N°127 / Mieux vaut en rire

par Sophie Mercier Millot, psychologue du travail à Paris

Rire en crèche ? A priori, rien de plus naturel. On plaisante bien entre collègues… Certes, mais il ne s’agit pas ici du rire comme manifestation spontanée de bonne humeur. Il est question du rire qui détourne, qui vient au secours des pulsions, qui délivre du poids du réel. Rappelons que l’humour en psychanalyse se présente comme une défense contre la conflictualité entre une pulsion et un interdit. Freud note que « l’humour nous permet d’atteindre au plaisir en dépit des affects pénibles qui devraient le troubler » (Freud, 1905).

Mais bien que l’humour, l’autodérision et une certaine légèreté apparente relèvent de la muliérité, un ensemble de défenses contre la souffrance dans le travail, décrites par Molinier comme des conduites féminines qui répondent à des attendus sociaux de la féminité (Molinier, 2004), le rire n’a rien d’évident chez les professionnel×le×s de la petite enfance.

En crèche, il n’est pas si facile de rire de tout. Ulman décrit les contractions psychiques liées aux affects qu’il importe de « despontanéïser » (Ulman, 2013). Pour évoquer leur travail, les auxiliaires de puériculture usent surtout de stratégies d’enjolivement, qui consistent à magnifier le travail auprès des enfants et à en écarter tout sentiment négatif, comme l’agacement que provoque le travail auprès d’eux. Le rire en tant qu’il favorise le chaos (Minois, 2000) est un instrument dangereux dans l’univers d’émotions corsetées de la crèche. Il connaît néanmoins un véritable destin non pas sous sa forme débridée, mais dans ses fonctions sociales (Bergson 1900/2012). Sadock remarque ainsi, à l’occasion d’une intervention, que cette contention du négatif s’accompagne d’un humour teinté d’ironie lorsqu’elles décrivent leurs droits et leurs devoirs comme ayant force de loi (Sadock, 2003).

C’est un rire qui masque ce qui ne peut être dit, exprime en creux ce qui ne peut être raconté et reconstruit du lien quand les relations professionnelles sont mises à mal. Le rire est un levier puissant au sein du collectif et une façon d’approcher le réel des professionnel×le×s. J’ai pu m’en rendre compte et le formaliser dans un mémoire de fin d’études pour le titre de psychologue du travail au CNAM. Celui-ci s’intitulait Le rire, défense et ressource d’un collectif d’auxiliaires de puériculture. Une voie d’accès au travail au sein d’une crèche municipale. Ce document explorait le développement d’une intervention menée en binôme, selon la méthodologie de la psychodynamique du travail[1], au cours de huit entretiens avec des auxiliaires de puériculture, de février à juillet 2015 dans une crèche municipale.

Dans le cadre de l’article qui est ici proposé, j’ai choisi de reprendre le cheminement qui nous a permis d’accéder, grâce au rire, à ce qui ne se dit pas chez les professionnel×le×s de la petite enfance.

 

A l’origine, l’objectif de cette intervention était d’interroger l’activité des professionnelles afin de favoriser leurs échanges, selon la demande formulée par la directrice et retravaillée avec le collectif. Rien ne laissait supposer que le rire puisse jouer un rôle quelconque dans cette démarche qui entendait mettre l’accent sur les modalités pratiques mises en œuvre par les professionnelles pour échanger sur leurs pratiques.

Nous avons d’ailleurs, dans un premier temps, entendu une parole lisse, sans aspérité. Nous étions face à un collectif qui visiblement faisait l’impasse sur les émotions trop vives. Lorsqu’un sujet semblait plus compliqué, comme les absences à répétition ou les changements d’horaires, il était rapidement éludé. Nous avions remarqué que les professionnelles usaient entre elles de tournures infantiles. Racontant certains épisodes, elles disaient : « Elle s’est fait gronder » ; « On a été vilaines » ; « Moi je pense qu’elle a des chouchous la pédiatre ». Quant aux enfants, il n’en était pas question ou si peu. Auraient-ils été purement et simplement absents que nous n’aurions pas fait la différence. Cette façon de « dire » les choses en usant d’expressions qui me semblaient étranges a piqué ma curiosité. Je ne parvenais pas vraiment à en deviner toutes les implications mais il me paraissait que ces tournures étaient intrinsèquement liées à l’organisation du travail.

Nous savions que la crèche était traversée de puissants affects, étouffés par le genre institutionnel (Clot, 2008), cette mémoire collective des manières de se tenir, de s’adresser et donc, ici, de lisser les affects pour pouvoir travailler.

Les métiers du care impliquent de ne pas s’extraire de sa propre vulnérabilité pour comprendre les besoins de l’autre, tout en maîtrisant l’ambiguïté des sentiments, entre agacement et tendresse, que comporte le soin. Cette activité demande un effort psychique constant, coûteux en défenses. Par conséquent, j’avais vu dans les tournures langagières et les postures infantiles des auxiliaires, une stratégie de défense qui leur évitait de prendre le risque d’enfreindre les règles établies par le genre professionnel. Mais une fois ce constat fait, nous restions quand même en marge du réel de leur activité.

 

C’est finalement en lâchant un peu la bride au contenu et en écoutant sa mise en forme (intonations, rires, mots d’esprit, gloussements, ricanements, etc.) que le voile s’est – en tout cas partiellement – levé. J’ai constaté que leurs expressions et leurs rires ponctuaient les changements de sujet, comme un appel à passer sous silence ce qui aurait évoqué un dysfonctionnement. En reprenant le matériel, et surtout les rires et les plaisanteries entre auxiliaires, j’ai été amenée à m’interroger sur le devenir de ces affects plutôt défensifs. L’hypothèse de l’humour et du rire comme ressources du métier s’est imposée. En considérant « l’humour et le rire dans le travail comme des trappes d’accès essentielles pour approcher la vie subjective en milieu professionnel »  (Clot, 1995), la survenue du rire dans l’intervention devient le signal d’un implicite que le travail d’analyse avec les professionnel.le.s permet (ou non) de faire émerger. En tant que manifestation d’une activité collective, le rire porte en lui le ferment d’une transformation. Rire à plusieurs encourage les échanges, au cours desquels les manières de faire des professionnel.le.s s’élaborent, s’étayent et, comme nous allons le voir, s’autorisent à dire.

Pour réaliser leur travail, les auxiliaires de puériculture doivent contenir le négatif, en particulier vis-à-vis d’un tiers extérieur. Mais l’humour et le rire leur ont permis de contourner cette règle et d’aborder devant nous les sujets les plus sensibles comme l’exaspération au travail et surtout l’indicible agressivité vis-à-vis de l’enfant.

 « Tu prends un calmant le matin c’est ça ? »

Reconnaître sa faiblesse est constitutif des défenses collectives féminines, mais dans le cadre de la crèche, reconnaître qu’on puisse être agacée par les enfants n’apparaît possible qu’à condition 1) d’être comprise et 2) de ne pas mettre en péril la qualité de la mission. En témoigne l’extrait suivant où une « nouvelle », Alexia, fait part de sa crainte d’être « agacée » au travail.

 

Christiane : « Franchement, je préfère avoir un groupe cool parce que, moi, je suis assez zen. Et reprendre un groupe speed, ça va pas le faire. »

Alexia : « Va falloir que tu me calmes alors… » (petit silence – tension)

Christiane : « Je te sens pas nerveuse sur le groupe, je sais pas… tu es plus nerveuse que ça ? »

Alexia : « Ouais, ouais, moi personnellement je suis nerveuse. (petit silence – tension) Mais ici j’arrive à me calmer avec les enfants, enfin… ça dépend… »

Christiane : « Tu prends un calmant le matin c’est ça ? » (RIRES du groupe complet.)

Dorothée : « Le soir, un truc pour dormir et un Lexomil à 10 heures, et hop ! (rire) C’est ce qu’on fait ! »

Alexia : « Ouais, j’ai commencé depuis que je suis ici ! J’avoue ! (RIRES du groupe complet.) Non mais c’est vrai que, depuis que je suis ici, j’arrive à prendre sur moi. Heureusement d’ailleurs ! »

 

A ce moment de l’intervention, Alexia compte cinq mois d’ancienneté à son poste d’auxiliaire et, visiblement, le sujet de la nervosité au travail n’a jamais été abordé. Il mérite de l’être, si on en croit l’interrogation de Christiane. La nervosité dont parle Alexia est potentiellement source de déséquilibre dans la crèche. Elle en a conscience comme le prouve le silence qui suit sa première phrase. Le travail des auxiliaires exige qu’elles soient maîtresses d’elles-mêmes. Alexia s’empresse de rassurer ses interlocutrices. Elle va même plus loin, puisqu’elle revendique sa capacité à prendre sur elle et donc son aptitude au travail. Les plaisanteries dont usent les anciennes pour répondre confirment à Alexia leur communauté de ressentis et lui rappelle qu’il importe avant tout de maîtriser ses émotions dans ce contexte professionnel. Ce travail émotionnel, qui consiste en un effort exigeant, ne garantit pas le résultat. Des « ratés de la gestion des émotions » (Hochschild, 2003) existent qui nécessitent de remettre à plat les méthodes.

Christiane nous avouera, quelques séances plus tard, sur le ton de la confidence, qu’elle a appris à se libérer des tensions au cours d’un stage : « Moi j’en rigole depuis que j’ai fait un stage relaxation stress. ».

« On ne peut pas dire ça ! » : l’enfant sacré, un interdit de penser

Il leur est en effet difficile, sinon impossible, de se défaire de leur adhésion aux conduites et aux valeurs associées à la féminité. Elles doivent être douces, compréhensives et ne manifester aucune agressivité. J’ai voulu savoir à quel point elles s’interdisaient de critiquer les enfants. A cet effet, je leur ai dit : « Nous avons remarqué que, de façon générale, quand vous parlez des enfants vous ne vous autorisez pas à dire : finalement, il me fatigue cet enfant”. » La réaction qui suit ma phrase est cinglante : « On n’a PAS le droit ! » martèle Christiane et l’ambiance se tend soudainement, alors que les nouvelles se mettent à rire. Cette bruyante manifestation de gêne résonne comme un signal d’alarme. Une des règles majeures vient d’être menacée. C’est l’occasion de parler de cet agacement et, là encore, l’humour est utilisé pour rappeler la règle aux collègues qui pourraient se montrer déviantes. L’échange qui suit porte sur ce qui est considéré comme l’une des plus graves transgressions du métier : manifester un certain « ras-le-bol » des enfants devant un tiers.

Alexia : « Une fois, l’infirmière était venue un mercredi, le soir, et c’est vrai qu’ils étaient calmes, mais vraiment super calmes, et j’ai dit : “Ah ! ça fait du bien ! Là tu vois qu’il y en a certains qui sont pas là, que les plus speeds ils sont pas là.” Et puis elle m’a regardée : (mime froidement l’infirmière qui répond) “Oui c’est vrai, c’est  calme.” »

Dorothée : « Oui tu sens un regard… »

Alexia : « J’ai senti que voilà ce que j’avais dit… euh.. j’avais franchi la ligne rouge. »

Dorothée : « Heureusement que t’as pas cité de prénom. »

Christiane : « Oui, mais bon… tu changes de métier alors ! (Rire, silence) Si tu supportes pas les enfants, vaut mieux changer de métier. Tu fais pêcheur au long cours, tu seras peinard, c’est vrai aussi pour le coup. » (Rire général)

La désapprobation sous forme de plaisanterie sanctionne un mauvais comportement par rapport à la règle en atténuant la violence du propos et faisant l’économie d’un différend. L’échange se termine par un rire commun qui montre à la fois la capacité d’Alexia à rire de son erreur et refonde la connivence du groupe face aux difficultés rencontrées. Ce rire général permet, dans la suite de la conversation, aux anciennes de reconnaître à leur tour leurs difficultés.

Rire vraiment

Il a fallu attendre la dernière séance pour que nous puissions entendre les auxiliaires évoquer vraiment ce qu’elles s’attachent à cacher : l’agacement, voire l’agressivité, d’abord envers les parents et ensuite les enfants, comme une gradation de l’interdit. L’échange qui suit intervient après la lecture de notre restitution à laquelle la directrice avait été conviée à la demande du collectif. La directrice avait évoqué le langage lisse que nous avions posé comme paralysant pour les échanges et souligné la nécessité de contenir les difficultés pour maintenir le cadre serein de la crèche.

Puis, sans relance de notre part, les auxiliaires, qui étaient jusque-là restées sur la réserve, se sont mises à dialoguer avec la directrice. Celle-ci a alors reconnu les difficultés à « parler de tout » devant la pédiatre.

Directrice : « Effectivement, même en réunion enfants, tu peux pas dire : j’en ai marre. (Silence) : Tu peux pas dire : j’en peux plus de cette mère » (RIRES).

En se plaçant dans le groupe, « contre » la pédiatre, la directrice a resserré les liens autour d’elle et obtenu un assentiment général, en convoquant le rire. Le dialogue suivant porte sur la façon dont les auxiliaires doivent parler des enfants turbulents à leurs parents. Il montre comment les liens du groupe, renforcés par le rire de la directrice, libèrent la parole. Pour être débridé, le rire qui bouscule les règles, doit se tenir dans un entre-soi rassurant qui permet les incartades. Dans cet espace déontique, le rire se fait instrument d’une activité normative, à l’équilibre entre le respect des règles de métier et la subversion de celles-ci, indispensable à l’exercice de l’intelligence et du plaisir au travail (Dejours 2012/2009).

 

Dorothée : « Oui ! Entre nous oui, mais dès qu’il y a quelqu’un de l’extérieur ce serait mal vu. » (RIRES, assentiment général).

Directrice : « Il faut toujours dire : “Il est coquin”. »

Dorothée : « Oui voilà, il faut adapter son langage. »

Christiane : (Le ton monte, les rires fusent) « D’ailleurs ce mot-là, les parents ne comprennent pas. Quand on dit : “Il est coquin”, à la place de : “Il arrête pas d’emmerder le monde”. » (brouhaha général, RIRES).

Dorothée : « Les parents, ils rigolent, dès qu’on dit : Il est coquin”, ils rigolent parce que pour eux “Il est coquin”, c’est dans le sens il est mignon”. Alors que nous on a envie de leur dire : “il est chiant votre fils !”. » (RIRES)

Christiane : « Faut pas le dire. »

Dorothée : « On peut pas… (elle mime un sac de voyage) “Dehors ! Reprenez-le !” ou “Enfin ! Vous êtes arrivé !”.» (RIRES)

Alexia : (reprenant le mime avec sa collègue) « On l’a tout préparé, il est devant la porte. »

Alexia : « Le pire c’est quand les parents en face vous disent : “Oui, oui, je sais elle est chiante !” “Oui, c’est ce que j’essaie de vous dire, en fait !”.» (RIRES)

 

Pouvoir discuter le métier, via la porte d’entrée du rire, apparaît être une façon habile de construire l’histoire collective du métier, d’aller plus loin ensemble, de réfléchir à ce qui ne se dit pas mais peut être pensé dans l’intimité du groupe de pairs. Malgré la retenue qui s’impose, les auxiliaires n’occultent pas le réel auquel elles se heurtent. Le rire instrumente le travail émotionnel de rigueur et leur permet également d’aborder les questions de métier qui portent sur les frontières de leur mission, les contacts avec les parents, les astuces pour ménager les demandes parfois difficilement compatibles des parents, du pédiatre, du psychologue et de l’enfant lui-même. Tous ces éléments qui font qu’une bonne professionnelle a parfois intérêt à en rire.

Sophie Mercier Millot

 

Bibliographie

Bergson, Henri-Louis (2012) [1900], Le rire. Essai sur la signification du comique, PUF, Paris.

Clot, Yves (1995). « Une subjectivité sans sujet ? Eloge du rire », Terminal, N°68, pp. 135-141.

Clot, Yves (2008). Travail et pouvoir d’agir, PUF, Paris.

Dejours, Christophe (2012) [2009]. Travail vivant. Tome 2 : Travail et émancipation, Payot, Paris.

Freud, Sigmund (1971) [1905], Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Gallimard, Paris.

Hochschild, Arlie Russell (2003). « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, N° 9, pp. 19-49.

Minois, Georges (2000). Histoire du rire et de la dérision, Fayard, Paris.

Molinier, Pascale (2004). « La haine et l’amour, la boîte noire du féminisme? Une critique de l’éthique du dévouement », Nouvelles questions féministes, N°23, pp. 12-25.

Sadock, Virginie (2003). « L’enjolivement de la réalité, une défense féminine ? Etude auprès des auxiliaires de puériculture », Travailler, N° 10, pp. 93-106.

Ulmann, Anne-Lise (2013). « Le travail en crèche à partir de l’invisible », Nouvelle revue de psychosociologie, N° 15, pp. 193-206.

[1] L’enquête en psychodynamique du travail a pour objet l’étude des relations entre plaisir et souffrance au travail d’une part, organisation du travail de l’autre. Le groupe de pairs est constitué sur une base volontaire. Plusieurs réunions sont organisées qui donnent lieu à une restitution au collectif et éventuellement au commanditaire à la demande du collectif.