N°126 / En lisant Les murs du silence

En lisant Les murs du silence. Abus sexuels et maltraitances d’enfants placés à l’Institut Marini d’Anne-Françoise Praz, Pierre Avvanzino et Rebecca Crettaz (2018), Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses.

Par Fabrice Bertrand, responsable de formation, esede, Lausanne

Sous l’autorité d’hommes d’Eglise, l’horreur s’est produite. D’une manière répétée et dissimulée, au sein de l’Institut catholique fribourgeois Marini, violences et abus sexuels ont marqué le destin d’enfants aux parcours souvent déjà difficiles et dont le clergé avait la charge. Comment peut-on expliquer des fautes de cette envergure ? Tel est l’un des enjeux de l’ouvrage rédigé par Anne-Françoise Praz, Pierre Avvanzino et Rebecca Crettaz, issu d’une recherche confiée aux auteur·e·s par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Charles Morerod. Les historien·ne·s ont pu, dans ce cadre, travailler sur des archives confidentiellement conservées en mains de l’évêché, comme des registres de correspondances évoquant différentes affaires, et leur investigation s’est aussi considérablement enrichie grâce au recours à l’histoire orale. La dizaine de témoignages recueillis par Pierre Avvanzino permet, en effet, de mettre des mots sur les maltraitances subies et de se rendre compte de leur impact sur l’existence des victimes.

Tout d’abord, avant d’entrer dans le vif du sujet, il s’agit de comprendre ce qui aboutit au placement dans cet internat pour garçons. A ce sujet, il faut distinguer deux catégories de pensionnaires : les germanophones et les francophones, dont les situations personnelles et les trajectoires diffèrent. Les élèves alémaniques, âgés de 14 à 16 ans, viennent effectuer une année de transition entre la scolarité obligatoire et l’apprentissage. Les parents ont alors généralement décidé du séjour de leur enfant. Pour les Suisses romands, l’arrivée à Marini est souvent d’un autre ordre puisque, se trouvent fréquemment, à l’origine de la demande, un organisme en charge de l’assistance, un tuteur ou une association de bienfaisance. Cette caractéristique renvoie à la problématique des enfants placés en Suisse et aux raisons inhérentes à ces mesures : enfants dits « illégitimes » dont il fallait s’occuper, familles vivant dans la pauvreté, frappées par la maladie, la mort d’un père ou d’une mère…

Les auteur·e·s tentent également de cerner l’âge et la provenance géographique de ce second groupe. D’après leurs estimations, ils ont, en majorité, entre 10 et 14 ans et arrivent pour plus de la moitié du canton de Fribourg durant les années 1930-1940 et environ un tiers dans les années 1950. En réalité, l’appartenance confessionnelle demeure un facteur-clé afin de comprendre le placement. Des enfants venant de cantons protestants n’ayant pas à disposition d’instituts catholiques ou de cantons catholiques peu dotés en la matière se retrouvent à Marini loin de leur lieu d’origine. C’est donc une population très souvent fragilisée par un parcours difficile qui va être confiée aux ecclésiastiques de cet institut.

Le deuxième chapitre traite de la vie quotidienne à l’institut. Les informations présentées contribuent à nous faire saisir une dimension essentielle de la recherche : Marini constituait un terreau pour les abus sexuels, la violence dans les rapports de pouvoir faisant partie intégrante du système disciplinaire, notamment par l’usage des châtiments corporels. Donner des gifles ou des coups aux enfants semble une pratique répandue. La surveillance est également exacerbée : les courriers adressés aux pensionnaires sont ouverts et la correspondance des enfants à leurs proches est contrôlée. Le travail agricole prend, par ailleurs, une place démesurée : selon certains témoignages, des enfants n’allaient pas à l’école afin de s’y consacrer pleinement. Le cadre religieux structure en outre les journées.

Vient le moment de l’établissement des faits survenus à Marini et le bilan est clair : des abus sexuels graves et répétés ont marqué la vie du pensionnat durant la période étudiée, et la dissimulation a constitué la préoccupation première des responsables de l’institut. A travers la lecture du dossier de correspondance relatif à l’Institut Marini pour la période 1932-1959, Praz, Avvanzino et Crettaz recensent au moins 21 enfants et adolescents sexuellement abusés, décompte basé uniquement sur les affaires ayant laissé des traces écrites.

Pour arriver à leurs fins, les abuseurs manipulent psychologiquement les enfants, les isolent de leurs pairs, profitent de l’asymétrie des rapports de pouvoir et peuvent aussi recourir à la violence physique. Quand ils sont accusés, plusieurs attitudes sont adoptées, dont le déni, la tactique de reporter la faute sur les victimes ou l’intimidation. Au sein de l’Institut Marini, l’ampleur du phénomène incite à ne pas le considérer comme la déviance de plusieurs individus, mais sous un angle systémique. Ainsi, le système autoritaire préconisé et appliqué a favorisé de tels abus. La parole d’un enfant placé contre celle d’un homme d’Eglise pouvait, de surcroît, difficilement porter. Le poids de l’Eglise catholique dans la société fribourgeoise a effectivement joué un rôle.

L’institution réagit selon une ligne clairement établie : régler les affaires discrètement à l’interne, se protéger soi-même, éviter le scandale. Comme dans des situations analogues au niveau mondial, la hiérarchie tend à déplacer l’auteur des faits lorsque cela est utile à sa stratégie du secret et elle veut surtout esquiver la justice civile.

L’histoire de Marini, comme d’autres, invite à se questionner sur les rapports entre les abus sexuels commis sur mineurs et l’Eglise catholique. Pour les auteur·e·s, c’est à partir du milieu du XIXe siècle que la loi du silence règne à ce sujet et dans ce milieu. Elle est imposée par le pape Pie IX. En 1922, des directives provenant du Vatican imposent aux gens d’Eglise impliqués dans les enquêtes un secret total et perpétuel, sous peine d’excommunication. En 1962, la lettre Crimen sollicitationis envoyée aux évêques confirme le culte du secret. Il en ira de même sous Jean Paul II.

L’évêché, responsable directement de l’Institut Marini pendant les années 1929-1955, se conforme donc à des instructions provenant de sa hiérarchie qui souhaite également que l’institution judiciaire ne s’occupe pas d’affaires impliquant des membres du clergé. Toutefois, il ne semble pas non plus vouloir appliquer à l’interne de possibles sanctions contre les abuseurs, ce qui a dû développer un sentiment d’impunité et faciliter le passage à l’acte. L’esprit de corps domine. L’intérêt de l’institution passe avant celui des enfants.

L’ouvrage permet également de nous interroger sur le poids du clergé en ses terres catholiques fribourgeoises et sur l’absence de contre-pouvoir, dont il tirait parti. Pour exemple, lorsque deux affaires ont donné lieu à des procès en 1954 et 1956, ni Le Journal d’Estavayer ni La Liberté n’en ont rendu compte.

A travers le canton de Fribourg, en Suisse, et au niveau international, d’autres histoires sortent du puits dans lequel l’Eglise catholique les avait enterrées. De semblables fautes apparaissent dans la gestion institutionnelle, mettant en évidence des défaillances graves et répétées. Même si les faits doivent toujours être établis avec rigueur, nul ne peut désormais affirmer : « On ne savait pas. » Dans ce contexte, des transformations radicales au sein de l’Eglise catholique devraient être mises en œuvre. Il paraît légitime aujourd’hui de s’interroger à ce sujet. L’attitude du pape François, lors de son dernier voyage au Chili, permet de douter d’avancées certaines en la matière. Le souverain pontife est-il avant tout chargé de défendre les plus faibles ou une institution impliquée dans une série de scandales plus que compromettants ?

Au niveau d’un éclairage moins centré sur l’Eglise mais plus sur le monde de l’éducation, force est de constater qu’un système éducatif comme celui dans lequel vivaient les enfants à Marini est à bannir. Le cadre de cette institution fermée, au régime autoritaire, exacerbe l’asymétrie des relations entre personnel encadrant et pensionnaires ; ses caractéristiques favorisent le développement des abus de pouvoir et de formes de maltraitance. De surcroît, le regard que pose une société sur cette enfance aux parcours difficiles, regard, en perspective historique, souvent stigmatisant et dénigrant, constitue une violence propice au manque de respect de l’intégrité physique et psychique.

Pour finir, il convient de remarquer la qualité de l’approche développée par les auteur·e·s. Le parti pris de comprendre avant tout constitue la réponse que les historien·ne·s peuvent apporter sur un sujet sensible intégrant une forte charge émotionnelle. Marc Bloch (2013), dans un livre-clé publié d’une manière posthume Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, comparait l’historien au juge. Avant d’être fusillé le 16 juin 1944, victime de Klaus Barbie, il écrivait que ces deux professions ont une racine commune : « L’honnête soumission à la vérité »[1]. Toutefois, il discernait un moment de séparation : « Quand le savant a observé et expliqué, sa tâche est finie. Au juge il reste encore à rendre sa sentence. »[2] Pour les enfants de Marini, concernant la justice civile, il est trop tard, mais la dette de la société suisse à leur égard demeure.

Fabrice Bertrand

 

[1] Bloch, Marc (2013) [1949], Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, Paris, p. 124.

[2] Ibidem.