N°126 / Réagir

Par Nicole Egli

Je voudrais revenir sur le numéro 125 de la Revue [petite] enfance intitulé « Plaisir du récit, bonheur du mensonge ».

Après quelques hésitations, entre le texte d’Elise Joder et celui de Virginie Sadock, j’ai fait le choix de me pencher d’un peu plus près sur l’article de cette dernière. Son titre, « Que le spectacle commence… », fait sans doute écho à mon travail d’éducatrice et d’animatrice d’ateliers d’expression et ce texte a résonné longtemps en moi après sa lecture.

 

Tout comme Sadock, je me suis laissé embarquer dans un premier temps par le récit de Gloria et je rejoins l’auteure lorsqu’elle déclare « la pensée selon laquelle j’aurais aimé participer à ses ateliers quand j’étais enfant m’a plusieurs fois traversée ». J’ai remonté le temps de quelques décennies, tout en me racontant dans l’ici et maintenant que ces enfants avaient une chance inouïe de profiter d’un réel espace de création centré sur le processus, où l’on rend VIVANT le « beau », comme le « laid ». Peu importe en définitive le résultat final, pourvu qu’on accorde de l’importance à tout ce qui est mis en chantier, en travail, en confrontation et, bien sûr, en joie, durant ce temps d’atelier.

J’étais comme sous le charme de Gloria, personnalité aux multiples facettes, riche en expériences avec ce talent de comédienne qui participe sans doute pour une large part à la qualité de ses interventions et de ses interactions. Tout ce qu’elle met en œuvre avec force et conviction, contribue sans doute à nous enchanter, nous qui cherchons à nous ajuster du mieux possible à sa partition.

Car c’est bien là la qualité première de l’animateur, à savoir celui de se trouver du côté du désir, d’en faire quelque chose et de le transmettre, de s’assurer qu’il y a toujours du « jeu », afin d’éviter les positions mortifères.

Se laisser embarquer a souvent un effet grisant, si l’on veut bien lâcher un instant les amarres des voies toutes tracées comme le dit si justement Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : « En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. »

 

Alors oui, dans un deuxième temps je me suis un peu perdue, tout en subodorant que le récit de Gloria venait raviver des bribes de textes et de notes éparses notamment de mes formations d’animatrice d’atelier d’expression autour des situations à médiation artistique et corporelle.

J’ai alors commencé à fouiller dans ma bibliothèque avec l’intuition qu’il semblait judicieux de me pencher sur des auteurs tels que Donald Winnicott, David Le Breton, Daniel Sibony afin d’éclairer différemment les propos de Virginie Sadock et de saisir partiellement ce qui fait la subtile machinerie de l’atelier de Gloria.

David Le Breton dans Anthropologie du corps et modernité dit : « au-delà de l’échange formel entre les acteurs, un autre échange plus prégnant se déroule dans une sorte de rêve éveillé, de rêverie, où le corps de l’autre, son esthésie, est le support d’une nappe d’images. L’essentiel de toute rencontre puise dans ce gisement d’imaginaire. Les modulations du visage ou de la voix, les gestuelles, les rythmes personnels enracinent la rencontre et l’orientent avec une ligne de force plus efficace que n’en commande le strict contenu informatif de la conversation. »

C’est donc bien sa façon d’être au monde, d’être pleinement présente à elle, à l’autre, jouant et utilisant harmonieusement les registres du verbal et du non-verbal, qui m’a d’emblée frappée.

Elle semble prendre son travail à bras-le-corps avec ce que je qualifierais de don de sa personne dans sa globalité, corps et voix, offrant ainsi une enveloppe contenante et rassurante aux participants, qui en contrepartie la gratifient, en s’engageant pleinement dans l’atelier. Certains, devenus parents, y inscriront parfois leurs enfants.

Cette pérennité est certainement le fruit de tout ce qu’elle a semé, bêché et labouré au fil du temps.

Son engagement semble total, jouant de ses failles afin d’ouvrir des brèches possibles chez l’autre, incarnant ainsi « la mère suffisamment bonne » selon Winnicott, c’est-à-dire qui s’adapte aux besoins de l’enfant, tout en diminuant progressivement sa présence à ses côtés, lui donnant ainsi la possibilité de faire ses propres expériences, de trouver en lui les ressources créatives nécessaires, en se confrontant par moments à la frustration et tout ce qu’elle peut engendrer (colère, insatisfaction, envie d’abandonner…).

La maladresse technique est aussi un langage en soi et nous invite bien souvent à chercher un nouveau chemin, en trouvant des stratégies en soi parfois inespérées.

Je me souviendrai toujours d’un stage de Butô (danse née après Hiroshima), où il nous a été demandé de danser dans un carré de 30 cm sur 30 !

Cette proposition, pour le moins contraignante au premier abord, m’a permis une liberté de mouvements avec des torsions du corps inimaginables…

Daniel Sibony dans Le jeu et la passe dit : « C’est au bord du cadre, au bord ou au travers de ce qui est défini, qu’il y a du jeu infini, indéterminé. Savoir qu’il y a du jeu, c’est pouvoir quand tout est clos ou défini, quand tout est joué selon tel jeu, tendre la main vers le bord, la passer à travers pour saisir autre chose… »

Plus les contraintes – qu’elles soient spatiales, matérielles ou idéologiques –, sont grandes, plus la créativité et les ressources à mobiliser seront importantes. L’inventivité n’est bien sûr pas proportionnelle à la pénurie de moyens, mais les professionnel×le×s produisent souvent du génie à contourner les obstacles.

Victoria puise sans doute dans tous « ses savoirs d’à côté » pour étoffer au maximum ses propositions et se donner l’opportunité de rejoindre l’autre.

En étant pleinement elle-même, faisant fi des représentations de ce qu’une « bonne animatrice » devrait être, elle autorise autrui à adopter une posture authentique, qui cesse de se plier aveuglément au côté normatif de la société.

J’émets l’hypothèse que nous y gagnerions tous à revêtir cette attitude et à nous engager pleinement, mettant à l’œuvre notre corps, ce qu’il danse mais aussi ce qu’il pense dans sa singularité qui lui est propre.

Nicole Egli