N° 125 / En fait maman…

Par Cécile Borel, éducatrice de la petite enfance

– Tu sais, maman ?

– Mmh ?

– Ben le crocrodile, il a mangé la princesse.

– Ah Bon ?!

– Ben voui ! Parce que le crocrodile, il était fâché, tu vois ?

– Oui, oui, je vois, pas besoin que tu me tiennes le visage, mon chéri, je vois bien. Mais pourquoi il était fâché, le crocodile ?

– Ben tu vois, parce que la princesse, elle avait marché sur le petit pois.

– Ah d’accord.

– Ben voui. Il faut pas marcher sur les petits pois. Ben non.

– Est-ce que tu pourrais regarder ce que tu fais, parce que tu bouges tellement que je n’arrive pas à te mettre ta chaussure.

– Ben voui. Tu vois maman, d’abord il ne faut pas manger les petits pois.

– Chéri, lâche le visage de maman et regarde ton pied pour que je puisse t’aider à mettre ta chaussure. Sinon le crocodile, il va te croquer le pied.

– Ben nonnn ! Le crocrodile, il va pas me manger le pied !

– Ça ne mangent pas les pieds, les crocodiles ?

– Ben oui, des fois ça peut manger les pieds. Mais, maman ?!

– Oui mon chéri ?

– Alors, ben il faut parler doucement, (et tous deux se mettent à murmurer) comme ça les corcodiles, ils ne nous entendent pas et ils nous mangent pas les pieds.

– Ben alors, parle doucement et mets ton autre chaussure, d’accord ?

– Ben voui…

 

Dire, inventer, raconter, fabuler ; lorsque l’enfant accède à la parole, il accède à la création. Pas juste à l’imaginaire ou à la créativité, mais bien à la création. Mettre en mots et se mettre en mots c’est exister, prendre une place dans un monde que l’on peut organiser et l’organiser, à partir de soi. La parole est un pouvoir, celui de partager, d’imposer parfois sa définition du monde et sa définition de soi. Celui qui raconte crée.

 

Et ce que les enfants font, lorsqu’ils racontent des histoires, n’est pas si loin de ce que les adultes font eux-mêmes tout le temps. On aime à penser que l’imaginaire et l’affabulation sont le propre de l’enfance, mais c’est un discours qui, à l’ère des fake news, a bien du mal à tenir. Nous passons notre vie à raconter des histoires à nous et aux autres, car nous avons à tout âge besoin d’être le héros et de redéfinir le monde à partir de soi. Donc si dans cet article, malgré que j’utilise le terme enfant, des adultes se reconnaissent dans mes propos, qu’ils ne s’inquiètent pas, c’est normal.

 

Raconter une histoire est donc, pour l’enfant, un outil d’exploration du monde. Le faux et le vrai s’entortillent, s’entremêlent, s’unissent pour mettre le conteur en lumière. Raconter, c’est être la star sous les projecteurs, avoir l’attention du public et pouvoir réinventer sa vie. L’important n’étant pas toujours les faits tels qu’ils se sont déroulés, mais bien la façon dont l’enfant les a vécus et comment il peut les donner à voir, les adresser à d’autres et en être le héros. Et dans les récits des enfants, l’essentiel est d’abord invisible pour l’auditeur. Le déroulement du temps ou l’ordre des événements importent peu.

 

– Moi, moi , Cécile, je suis allée à la montagne avec grand-maman.

– Chouette ! Ce week-end ?

– A la montagne y avait de la neige et pis moi, je suis tombée dedans (rire).

– C’était froid ?

– Je suis tombée dedans, mais j’ai pas pleuré, tu sais.

– C’est vrai ? Et la neige elle était froide ?

– J’ai pas pleuré parce que je suis grande.

– Oui, tu es grande. Mais, même les grands ils pleurent parfois.

(silence)

– J’étais à la montagne avec grand-maman quand je suis tombée dans la neige, moi.

 

Toutes les professionnelles connaissent et reconnaissent l’importance de l’émergence de la parole chez le jeune enfant. La tendance actuelle est d’ailleurs de soutenir l’accès au langage en utilisant des signes pour communiquer déjà avec les bébés. De ce que j’en ai compris, sans étudier le sujet plus que ça, c’est que les signes sont considérés comme un langage pouvant précéder la parole et peuvent servir pour communiquer chez le tout-petit, avec des enfants allophones ou pour des enfants présentant des retards dans l’acquisition du langage.

 

Je ne saurais dire si cette tendance à utiliser des signes relève plus d’un effet de mode ou de l’émergence de nouveaux outils et besoins, mais elle est au moins révélatrice de l’enjeu que représente l’accès à la parole. On sait qu’il y a une augmentation des comportements agressifs chez les enfants dans la période qui précède l’émergence du langage. L’envie de mettre en mots le monde et soi précède la capacité de le faire et ce déséquilibre est souvent très difficile à gérer pour les enfants. C’est la fameuse période des morsures dans les groupes de 1-2 ans. On sait et on observe que ces comportements perdurent chez les enfants qui n’accèdent pas ou plus lentement à la parole, ou réapparaissent chez les enfants qui n’ont pas accès à la langue du lieu de vie. Parce que parler, c’est exister et que ne pas pouvoir exister est source de souffrance. En effet, si celui qui parle crée, il faut néanmoins pour ça qu’il soit entendu. Et les adultes qui entrent en violence sont souvent des enfants qu’on n’a pas écoutés.

 

Le travail d’écoute est donc essentiel et délicat. Il nécessite une véritable disponibilité de la part des professionnelles, pour saisir l’enjeu du récit. Il peut être léger, échange informel d’aventure et de plaisir de dire. Mais il est aussi parfois l’occasion de livrer des informations plus importantes, que l’enfant glisse dans son histoire, car il a besoin de les emballer dans quelque chose pour pouvoir les livrer. Raconter, inventer pour pouvoir dire l’indicible, la peur, la souffrance, la douleur.

 

– Moi j’aime pas la peinture.

– C’est vrai, tu n’aimes pas venir faire de la peinture.

– La peinture, ça pue !

– Ah bon ?! Tu trouves que ça pue la peinture ?

– Oui, ça sent le caca !

– Tu exagères là. Peut-être que tu n’aimes pas l’odeur de la peinture, mais ça sent pas le caca.

– Ben oui, ça sent ! Et maman, elle crie aussi quand je sens le caca.

– Maman elle crie ?

– Oui, quand la peinture de mes habits sent le caca, elle crie.

 

Raconter c’est aussi pour l’enfant le moyen d’explorer la véracité du monde. La morale aimerait qu’il existe une frontière nette entre vérité et mensonge, mais c’est loin d’être aussi simple. Dans notre monde de l’hyperinformation, on ne sait plus démêler le faux du vrai, alors comment l’enseigner aux enfants ?

 

– Cécile ? Tu sais, moi aussi je suis tombé dans la neige.

– C’est vrai ?!

– Oui. Et j’ai pas pleuré.

– Tu es grand toi aussi.

– Oui, moi aussi, je suis grand. J’ai pas pleuré quand je suis tombé dans la neige en vacances.

– C’était pendant les vacances ?

– Oui, pendant les vacances de l’été avec Nonna.

– Il y avait de la neige pendant tes vacances avec Nonna ?

– Non, mais quand même, moi aussi je suis tombé dans la neige et j’ai pas pleuré, en vacances avec Nonna.

– D’accord.

 

L’envie et le besoin d’exister dominent largement le besoin de vérité. Et on a besoin d’exister au moins autant que les autres. Alors, quand le récit de l’autre est bon, quand il est valorisant, quand il est écouté, pourquoi ne pas le lui emprunter ? En racontant la même histoire, l’enfant s’approprie le vécu de l’autre et le fait sien, pour obtenir l’attention du public. Il ne cherche pas à tromper son monde, il incarne le rôle du héros sans le moindre doute ou la moindre ambiguïté.

 

Les professionnelles savent qu’il faut donner du crédit aux histoires inventées et empruntées des enfants. Il ne s’agit pas de les croire sur parole, mais de croire à la parole. Nous-mêmes nous racontons tout le temps des histoires aux enfants. Des récits qui relèvent parfois du conte et parfois du mensonge et qui ont des fonctions différentes. S’il est parfois complexe de démêler le vrai du faux dans les récits d’enfants, c’est peut-être aussi, parce qu’ils ont de la peine à le faire dans les nôtres.

 

– Qu’est-ce que tu manges, maman ?

– Rien, rien.

– T’as quoi dans la bouche ?

(soupir)

– Du chocolat.

– Je peux en avoir moi aussi ?!

– Oui, mais un et c’est tout !

– Regarde maman, j’ai tout fini !

– C’est bien.

– Je peux en avoir encore un ?

– Y en a plus, mon chéri.

– Tu as quoi dans la main, maman?

 

Ne soyons pas naïfs, maman, dans une année ou deux, fera la morale à son enfant quand il commencera à lui mentir effrontément. Les adultes ont cette fâcheuse tendance à prendre les enfants pour des idiots, quand ils choisissent de leur mentir par facilité. Dire à l’enfant qu’il y a du chocolat, mais qu’il n’en aura pas (à cause de son vilain nez ou parce qu’il n’a pas de bras) c’est prendre le risque d’un conflit. Alors bon, un petit mensonge, ça ne fait pas de mal. Ce n’est pas pour rien que notre langue inclut l’expression « pieux mensonges » (pas sûr que ça marche avec le chocolat).

 

J’ai tendance à penser que les enfants ne sont pas dupes, mais qu’ils choisissent le plus souvent de nous croire, pour ne pas être déçus ou parce que cette histoire-là est meilleure. Le mensonge est alors une histoire que l’on partage, parce qu’il rend le monde plus supportable. Vouloir toujours dire toute « la vérité » aux enfants est un principe dont je suis revenue. Il y a un moment où l’on doit admettre que, parfois, mentir, inventer, c’est aussi prendre soin de l’autre. Le problème est que LA vérité n’existe pas, elle est relative à notre perception du monde et celle-ci est très différente selon l’âge de l’enfant. L’enfant a parfois besoin que le récit fasse sens, plutôt que le récit soit vrai. Et c’est aussi le cas pour les adultes, nous nous arrangeons avec la vérité, du mieux que nous pouvons, en racontant l’histoire à notre manière.

 

– Il vient quand, le père Noël ?

– Bientôt, mais d’abord les lutins vont nous apporter un sapin de Noël et le décorer pour nous.

– C’est les lutins qui apportent le sapin ?

– Oui.

– Qu’est-ce qu’il fait, le monsieur ?

– Il vend des sapins.

– Pourquoi?

– Pour les gens qui ne croient pas aux lutins.

– Mmh, d’accord.

 

Le père Noël… Celui-là quand même, c’est toute une histoire. Il réunit en un le mythe, le mensonge et l’une des plus grosses réussites publicitaires du siècle dernier. Un jour, un type qui vend une boisson gazeuse, pique le chapeau de Saint-Nicolas (que lui-même avait dû piquer à quelqu’un d’autre avant), le peint en rouge et parvient à subtiliser un mythe et à en faire l’outil commercial le plus performant du monde. Un mensonge que des milliards d’adultes racontent aux enfants, en s’obligeant eux-mêmes à consommer bêtement. Les enfants, eux, se régalent.

 

Il est possible au fond qu’ils se débrouillent bien mieux que nous avec le mensonge et la vérité. Ils se servent de l’un et de l’autre pour s’approprier le monde. Et il y a comme une question dans les histoires qu’ils nous racontent ; est-ce que tu m’écoutes, est-ce que tu me vois, est-ce que tu me crois, est-ce que le monde est vraiment comme ça ? Alors, écouter l’enfant c’est aussi évaluer le besoin de véracité et être capable d’adapter sa réponse à la question que pose l’histoire de l’enfant et non aux questions que le récit soulève pour nous.

 

Celui qui parle crée et celui qui écoute consent ou non à cette création.

 

Cécile Borel