N°127/Rudiments thermodynamiques de la haine et vertiges de l’amour

Par Jacques Kühni, rédacteur

Au commencement était une sourde méfiance (en deux temps) devant le mot « amour », qui fait un doublet redoutable quand il s’articule en amour/haine en laissant entendre qu’il s’agit d’une même énergie. Eros est une des félicités de l’humaine condition, les humains s’envoient en l’air même en dehors des périodes de fécondité et la jouissance est une bonne raison de vivre, assez largement partagée. La difficulté survient quand il faut parler d’un éros enfantin ; plus personne ne conteste qu’il existe une sexualité infantile, mais le terrain demeure assez instable. Le glissement sémantique de l’amour que l’on éprouve vers l’amour que l’on fait, me semblait périlleux et j’ai choisi le mot « tendresse », pour me simplifier la vie. Le premier écueil était donc libidinal, le second sera militaire.
L’ « amour du prochain », que le christianisme brandit depuis ses origines, bétonne l’espace référentiel occidental bien qu’il soit une publicité mensongère. Le dieu évoqué est historiquement le dieu des armées (de Gott mit uns à In God We Trust), dont la première caractéristique demeure l’anéantissement dudit prochain sis de l’autre côté d’une ligne imaginaire que l’on appelle frontière. Cet amour-là me semblait si faux que j’en ai cherché l’évitement.

J’ai donc chassé l’amour par la porte et il est revenu en force par la fenêtre grande ouverte. Il n’empêche que la tendresse reste une belle histoire pédagogique, elle est moins passionnelle et se tient à distance prudente de l’érotisation des corps.

 

La haine avait, dans un premier temps, suscité quelque aversion, le mot était trop fort, trop étranger au monde de la petite enfance, disaient-elles. Puis, en insistant un peu, il a fait son chemin et s’est imposé sans euphémisation systématique. Etrange destinée du verbe…

Dans le chapitre « La récompense et la punition »[1], Neill utilise dix fois le mot « haine » en vingt lignes ; c’est donc qu’elle existe depuis longtemps dans les rapports pédagogiques et qu’il est devenu, je ne sais pas pourquoi, plus délicat d’en parler dans un milieu professionnel.

Il y a la haine incandescente. C’est celle du crime passionnel, subitement on est entouré de flammes, l’univers s’est réduit à l’objet haï et pleuvent les coups, les injures et les cris. La vie familiale est le terrain idéal de telles fulgurances. On attrape son gamin par le bras, on lui colle une baffe et le lendemain (s’il y en a un), on est mort de honte quand on voit la marque de l’empoignade juste au-dessus du coude. Dans le monde professionnel, la haine est un peu plus tempérée. Les baffes sont inadmissibles, les coups sont interdits tandis que les plaies et les bosses ne sont jamais le fait d’une pratique éducative. Le collectif de travail, pour autant qu’il existe, sert de paratonnerre ; et il est plutôt efficace. Pour rappel, du temps de Neill, dans les écoles anglaises traditionnelles, on considérait encore les châtiments corporels comme une manière légitime d’enseigner. Je suis assez vieux pour avoir connu des instituteurs cogneurs. Dans un village vaudois, l’histoire locale se souvient encore d’un enseignant que l’on surnommait « roille gosse », mais elle n’a pas gardé la moindre trace d’une indignation parentale.

Il y a la haine glaciale. Son principe tient un registre catégoriel où l’on désigne les maîtres et les esclaves, les dignes et les indignes, les méritants et les exclus, les puissants et les faibles, les natifs et les étrangers, ceux qui doivent vivre et ceux qui doivent mourir. Ses arguments sont « scientifiques », ils s’articulent sur les trois socles habituels : la race, la classe sociale et le genre. Les enfants en situation de handicap n’existent pas, ils ont été éliminés. Ces élites ont une peur permanente de déchoir et de perdre leurs privilèges. Elles craignent les classes dangereuses, le pouvoir exorbitant que les femmes tiennent de l’enfantement et le métissage, qui contaminera irrémédiablement la perpétuation du parfait. Cette peur les pousse à organiser industriellement et rationnellement la traque des méprisables et leur extermination.

Il y a la haine tiède, celle des collabos, des exécutants qui accomplissent le travail d’élimination parce que ce sont les ordres et que ces ordres, finalement, on les trouve suffisamment justes pour que la tâche soit accomplie. On n’applaudit pas, mais on fait. Par une espèce d’adhésion molle à la chose, on finit par trouver légitime de traquer les enfants juifs à Paris dans les années 1940, de déporter les tziganes, d’exécuter les homosexuels et les communistes. C’est que, par défaut de pensée au moins, on trouve assez normal de définir les miséreux comme des profiteurs, les juifs comme les tueurs du Christ et les cocos comme des voleurs de biens. Petites mains ou grands commis, il se trouve des humains pour accomplir ce travail abject. Tous ne sont peut-être pas particulièrement zélés, mais tous s’efforcent pour obtenir le résultat attendu. Alors que, pendant ces mêmes années, d’autres ont caché les pourchassés, nourri les affamés et résisté à cette rationalité meurtrière. A quoi peut bien tenir cette différence entre servilité et résistance ?

Dans un cahier de morale des années 1950[2] il y a ceci : « La discipline est l’obéissance aux règlements de l’école, de l’usine, de l’armée et aux lois du pays. Lois et règlements sont faits dans l’intérêt général. Ils nous protègent contre le danger et le désordre » ; ou encore « Obéir ne suffit pas ; il faut encore obéir sans murmurer, sans attendre et joyeusement. Il faut savoir obéir aussi quand on n’est pas surveillé. » Il y a des écoles où l’on n’apprend vraiment rien.

Je reviens encore une fois sur les Lebensborn[3], ces foyers où le IIIe Reich avait entrepris de fabriquer des bébés aryens. Quand les armées allemandes ont commencé à perdre plus d’hommes que l’on pouvait en produire, les Nazis ont organisé la germanisation (Eindeutschung) des bébés déjà là. On les a pris en Norvège, en Pologne et dans tous les endroits où l’on trouvait des enfants au teint clair et aux yeux bleus. Le programme était sous l’autorité du RuSHA (Rasse und Siedlungshauptamt) qui contrôlait le degré de conformité des produits aux standards raciaux en vigueur chez ces gens-là. Les non conformes étaient éliminés. A Steinhöring, en Bavière, on avait engagé cent quarante-cinq infirmières pour prendre soin des enfants, toutes d’excellentes professionnelles. La question qui me poursuit depuis des années c’est de comprendre comment elles ont fait pour prêter main, même de loin, à l’élimination des recalés. Il faut qu’elles les aient d’abord aimés ces enfants pour les choyer et qu’elles les aient tout à coup détestés pour laisser faire quand on les conduisait à la mort ; il a bien fallu que l’amour cesse et que la tendresse disparaisse. De quoi peut bien être fait ce revirement ?

Aucun des responsables de ces foyers ne sera condamné ; pour leur défense ils argueront de l’excellence des soins apportés aux enfants avec une bonne nourriture (dans un monde où tout manquait) et bientraitance à tous les étages. Himmler avait d’ailleurs recommandé de consommer des fruits frais (l’on n’avait pas encore conçu ce slogan stupide des cinq fruits et légumes par jour).

La propagande a été le terrain d’essai des publicitaires, on s’y est entraîné sur les enfants pendant la Grande Guerre[4]. Le problème était simple, il s’agissait de trouver comment pousser les enfants à haïr l’ennemi. Trois couleurs, un périodique pour enfants créé en 1914 proposait le texte suivant : « Pour effacer jusqu’à la trace / Des Impériaux, des  Allemands, / Il faut exterminer leur race / Dans leurs femmes et leurs enfants (…) »

Françoise Marette, qui s’appellera plus tard Françoise Dolto, avait six ans en 1914, elle écrivait à son père : « Tu dois travailler plus à faire des obus pour tuer les sales boches qui sont cruel et qui tue des enfants de 1 en et de deux qui souffre et qui pleure. »[5] Pendant cette immense boucherie, dans les territoires occupés par les troupes allemandes, des femmes françaises mirent au monde des enfants dont le père était allemand. On pensait, en ce temps-là déjà, en termes de pureté raciale. Un embryologiste (Henneguy) publie alors le texte suivant : « On ne peut pas laisser vivre, sous le nom de Français, les rejetons d’une race abhorrée. » Un écrivain (Jehan Rictus) que tout le monde a heureusement oublié écrivait à propos de ces bébés conçus avec l’ennemi : « Je suis pour leur suppression pure et simple, dès le vagissement, et même contre le vouloir de la mère qui souhaiterait conserver un tel fruit. »

Quelqu’un×e prétend-il/elle que la haine des enfants n’existe plus ?

Les guerriers du XXIe siècle continuent de concevoir le viol comme une arme de guerre, il s’agit toujours de coloniser le ventre des femmes pour affaiblir l’ennemi par la violence et la honte.

En période de paix, les propos n’ont pas une telle brutalité sans doute, mais qu’en est-il de cette haine tiède dans les institutions d’accueil ?

A l’heure où les fascismes ordinaires reprennent de la vigueur, et où l’étranger redevient un ennemi…

Naïvement peut-être, je pense qu’une pratique critique d’un travail où les sciences humaines auraient une vraie place, serait un rempart contre des horreurs que beaucoup s’efforcent de banaliser. Le travail éducatif s’exerce toujours contre le malheur qui se répète, contre le destin qui bégaye.

Jacques Kühni

[1] Neill, Alexander S. (1970) [1960], libres enfants de summerhill, François Maspero, Paris.

[2] Taudin, Claude (2004), Cahier de morale, année 1950, Ed. Encre violette, Brive.

[3] Voir Gribinsky, Michel (2004), « Au-delà du principe de la haine : Lebenborn », in penser/rêver, N° 6, automne 2004, Mercure de France, Paris.

[4] Voir l’article « L’enfant ennemi, l’enfant de l’ennemi, pendant la Grande Guerre », Audouin-Rouzeau, Stéphane, in penser/rêver, N° 6, automne 2004, Mercure de France, Paris.

[5] Dolto, Françoise (1991), Correspondance I 1913-1938, Hatier, Paris.