N° 125 / Fragments autour du geste de raconter

Par Mireille Cifali Bega, prof. honoraire, Université de Genève

  1. Raconter, raconter encore et encore des histoires à celles et ceux qui ont besoin de notre voix, le soir au coucher ou durant la journée pour rester éveillés.

 Retrouver les personnages, découvrir ce qui arrive, comment cela commence, comment cela finit. Inventer une histoire, lire une histoire, en écorchant les mots, laissant filtrer l’émotion, la peur même, avec la question toujours inquiétante : « Que va-t-il donc se passer ? » Dans l’attente et la suspension.

Jeu des mots et des voix, présence commune, partage de ce qui s’inscrit dans la vie. Avec un début, une suite et une possible fin. Après des aventures, des périls, des séparations, des monstres qui se transforment en fées, des ogres qui s’avèrent gentils et serviables. Il s’agit de l’une des bases d’une transmission d’humanité, un partage précieux des expériences de la vie des sentiments. Fuir cependant les histoires qui font de la morale ou sont les rejetons d’interprétations psychologisantes. Favoriser les histoires-rêves qui reprennent les ingrédients de toujours.

Raconter privilégie une rencontre entre deux humains, une voix avec ou sans image. Cela demande de l’attention, de la patience et de l’écoute. Dans une intimité, du moins en premier lieu. Lorsqu’il y a plusieurs enfants, comment conserver cette magie de l’histoire ? Peut-être s’agirait-il de commencer par quelques minutes d’histoire racontée, en rencontre singulière si c’est possible. Juste quelques instants partagés. Sous forme de rituel, pour qu’un enfant puisse se réjouir du moment où l’histoire va arriver. Face à des enfants qui ne tiennent pas en place, privilégier des tout petits groupes avec une proximité des corps. Avec des formules qui ouvent et qui ferment. Que l’on retrouve à chaque fois. Ecouter est difficile, pour les adultes aussi. Accompagnons les enfants dans l’écoute, comme dans le raconter. D’abord en intimité. Plus tard en grand groupe, nous savons qu’il est parfois plus difficile d’être attentifs lorsque nous sommes un parmi d’autres, mais nous savons aussi que d’être pris à plusieurs dans une écoute est une expérience qui augmente notre plaisir. C’est donc selon, à la recherche de permettre à chacun de vivre les mots.

La magie du conte, la fête du conte et du théâtre sont à préserver pour les enfants comme pour les adultes. Il y a des conteurs, qui en ont fait leur talent. Mais tout un chacun peut retrouver sa voix adressée aux plus petits. Les mots ont leur rythme, prennent du poids, des couleurs, viennent après des silences, des suspensions, la voix se fait grave puis légère, ajustée aux mots qui volent. Ce ne sont pas les mots de la communication, mais les mots de la poésie qui évoquent et laissent chacun rêver, en attraper un et le garder pour soi.

 

  1. Raconter un bout de sa vie, après l’avoir vécue. Après l’avoir vécue et parfois tue.

Accepter de partager les mots avec un ou une autre, parce qu’il y a de la confiance entre deux qui s’est construite. Même si cela fait mal, il y a nécessité pour que cela sorte, pour que le chaos des émotions trouve un fil, une certaine cohérence pour faire une histoire dont on peut espérer une suite, différente, rendue envisageable, car ce qui l’alourdissait a su être partagé.

Raconter, se raconter un fragment pour chercher une issue, faire mentir les répétitions, se dégager de ce qui nous a entravés. Pour estimer enfin ce qui nous paraissait honteux, comprendre un peu ce qui nous colonisait sans qu’on le sache, se réconcilier avec ce qui paraissait hors de portée. Pouvoir se mettre en colère, quitter la position de victime, exister dans les mots accueillis par quelqu’un. Raconter le détail, le quotidien, le ciel de ce jour-là, les impressions, ce qui tournait dans la tête, ce qui faisait panique dans le cœur de nous enfants, de nous peut-être subissant, de nous ne comprenant rien mais terrassés par ce qui nous était donné de vivre selon la responsabilité de certains autres.

Raconter, avec nuance. Raconter des fragments du passé, pouvoir le faire, reprendre, se souvenir, accepter, mettre des mots, ne pas fuir. Cela exige une présence humaine pour que les mots soient adressés, recueillis, accueillis. Ce sont des fragments, pas une histoire, pas une cohérence. Juste des éclats de souffrance souvent, des éclats de joie parfois. Pour que les mots viennent, que la voix porte, il y a une invitation, que ce soit celle de qui se trouve là au bon moment pour qu’il y ait reconnaissance de ce qui se dit, ou en son absence, que ce soit l’ouverture d’une page blanche, le mouvement d’une caméra. Moment précieux et fragile. Unique, qui n’aurait pas à se répéter. On peut tourner autour, reprendre un détail, découvrir un autre élément. Pas répéter à l’identique. Le risque serait alors de tourner en rond. S’arrêter, s’emprisonner, s’enferrer dans l’histoire, dans les mots déjà prononcés. Finir par raconter en extériorité comme si un autre que nous était concerné. Le corps, ses émotions, les sentiments éprouvés n’y sont plus. On répète, cela intéresse toujours l’autre, mais ces mots n’ont plus le pouvoir de transformer, de nous décaler. On ne s’étonne plus, on ne découvre plus. On a perdu la force des mots.

Raconter à un autre, on dit aujourd’hui que cela fait du bien. On dit aussi qu’il faut le faire immédiatement, presque automatiquement. Pour moi, l’impératif de raconter est d’une grande violence lorsqu’il est présenté comme la seule manière d’exorciser la mauvaise histoire que nous venons de traverser. Il faut parfois beaucoup de temps pour qu’on puisse raconter, tout un travail intérieur est nécessaire jusqu’à ce que l’énigme ne nous blesse plus autant, jusqu’à ce que nous ayons la capacité de partager. Question de temporalité, qui dépend de chacun. Raconter n’est pas thérapeutique en soi mais peut l’être. La solitude inhérente à ne pas raconter tout de suite peut être nocive ou bénéfique. Il s’agit de nous garder des généralités et des slogans.

 

  1. Raconter son quotidien professionnel est-il du même ordre que raconter une histoire aux plus petits, ou se raconter à celle ou celui qui nous écoute ?

Raconter dans un métier, qu’est-ce à dire ?

Mise en mots, adressée à quelqu’un, partage d’émotion autour de ce qui s’est passé, de ce qui a été vécu. Si raconter un morceau d’une vie demande de l’avoir vécu, quels ingrédients permettent de raconter un quotidien professionnel pour qu’il en sorte du sens, l’espoir de pouvoir quitter les ornières de la répétition ?

Pour qu’il y ait une « richesse des mots », il s’agit toujours d’avoir vécu ce que l’on raconte. Une banalité, pas tant que cela. Vécu signifie avoir été présent avec son corps et ce qu’il ressentait, présent avec sa tête qui s’interrogeait et tentait de décrypter ce qui se passait, avec son regard qui observait, repérait le détail, ce qui changeait, ce qui venait éclater dans une possible violence. Présent, disponible à la situation, pris par, engagé par, faisant des liens avec avant, des liens marqués par des différences qui apparaissent ou des ressemblances qui reviennent. Présent et un peu en retrait, pas engouffré dans la situation, mais participant, tout en accueillant tous les incidents même si, sur le moment, c’est la tempête et qu’il faut agir pour qu’un certain calme revienne.

Raconter, c’est tisser un fil, s’arrêter et poser une question, revenir en arrière, douter de ce que l’on a vu ou cru voir, de ce que l’on a entendu ou cru entendre. C’est se mettre en mouvement de penser et n’en pas rester à la description de ce qui s’est passé, aux faits énumérés, à la parole qui se contente d’un « il » ou « elle » et omet systématiquement le « je » qui nous inclut dans la scène. Raconter là aussi, c’est construire une histoire avec les peurs, les possibles écueils et en tirer pour le quotidien une suite. C’est trouver les mots, les partager avec qui étaient concernés, petits ou grands, sans arrogance, sans prétention d’avoir la vérité ou sa vérité.

Partage d’humanité pour éviter ce qui peut détruire, faire mal, blesser encore et encore.

Partage de mots pour bercer le plus petit, reprendre, donner une autre couleur, inventer, l’associer à l’histoire pour qu’il la fasse sienne, y apporte une autre fin ou d’autres aventures. Partager les mots avec les plus grands qui sont adultes et professionnels pour qu’ils ne s’arrêtent pas à ce qu’ils savent, mais acceptent le tremblement de ne plus savoir, la déstabilisation du « comment », le questionnement de ce qui fonctionne peut-être comme un enfermement, une impossible sortie vers autre chose.

Les mots accompagnent. Ils ne font pas une théorie ni une interprétation, ils ne permettent pas de mieux savoir que les autres. Il est question – mais est-ce si simple ? – de partager un regard, une voix, une observation, une suite, une temporalité, les confronter à d’autres regards qui viennent en complément et pas forcément en opposition ou en disqualification. Regards croisés, mots qui s’ajoutent pour trouver comment bouger les dispositifs afin que tel ou tel prenne par exemple place, sa place. Raconter interdit le jugement rapide. Revenons sur nos gestes, notre voix, nos rythmes, nos colères, modestement et avec honnêteté.

Pour raconter ce qui se passe dans des gestes quotidiens, il s’agit donc au préalable d’être curieux, attentifs, observant, prenant des notes, dans le temps, dans la répétition, dans le changement ou pas, dans l’interrogation, dans la nécessité de se sortir des schémas commodes de pensée. Il s’agit donc d’être tirés de nous-mêmes pour devenir attentifs à ce que nous ne voyons pas ou plus. On n’y arrive pas tout seul, mais souvent on ne donne pas à l’autre le pouvoir de nous tirer hors de nous-mêmes.

Lisons pour que le regard change, pour que l’oreille s’affine. Lisons d’autres histoires professionnelles, des fragments de recherche, d’autres fictions. Mettons-les en perspectives pour ouvrir et non fermer. La richesse de notre regard ne vient pas seulement de la somme de nos expériences mais aussi de la somme de nos lectures, qui se croisent et se recroisent avec ce que nous avons construit au quotidien.

 

  1. Raconter des rencontres, au centre de nos métiers. Raconter des dialogues.

Dans nos métiers, les situations traversées sont emblématiques non des personnes dans leur intimité mais de leurs rencontres, de leurs échappées ou de leurs impasses. C’est ce qui se passe dans la singularité de cette rencontre entre des personnages qui sont porteurs chacun d’une place, d’une fonction et d’une humanité, que se tient l’essentiel.

Comme l’exprime Jean Oury, si être professionnel c’est être rabattu sur « rôle, fonction et statut », alors il n’y a plus de rencontre, de soin, d’étonnement, de surprise. J’aime la manière dont il qualifie un soignant, comme étant celui qui s’étonne  : « Quant à l’étonnement, c’est une qualité exigible de tout travailleur en psychiatrie. Qu’il soit étonné. Parce que l’étonnement autorise la rencontre, la surprise de la rencontre. Le hasard fait le tissu de la rencontre. »[1] A sa suite, je soutiens que cela concerne tout professionnel travaillant avec un autre.

La rencontre demande qu’il y ait du « je » et du « tu », du « nous », parfois du « on ». Donc du dialogue. Une rencontre de paroles, avec la surprise de la réponse, le silence pour chercher les mots qui suivent, les reprises décalées, les éclats de rire partagés, les sourires, tout le corps engagé avec les mains s’agitant devant le visage ou obstruant la bouche pour qu’on n’entende pas. Raconter la parole échangée, les quiproquos, les incompréhensions et, tout à coup, ce qui fait compréhension, l’éclat de regard qui change, les yeux qui rient ou s’embrument. Toute rencontre de paroles est singulière, elle nous humanise, et elle ou lui, et nous.

 

  1. Après avoir senti, éprouvé, regardé, écouté, agi, un de nos gestes est de parler, raconter : reconfigurer nos actions dans la parole. Pourquoi ?

Raconter se lie, pour moi, aux premiers gestes nécessaires pour penser. C’est l’un des mouvements qui nous permettent de nous extraire de l’action, de prendre du recul, de la distance, d’entendre, de nous surprendre à n’avoir pas vu, pas écouté. De mettre du sens sur ce qui nous est arrivé à l’un et à l’autre, comme bonheur mais aussi comme malheur. Bonnes et mauvaises rencontres, qui ne sont qu’un moment qui nous mène vers demain. Or, demain nous demandera de poursuivre, répondre, reprendre avec celui qui est concerné et d’autres. Pour que notre expérience construise notre savoir, nous avons à y revenir, la mettre en mots, la partager, essayer de la comprendre. Ces gestes-là ne peuvent se faire en extériorité, mais en intériorité. Raconter, c’est toujours comme Benjamin l’exprime, dire ce que l’on sait d’expérience[2]. Dire en son nom, sans cacher sa subjectivité, mais en acceptant de la travailler, de rendre compte de nos actes, de transmettre ce que l’on a saisi pour soi et pour l’autre.

Dans raconter, on configure les événements, on reconstruit ce qui s’est passé. C’est une reconstruction, il y a du lien qui se tisse, donc du dialogue. Il s’agit d’une reconstruction mais qui nous permettra peut-être de nous repérer, et donc d’être capables d’accompagner un autre dans son errance et qu’il finisse par s’y repérer à son tour. Raconter, ce n’est pas de la petite anecdote, tout juste bonne à faire rire. C’est le vivant, la complexité, la difficulté de saisir le temps qui coule, l’avant et l’après. Raconter se perd aujourd’hui, au profit d’une distanciation souvent défensive, de protocoles qui nous permettent de ne plus nous engager. Raconter c’est aussi montrer l’errance, le doute, les points de rupture, les incertitudes, ce à quoi ça tient, souvent à un fil, à l’heureuse coïncidence. Pour ne pas perdre notre humanité et accepter ce lent travail toujours à recommencer.

Narrer est le socle d’une pensée, qui se nourrit de nos lectures. Raconter revient en effet à s’approprier notre expérience, même lorsque celle-ci n’a consisté qu’à obéir à des procédures dictées par l’extérieur. Même si nous sommes interdits de créer, de dire « je » dans notre agir professionnel, à un moment ou à un autre, notre corps va parler, nous allons sentir. Même lorsque nous avons atteint cette position d’indifférence qu’il faut parfois prendre pour survivre dans certains contextes, cette indifférence finira par nous affecter : la raconter, l’écrire nous permettent de prendre la mesure de ce qui nous arrive.

A mon sens, aujourd’hui comme hier, il nous faut lutter contre un « interdit de penser » qui peut surgir aussi de prescriptions scientifiques et/ou administratives. Raconter nous permet de travailler l’expérience de cet empêchement, pour en faire un savoir précieux de jugement et de prudence, non sur le registre de la plainte mais sur celui d’une pensée qui cherche à survivre jusque dans sa négation.

 

Mireille Cifali Bega

 

[1] Jean Oury, Marie Depussé, A quelle heure passe le train…, Paris, Editions Calmann-Lévy, 2003, p. 36.

[2] Walter Benjamin, « Le narrateur », in : Ecrits français, Paris, Editions Gallimard, 1991.