N°127 / En lisant Sociologie des enfants de Martine Court

Par Antonia Undurraga, responsable de formation, esede Lausanne

Martine Court tente, dans cet ouvrage, de remettre l’église au centre du village en ce qui concerne les disciplines et les connaissances nécessitant d’être approfondies pour mieux comprendre de quoi on parle quand on parle d’enfance et des enfants. Et surtout, d’égalité et d’inégalités. En à peine cent pages, elle nous rend compte des dernières recherches sociologiques sur l’enfance qui nous montrent que « (…) l’enfance est fondamentalement une réalité sociale »[1]. Tout ceci, après un récapitulatif historique de la naissance de l’enfance en tant que classe d’âge en soi, de l’évolution de sa place dans la société, du changement dans les relations entre cette classe d’âge et l’âge adulte, des caractéristiques et des transformations des institutions et des agents de socialisation gravitant autour de nos chers chérubins.

 

A mes yeux, cet ouvrage constitue un excellent outil de vulgarisation. Martine Court se base sur les dernières enquêtes réalisées dans les écoles, les lieux de vie collective, les activités extrascolaires pour rendre compte de la réalité des enfants qui habitent ces terrains et la restituer aux professionnel.le.s. Les recherches qu’elle cite permettent de mettre en évidence les facteurs sociaux qui construisent le monde des enfants et cette connaissance est d’une importance capitale pour les femmes et les hommes travaillant dans ce monde. C’est un outil qui leur permet de lire la réalité de l’enfance différemment – avec les catégories de la sociologie : classe sociale, origine ethnique, genre… – et donc de pouvoir agir sur cette réalité. Dit autrement, d’être acteurs/trices du changement social plutôt que reproducteurs/trices du même.

 

Mais procédons par ordre. Le livre commence avec une contextualisation historique nécessaire. Il continue avec une analyse de la socialisation plurielle des enfants, en particulier les convergences et les divergences que les enfants vivent entre la socialisation familiale et la socialisation extrafamiliale. Ensuite, ce chapitre s’attaque à décrire les relations entre les parents et les professionnel.le.s de l’enfance. Les enquêtes montrent comment ces relations sont empreintes d’asymétries en termes de pouvoir, d’influence et de prestige. En tant qu’agent.e.s de socialisation, les professionnel.le.s de l’enfance sont prescripteurs/trices de normes qui touchent différemment les parents (et donc les enfants), en fonction de leur appartenance sociale. Personne, dans l’univers des sciences sociales, n’ignore les mécanismes sociaux derrière les inégalités sociales. Par conséquent, si les professionnel×le×s de l’enfance sont prescripteurs/trices de normes et de valeurs dominantes dans cette société inégale, nous pouvons affirmer qu’ils/elles sont des reproducteurs/trices de l’ordre social plutôt que des acteurs/trices du changement social et ainsi des reproducteurs/trices des inégalités sociales de nos sociétés contemporaines.

 

Et voici donc, dans cet ouvrage, une source de savoir très utile pour les professionnel.le.s du terrain ! Pour les éducateurs/trices de l’enfance qui veulent être acteurs/trices du changement social, ce livre peut être une grande source d’inspiration. Les exemples d’enquête que Martine Court utilise sont particulièrement « parlants » et identifiables par les personnes du terrain : les enfants, en fonction de leur origine sociale, ont une relation différente à la nourriture, à l’école, aux activités extrascolaires, à la santé, à l’autorité, aux loisirs et, finalement, aux autres enfants.

 

Les concepts de partenariat et de coéducation sont dans l’air du temps. Et pour pouvoir construire des partenariats qui œuvrent pour le bien-être des enfants, le rôle des professionnel.le.s de l’enfance est d’accompagner les parents dans leur réflexion, non pas de leur conseiller des façons de faire, nous explique Laurent Ott[2]. Si tel est le cas, et en considérant qu’une des missions des éducateurs/trices est celle de favoriser l’égalité des chances pour tous et toutes, alors une connaissance des facteurs sociaux derrière les inégalités sociales est fondamentale pour pouvoir aller vers le changement social. Et pour comprendre et donc pouvoir accompagner leur réflexion, leur « façon de faire », il est nécessaire de connaître leur monde social (métier, quartier d’habitation, composition familiale, situation économique, etc.).

 

Après les adultes s’occupant des enfants, c’est au tour de la vie sociale de ces derniers d’être la protagoniste du chapitre suivant. L’auteure nous propose, de nouveau, des recherches empiriques qui montrent comment les enfants construisent leur propre culture enfantine et « (…) ce que les enfants savent, pensent et font à un moment donné de leur existence ne leur a pas été entièrement appris par des adultes »[3]. Nos éducateurs et nos éducatrices ont bien compris cela, d’où l’importance du jeu libre, des activités non dirigées et d’une certaine autonomie octroyée aux enfants. Dans cette socialisation horizontale, les travaux sur les cultures enfantines nous montrent que les enfants possèdent « (…) un “fonds commun” de savoirs et de pratiques partagé à une grande échelle (…) »[4]. Par exemple, nous pouvons observer que des enfants qui ne se connaissent pas mais qui vivent dans une même région linguistique ont en commun certains jeux, « chansonnent » les mêmes chansons et comptines, etc. Et cela à travers le temps, aussi. En lisant certains exemples de jeux enfantins, j’ai eu un petit mouvement nostalgique, car j’observe comment mes enfants répètent certains jeux que je faisais moi-même en tant qu’enfant (papier-caillou-ciseaux, les billes, ambaraba cicci cocco – c’est la version italienne d’amstramgram).

 

A la suite de ce moment de nostalgie, je regrette que l’auteure fasse une impasse totale sur l’influence de l’industrie culturelle dominante d’aujourd’hui quant à la construction de cette culture enfantine. Je m’explique, et je me permets mon quart d’heure militant. En tant que mère d’un enfant qui vient d’achever son premier cycle scolaire (1-2 Harmos), j’ai eu affaire à une succession de petites modes : les cartes Pokémon, les supertoupies, les hand-spinners, les cartes Panini… Sans parler de tous les petits gadgets (emojis, albums à collectionner, peluches, etc.) que les grandes chaînes de supermarchés mettent à disposition périodiquement pour chaque tranche de 10.- fr. d’achat. Et le tout, évidemment, à une vitesse épouvantable, un jeu perdant vite son intérêt dès que le prochain fait son entrée. L’influence de ces produits sur les jeux des enfants, et donc sur la construction de leur culture enfantine, est énorme. Toute personne côtoyant des enfants aujourd’hui pourra le confirmer. Au-delà de mon coup de gueule de gauchiste pour la décroissance, comment gérer cette consommation d’objets de jeux en termes d’égalité ? Si, à l’âge de mon fils, il s’agit encore de petits gadgets peu coûteux, j’imagine bien qu’en grandissant, les produits deviennent plus complexes (et plus technologiques) et donc potentiellement engendreurs d’inégalités sociales[5].

 

Finalement[6], dans l’avant-dernier chapitre, nous arrivons au point central du livre : comprendre le lien entre les enfants et les inégalités sociales. L’auteure critique une certaine tradition d’études dédiées à l’enfance où celle-ci est considérée en condition « d’apesanteur sociale ». La psychologie, indiscutablement dominante dans ce champ d’études[7], invite à penser l’enfant comme le produit d’une série « (…) d’apprentissages universels (celui de la motricité, de la parole) étrangers aux effets de la différence sociale »[8]. Elle n’hésite pas à mettre en garde contre de nombreuses recherches en neurosciences qui tendent logiquement (de par la nature et les caractéristiques de ces catégories et éléments d’analyse) vers une « naturalisation » des facteurs qui expliquent les comportements des enfants.

Dit de façon très simpliste et caricaturale, si mon enfant est un enfant « difficile à gérer », celui qui met les équipes en difficulté, car il ne se conforme pas, celui qui questionne les professionnel×le×s, celui qui ne suit pas les consignes, celui qui « monopolise » l’attention des éducateurs/trices, celui qui perturbe le fonctionnement « normal » du groupe, on cherchera en lui un trouble « intérieur » qu’il vaut mieux diagnostiquer pour ainsi pouvoir « corriger » son développement plutôt que de vouloir comprendre le milieu social d’où il provient, la composition et l’origine de sa famille, le parcours professionnel de ses parents, le quartier dans lequel il se socialise et l’espace qu’il investit, les relations qu’il entretient avec les différents acteurs sociaux, les us et coutumes de son entourage, son parcours, sa religion, les activités qu’il a en famille et son mode de fonctionnement…

Cet ouvrage est un apport à la réflexion sur la contribution de la sociologie à ce champ d’études et à la place que celle-ci devrait et devra prendre à l’avenir. Sans nier la légitimité et la nécessité que la psychologie s’occupe aussi de ce domaine, il me paraît fondamental, en termes de formation, d’insister pour une ouverture à d’autres disciplines quand il s’agit de transmettre des savoirs à nos étudiant.e.s.

 

Pour revenir au texte de Martine Court, il se poursuit avec l’analyse de nombreuses recherches empiriques qui montrent comment « (…) les inégalités économiques et sociales s’inscrivent dans les corps »[9], comment ces inégalités produisent des rapports à la santé, à l’école, à l’autorité, aux jeux, etc., extrêmement variés. Mais aussi comment les réalités dans lesquelles vivent et grandissent les enfants leur apprennent et transmettent valeurs, compétences, habilités sociales, et ainsi de suite, très différentes.

 

A titre d’exemple, citons les activités extrascolaires et les loisirs. Qui peut nier qu’il s’agit d’un savoir important pour un.e professionnel.le de l’enfance d’être conscient.e que l’activité extrascolaire que les enfants de son groupe parascolaire pratiquent n’est pas neutre ni dénuée de conséquences dans la vie de l’enfant. Certaines activités sportives encadrées transmettent des normes et des valeurs convergentes avec celles de l’école. Ceci permet aux enfants qui y ont accès d’adopter des habitudes (corporelles et mentales) et des aptitudes et des compétences qui favorisent leur socialisation scolaire. Et encore, « (…) les loisirs des enfants dans l’espace domestique varient eux aussi d’un milieu social à l’autre »[10]. Même s’il paraît que tous les enfants passent beaucoup d’heures devant la télévision, seulement certaines catégories d’entre eux vont aussi à la bibliothèque, pratiquent des sports d’hiver ou font des vacances chaque été dans des pays lointains. Toutes ces expériences laissent leurs empreintes sur les enfants, et les éducateurs/trices se doivent de les connaître et d’en mesurer l’importance !

 

Avant de conclure, je me permets un dernier commentaire. Il serait intéressant, qui sait, dans une prochaine édition de l’ouvrage, de lire le même condensé et analyse d’enquêtes sur les inégalités chez les enfants, mais cette fois en allant au-delà des catégories socioéconomiques et de genre et en se concentrant sur les aspects religieux, culturels, ethniques, géographiques… des acteurs sociaux en question.

 

« Dans les années 1970, les féministes de la deuxième vague ont attiré l’attention sur le rôle crucial que joue l’enfance dans la construction sociale des différences entre les filles et les garçons. (…) Quarante ans plus tard, cette problématique de la socialisation de genre n’a rien perdu de son actualité. Mettre au jour les processus sociaux à travers lesquels les différences entre filles et garçons se fabriquent dans les premières années de la vie reste indispensable pour comprendre la (re)production des rapports sociaux de sexe à l’âge adulte et pouvoir apporter une contradiction rationnelle aux discours qui légitiment la domination masculine par des arguments biologiques»[11]

Si cette citation parle de la socialisation de genre en particulier, il est aisé de l’extrapoler à la socialisation enfantine en général. Les mêmes processus sociaux doivent être remis au milieu du village sous l’optique non seulement du genre, mais aussi de l’appartenance socioéconomique, de la classe socioprofessionnelle, de l’appartenance culturelle, et ainsi de suite. En reprenant les mots de l’auteure, mettre au jour les processus sociaux à travers lesquels les différences entre les enfants se fabriquent dans les premières années de vie reste indispensable pour comprendre la (re)production des rapports sociaux à l’âge adulte et pouvoir apporter une contradiction rationnelle aux discours qui légitiment la domination de classe, de race, de religion par des arguments biologiques.

Antonia Undurraga

 

[1] Court, Martine (2017), Sociologie des enfants, La Découverte, p. 4.

[2] Ott, Laurent (2009), « Etre parent, c’est pas un métier ! », dans Le journal des professionnels de l’enfance, N° 56.

[3] Court, Martine (2017), op.cit., p. 50.

[4] Ibid., p. 51.

[5] Je ne nie pas, toutefois, que même avec ces produits, les enfants développent leur imaginaire (et donc leur personnalité), car ils se les approprient à leur manière. C’est ce que Martine Court affirme. Ils construisent donc leur univers (compréhension, sens à donner, règles) à l’intérieur d’un cadre défini. Une illustration de la façon de jouer aux cartes Pokémon est assez parlante : ne sachant pas encore lire, Noah et ses copains ne comprennent pas vraiment les règles du jeu ni le texte sur chaque carte ; ils ont par conséquent inventé leurs propres règles. Ils additionnent les chiffres présents sur les cartes et celui qui a le chiffre le plus élevé gagne. Les enfants ne se contentent pas d’être seulement applicateurs de règles, ils en inventent ! Et ceci, dans tous les domaines de leurs vies.

[6] Le dernier chapitre du livre traite en détail de la question du genre et des inégalités y associées. A la différence des autres chapitres, cette fois je ne vous restituerai pas des exemples du terrain de ces inégalités. Il me semble que ce champ est beaucoup plus investi que les autres quand on parle d’égalité-inégalités. Je me donne donc la liberté de ne pas les détailler, étant certaine que vous êtes déjà au courant que, si vous êtes une femme, vous avez beaucoup plus de chances d’être précaire, d’être dans une position inférieure dans la hiérarchie sociale, d’être discriminée, d’être désavantagée économiquement, d’avoir accès aux métiers de moindre prestige social, d’être moins rémunérée pour la même fonction, d’être harcelée, d’avoir moins de liberté dans vos choix de vie personnelle, etc., etc., etc.

[7] A titre d’exemple de la prédominance de la psychologie dans l’étude de l’enfance, il suffit de citer le nombre de périodes dédiées à l’enseignement de cette branche pendant la première année de formation à l’esede (80 périodes) versus seulement 36 pour la sociologie. Pour information, la thématisation de la première année dans le Plan d’Etudes Cadre se base sur la transmission des savoirs nécessaires à exercer le métier d’éducateur/trice de l’enfance. Les savoirs psychologiques, donc, « pèsent » deux fois d plus que les savoirs sociologiques dans nos représentations actuelles du métier.

[8] Neveu, E., cité in Court, Martine (2017), op.cit., p. 66.

[9] Ibid., p. 70.

[10] Ibid., p. 78.

[11] Ibid., p. 89.