qu’il a un rôle à tenir dans la construction de soi.

 

Travailler avec des enfants, c’est aussi prendre soin de l’émergence du récit de soi et du monde. Parfois il s’agit de laisser dire, parfois c’est faire advenir une histoire en allant chercher précautionneusement les mots. D’autres fois, c’est permettre de surmonter la violence et l’horreur pour s’en défaire un peu. Cet art du récit, au sens artistique et artisanal, fabrique du lien social et de l’intelligence collective pour autant qu’il rencontre une écoute sérieuse et ajustée à la situation. Même quand on ne comprend que des bribes, voire que l’on comprend de travers, il importe de laisser vivre cette parole sur laquelle il sera toujours temps de revenir si l’on sent que cela compte pour de bon. Il faut parfois très longtemps pour dire et encore plus longtemps pour entendre ; il y a même des histoires que j’ai entendues il y a très longtemps et que je n’ai jamais comprises. Pour ne rien dire de ce que je n’ai jamais voulu entendre et, en cela, je ne suis pas si seul.

 

Les institutions où l’on travaille avec cette culture narrative sont assez exceptionnelles. Raconter c’est élaborer, c’est penser, c’est « ordonnancer » ses propos, c’est s’efforcer à l’intelligibilité, c’est être hospitalier, c’est considérer autrui comme une intelligence et une sensibilité, c’est faire histoire et tenir l’avenir comme un possible, c’est exister et faire advenir, c’est créer une humaine condition et bien d’autres choses encore… Raconter ce n’est pas l’encensement spectaculaire d’ego ou la consécration morbide des héros de la nation, c’est avant tout une condition d’appartenance au genre humain à la hauteur des joies et des angoisses du quotidien. Ce qui est partageable ne se réduit jamais à la « mêmeté », c’est toujours une évidence de singularité qui n’amenuise pas l’étrangeté d’autrui.

Ecouter, ce n’est pas faire acte de subordination ou d’allégeance ; c’est risquer de reconnaître quelques morceaux de soi dans le récit de l’autre. Quelles que soient la différence, l’altérité et parfois l’hostilité qui caractérisent les rapports sociaux.

 

Raconter le travail dans une volonté d’explicitation et de clarification implique de débanaliser l’action en cherchant les mots les plus justes possible et en se tenant au plus près de l’œuvre. Il ne s’agit pas de désincarner les gestes et les pensées professionnelles, mais il reste à éviter les écueils des susceptibilités individuelles qui s’appliquent à esquiver les débats autour du bien faire son boulot. Nombre de controverses professionnelles s’enlisent dans des souffrances immatures, alors que ce qui se joue dépasse allègrement l’égocentrisme de certain×e×s. Le récit de ce qu’on voulait faire, de ce que l’on a fait, de ce que l’on a raté, de ce que l’on a été empêché de faire, de ce que l’on a compris, de ce qui nous a échappé et de ce que l’on cherche à réparer devrait devenir le lieu d’une réflexion à plusieurs où l’on cherche à comprendre, où l’on propose des essais et où l’on revendique des moyens. Je crois que ce récit pourrait être le début d’une production de savoir qui ne demande qu’à subir l’épreuve du réel pour être ensuite formalisée dans de remarquables revues professionnelles. Nous sommes quelques-un×e×s à rêver du jour où les « œuvriers/ières » de la petite enfance deviendront les expert×e×s de leur travail et le feront savoir.

Jacques Kühni

 

 

[1] Leclerc, Annie (2003), L’enfant, le prisonnier, Arles, Actes Sud, pp. 49-50.