N° 125 / Petit détour par la fiction pour réfléchir au quotidien

Par Michelle Fracheboud, assistante pédagogique à Lausanne

« Et, l’Eustache en main, Lebrac aborda sa victime. Il passa d’abord simplement le dos du couteau sur les oreilles de Migue la Lune qui, croyant au froid du métal que ça y était vraiment, se mit à sangloter et à hurler, puis satisfait il s’arrêta dans cette voie et se mit en devoir de lui “affûter”, comme il disait, proprement ses habits.

Il commença par la blouse, il arrache les agrafes métalliques du col, coupa les boutons des manches ainsi que ceux qui fermaient le devant de la blouse, puis il fendit entièrement les boutonnières, ensuite de quoi Camus fit sauter ce vêtement inutile ; les boutons du tricot et les boutonnières subirent un sort pareil ; les bretelles n’échappèrent point, on fit sauter le tricot. » (Pergaud, La guerre des boutons, 1912, p. 38)

Lire des romans, regarder des films, écouter des histoires sont considérés comme des activités de loisir. On y rechercherait en premier lieu la détente ou l’évasion. Et c’est vrai que, personnellement, j’adore plonger dans l’univers d’un roman, écouter la magie des mots, m’identifier aux personnages et m’imaginer un décor.

Mais, au-delà de ces aspects, fort agréables au demeurant, il me semble que les romans et les films ont bien d’autres choses à nous apporter, professionnellement par exemple. En effet, au travail, nous sommes souvent englués dans le quotidien, englués aussi dans le discours qu’on se construit et le regard qu’on porte sur les enfants, les familles, les collègues. La pensée est comme figée et tourne en rond sur elle-même. C’est là que le monde de la fiction peut créer une rupture salutaire.

« La fiction n’est pas seulement un droit, le droit de penser, c’est-à-dire : toutes les pensées sont possibles, on peut tout penser, rien n’est interdit à la pensée, c’est aussi un moyen, justement un moyen de penser. Pour définir la fiction, Kafka parle d’un saut : “Ecrire, c’est sauter en dehors de la rangée des assassins.” Le saut est un acte de la pensée, une rupture qui permet de quitter le ressassement, la continuité, le face-à-face avec le réel. Il crée une distance, un espace, il met derrière, il permet de passer ailleurs. Les assassins dont parle Kafka sont, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui répètent et recommencent la mauvaise vie telle qu’elle est. Ils assassinent quoi ? Justement le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer » (Kaplan, 2001).

Lors du dernier colloque parascolaire organisé par le service d’accueil de jour de l’enfance à Lausanne, Olivier Guéniat, chef de la police du canton de Neuchâtel, a repris le propos qu’il n’a cessé de répéter depuis des années : contrairement à ce qui se dit au Café du commerce, la délinquance des jeunes en Suisse a fortement diminué ces vingt dernières années, statistiques à l’appui. Il expliquait ce décalage entre réalité et sens commun par plusieurs facteurs, dont bien sûr les clichés véhiculés par les médias, une moindre tolérance à la violence, mais aussi la tendance actuelle é régler les difficultés du vivre ensemble devant les tribunaux. Pour illustrer ce changement social, il invitait le public à relire La guerre des boutons et à essayer d’y lister tous les actes commis par les enfants qui aujourd’hui pourraient relever du pénal.

Justement, ces dernières années sur mon lieu de travail, nous faisons face à plusieurs enfants que l’on pourrait appeler « difficiles » et qui déstabilisent les équipes éducatives. En effet, il n’est pas simple d’affronter dans la durée des cris, des coups, des griffures ou des crachats au visage. ça use, ça épuise, ça laisse des traces durables. Ces situations détériorent aussi le climat dans le groupe. Certains commencent à être désécurisés ou imitent des comportements observés. Les éducatrices se trouvent piégées entre le besoin individuel d’un enfant et le groupe qui s’en trouve délaissé. De plus, comme me le disait récemment une éducatrice : « Ce qui est vraiment difficile, c’est que j’essaie plein de choses, je cherche comment l’aider, je m’efforce, mais sans voir aucun résultat. » Ce qui ne signifie pas que son action n’a pas tout de même un effet positif sur l’enfant. De mon côté, je suis persuadée que rien que le fait que celui-ci, malgré son comportement difficile, soit accueilli avec bienveillance et respect aura un impact à long terme.

Le risque dans ces situations, c’est de généraliser, c’est de mettre tous les enfants dans le même panier ; c’est de tout de suite penser qu’il s’agit d’un phénomène de société, de se laisser embarquer dans le discours sécuritaire ambiant. C’est pourquoi, dans ce contexte, nous avons décidé de nous organiser une projection du film La guerre des boutons réalisé par Yves Robert. J’entends d’ici les réflexions que certains gestionnaires pourraient avoir. Quoi ? Payer des éducatrices pour aller voir des films ? Passons.

Pour commencer, nous avons passé une bonne soirée. Nous avons, ensemble, ri ou été touché∙e∙s par ce film. Ces moments partagés permettent aussi à mon avis de souder une équipe. Nous avons été emporté×e×s par l’histoire. Louis Pergaud, l’auteur du livre, dit dans la préface de son ouvrage : « J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école. » Le film d’Yves Robert réussit à restituer cette ambiance, à rendre le spectateur complice de ces regards d’enfants sur le monde. Il nous remet en lien avec notre propre histoire d’enfant avec ses grands jeux, ses élans de générosité, comme sa cruauté. Il permet de relativiser l’idée que les enfants d’aujourd’hui seraient plus violents que ceux d’hier. Comme lorsque Lebrac et ses camarades décident de torturer un camarade pour lui faire avouer qu’il les a trahis.

« – La Crique, interrogea-t-il ensuite, d’un air grave, toi qui connais ton histoire de France, dis-nous un peu comment on s’y prenait au bon vieux temps pour faire avouter leurs crimes aux coupables ?

– On leur “ routissait ” les doigts de pieds.

– Déchaussez le traître, alors, et allumez du feu.

Bacaillé se débattait.

– Oh ! tu as beau faire, prévient le chef, tu n’échapperas pas ; avoueras-tu, canaille ?

Une fumée épaisse et blanche montait déjà d’un amas de mousse et de feuilles sèches.

– Oui, fit l’autre affolé, oui ! » (Pergaud, 2012, pp. 271-272)

Parmi les discussions qui ont émergé à la suite du film, plusieurs personnes ont relevé avoir été touchées par la violence des adultes, pourtant édulcorée dans le film par rapport au livre. Aujourd’hui les enfants ont peut-être moins de crainte des adultes et « osent » plus entrer directement en conflit avec ceux-ci ; les adultes de leur côté doivent trouver comment faire autorité sans utiliser l’autoritarisme, la violence, le rabaissement de l’autre, ce qui est loin d’être simple. Mais honnêtement, qui désirerait en revenir aux baffes, coups de ceinture et j’en passe ?

Un autre élément relevé, qui saute aux yeux dans le film, est la différence dans la liberté accordée aux enfants. Aujourd’hui les enfants passent rarement du temps hors de la présence d’adultes. La prise en charge institutionnalisée des enfants jusqu’à 12 ans au moins implique que même après les heures d’école, ils évoluent à proximité d’adultes qui les surveillent. Et comme ce sont des professionnel∙le∙s, ils/elles doivent veiller à ce que rien n’arrive. Le risque étant justement que « rien » ne se passe, d’appauvrir l’expérience[1].

Finalement, ce décalage dans les relations tant entre les enfants et les adultes qu’entre enfants permet de se demander jusqu’où il convient de pacifier les relations humaines. Où est la limite entre favoriser le vivre ensemble et instaurer un contrôle social afin d’éviter toute contestation ? Comme le relève Pereira (2016), l’affirmation d’un dissensus est tout aussi nécessaire à la démocratie que la capacité à fabriquer du consensus. En effet, n’oublions pas que de nombreux droits démocratiques ont résulté de mouvements sociaux qui ont violemment contesté l’ordre établi.

Non, les enfants que nous accueillons ne sont pas plus violents que ceux d’hier, et la plupart vont bien. Ce qui n’enlève rien aux difficultés de trouver comment travailler avec ceux, peu nombreux mais qui nous mobilisent de manière disproportionnée, qui explosent en crise de rage et autres démonstrations pulsionnelles. Il me paraît nécessaire, plutôt que d’incriminer les parents, les écrans ou les enfants eux-mêmes, de prendre conscience de la réalité dans laquelle vivent ces enfants et ces familles, de la violence sociale qui est exercée sur eux. Pas facile à une époque où la responsabilité individuelle est sacralisée[2]. Notre lieu d’accueil se trouve dans un quartier populaire, un quartier que j’aime car il me permet de rencontrer dans mon quotidien professionnel des personnes de tous horizons, issues de la migration, comme des artistes, des travailleurs manuels et des universitaires. Tout un monde qui nous permet de nous mettre à l’épreuve de la diversité humaine et de l’altérité. Mais cela implique également que se trouvent rassemblées là, pour des questions de logement, davantage de familles qui vivent des situations complexes. Ainsi, aujourd’hui, il est devenu courant que le Service de protection de la jeunesse, les pédiatres ou d’autres intervenants nous contactent pour essayer de favoriser l’accès du Centre de vie enfantine à des enfants ainsi précarisés. On peut y relever un élément de reconnaissance positif pour notre travail. Néanmoins, c’est aussi une manière de se défausser des problèmes. Les lieux d’accueil de la petite enfance sont censés favoriser l’égalité des chances, comme n’oublient pas de le souligner les politiques. Pourtant, nous ne sommes pas magicien∙ne∙s et, au risque de me répéter, il ne suffit pas de mettre des enfants ensemble pour qu’ils se socialisent, encore moins lorsqu’il s’agit d’enfants qui n’ont d’autre choix pour exprimer leur malaise que d’exploser de rage (et encore, sans doute est-il salutaire pour eux qu’ils choisissent cette extériorisation plutôt que de simplement retourner celle-ci contre eux-mêmes). Par ailleurs, l’épuisement des équipes est un réel problème et met en péril la qualité du travail. Des moyens pour faire du bon travail dans ces situations, pour réellement prendre en compte ces enfants, nous sont indispensables et à inventer. Pour que l’égalité des chances et la société inclusive soit autre chose qu’un slogan, il me semble qu’il y a un coût que la société doit assumer. Il sera de toute façon bien moins élevé que les dégâts collatéraux à long terme et, même au-delà de toute réalité comptable, il me semble que c’est une évidence de tout mettre en œuvre pour soutenir ces enfants et sortir de la reproduction sociale. Même si certains appuis existent, notamment à Lausanne, par l’existence de la cellule socio-éducative,  ils sont actuellement à développer. En effet, s’il est parfois salutaire de disposer d’une personne supplémentaire afin d’accompagner un enfant de manière plus individuelle, cela ne suffit pas. Il faudrait développer d’autres types d’accompagnement, notamment au travers du déploiement d’un travail pluridisciplinaire qui pourrait se faire sur les lieux de vie mêmes. D’autres l’ont relevé et ont fait des propositions il y a déjà plusieurs années sans de réelles avancées à ce sujet. Il me semble qu’il est temps d’aller de l’avant[3]

Finalement, en m’intéressant à La guerre des boutons, j’ai découvert qu’un auteur, Bertrand Rothé (2009), avait déjà réalisé la proposition d’Olivier Guéniat. Il a repris le livre de Pergaud et est allé discuter avec des policiers, des juges pour mineurs et des éducateurs. D’abord sceptiques, ils ont dû se rendre à l’évidence : en France aujourd’hui, Lebrac, le héros de La guerre des boutons, serait probablement passé devant un juge des mineurs. Les faits incriminés lui auraient sans doute coûté trois mois de prison pour mineurs. La Suisse n’a heureusement pas la même politique répressive que nos voisins. Néanmoins ici aussi, les banales histoires d’enfants finissent de plus en plus souvent devant un tribunal. Encore plus inquiétant, emporté par l’ambiance sécuritaire, le Canton de Vaud a réussi à construire une prison pour mineurs dernier cri à Palézieux. Elle est à moitié vide[4]. Du coup, il a été décidé d’y mettre aussi de jeunes adultes…

Si Rothé a imaginé cette démarche, c’est la faute à l’un de ses instituteurs, nous dit-il, qui, dans les années 1970, leur lisait ce livre en classe. Il en a gardé des souvenirs lumineux. C’était leur propre histoire que l’instituteur leur lisait. Comme nous lorsque nous avons plongé dans le film, Rothé nous dit que « mon instituteur n’avait pas conscience de nous lire une histoire de voyous, de sauvageons, de racailles, de délinquants. Il avait l’impression de lire un hymne à l’enfance, à la liberté, à la vie. Il avait l’impression de nous faire découvrir l’amitié à travers le regard de Lebrac, de La Crique et des autres » (p. 269). « En trente ans, nous dit-il, nos héros sont devenus des délinquants. » Et pour rendre compte de sa démarche, il a choisi de passer par la fiction. Il a réécrit le roman de Pergaud aujourd’hui et l’a intitulé : Lebrac, trois mois de prison. Un livre bien plus intéressant que les deux récents remakes cinématographiques, mièvres et décontextualisés. Le dernier mot revient à Catherine Sultan, présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, qui a fait partie des personnes interrogées par Rothé. Elle dit à ce propos : « La question de la délinquance des mineurs a beaucoup à voir avec le regard qu’on pose sur eux. Désormais, on regarde les enfants davantage comme une menace que comme un espoir » (citée par Durand, 2009).

Pour revenir à la fiction, Marc Petit (2006) nous dit : « Bien des choses dans la vie paraissent incohérentes, absurdes et bizarres, sans lien, tant que personne n’a eu l’idée de les raconter comme il convient. Les choses d’ici-bas sont comme les tessons d’une poterie brisée. Tels quels, ils ne valent rien. Pourtant, il y a des gens qui savent les réparer : au lieu de jeter les morceaux, ils les recollent, et à la fin le pot est de nouveau entier. Ces gens s’appellent des conteurs. » Je nuancerais ce propos : le conteur n’est pas tout dans cette histoire, le lecteur garde sa part. Il tisse des liens entre la fiction et sa vie de tous les jours et c’est dans cet écart qu’il construit du sens et donne une nouvelle forme au pot. Et vous, quels morceaux brisés avez-vous tenté de ramasser ? A l’aide de quel livre ou de quel film ? Et qu’en est-il ressorti ? Les pages de cette revue sont ouvertes, je me réjouis de vous lire et de découvrir où vos voyages imaginaires vous ont mené×e×s.

Michelle Fracheboud

Bibliographie :

Durand, Jacky, (2009), « Des boutons à la case prison », Libération, le 23 juin 2009.

Kaplan, Leslie (2001), « Qui a peur de la fiction », Libération, récupéré de http://www.liberation.fr/tribune/2001/02/13/qui-a-peur-de-la-fiction_354470

Pereira, Irène (2016), « Ensauvager l’éducation à la démocratie », Le Courrier du 18 août 2016.

Pergaud, Louis (1912), La guerre des boutons : roman de ma douzième année. Mercure de France, Paris.

Rothé, Bertrand (2009), Lebrac, trois mois de prison, Le seuil, Paris.

Petit, Marc (2006), La nuit du sorcier, L’arbre vengeur, Arles.

[1] Voir par exemple à ce sujet l’étude réalisée par Pro Juventute en 2016 : espaces de liberté pour les enfants https://www.projuventute.ch/fileadmin/fileablage/angebote/spielraum_spielkultur/dokumente/Studie_Freiraum_fuer_Kinder_von_Pro_Juventute.pdf

[2] Voir à ce sujet Lahire, Bernard (2016), Pour la sociologie : et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ». La découverte, Paris.

[3] Voir l’article de Kühni, Karina (2012), « L’élaboratoire, une utopie nécessaire », Revue [petite] enfance N°109, pp. 111-116.

[4] Voir par exemple Dupont, Sophie, « Droit dans le mur », dans Le Courrier du 30 mai 2016.