N°129/Hospitalité

Il y a des mots comme ça, ils désignent l’usage coutumier et nous enferment dès lors dans des idées toutes faites. Ces notions prêtes-à-porter sont les sentiers battus de la pensée et ainsi en va-t-il d’hospitalité: où l’on parle de tradition, de culture et de normes. Si le principe d’hospitalité fait l’unanimité, chacun×e ne lui donne pas la même définition. C’est ainsi que les heurts se fondent toujours dans de belles intentions. Mais il ne sert pas à grand-chose de regretter d’être tels que nous sommes, nous ferions mieux de nous demander comment élargir nos territoires de réflexion et d’expérience ?

La personne accueillie doit se plier aux rites de la personne qui accueille. Plus les égards reçus ont de la valeur, plus le respect pour ces égards doit être manifeste. Il y a une espèce de docilité qui est attendue de la part de la personne hébergée, une adaptation aux pratiques et aux mœurs proposées. Cela signifie que la personne qui reçoit fait étalage de son mode de vie à travers des rituels quotidiens, qu’elle invite son hôte à appliquer. Il y a comme un faux-semblant dans ce principe d’hospitalité ou, tout au moins, quelque chose de paradoxal : d’une main nous rendons honneur au visiteur et de l’autre nous lui demandons de se conformer. L’hospitalité est donc d’abord un conservatisme, une pratique visant à enseigner ce qu’ici l’on attend d’autrui et à perpétuer ainsi des comportements en s’assurant qu’ils seront bien respectés par les nouveaux venus. C’est l’unilatéralisme déguisé en réciprocité, une invitation courtoise à la soumission librement consentie. Il serait toutefois intéressant de voir une pratique d’hospitalité dans laquelle la personne reçue aurait un poids réel sur la caractérisation du processus d’accueil. Cette perspective reposerait sur la capacité, non pas de réussir seul×e, chacun×e de son côté, à jouer correctement son rôle simultanément, mais sur l’habileté à construire ensemble un événement non prédéfini. Il y a des mots comme ça, ce sont souvent de jolis paravents, ainsi en va-t-il d’hospitalité. Bref.

Concernant l’accueil de la petite enfance, la question est la même mais appelle des précisions, car les rôles de chaque acteur et de chaque actrice ne sont pas si clairement établis. Qui est l’hôte ? Accueille-t-on l’enfant ou la famille ? Et qui reçoit l’enfant ou la famille ? L’éducatrice ? L’institution ? L’Etat ? De toute évidence, l’éducatrice et l’institution sont des agents de l’Etat, qui est l’acteur principal définissant les modalités d’accueil de la petite enfance. Quelle est alors l’importance accordée à cet hôte qu’est l’enfant ? Comment est-il reçu au sein de la société ? Quels égards lui sont manifestés pour témoigner de l’importance attribuée à sa présence parmi nous ? Soulignons que l’enfant n’est pas un visiteur de passage faisant juste une escale : il vient pour s’établir. Si l’on observe alors ce qu’il se passe, on remarque que la question de cette hospitalité est prioritairement débattue, au niveau où ses modalités se décident, en termes de coûts. Combien cette hospitalité nous coûtera-t-elle ? La façon dont on pratique l’hospitalité en dit long sur ce que nous sommes.

L’utopie mise en exergue dans ce numéro, «un accueil sans réserve des jeunes enfants», a le mérite de nous rappeler combien le chemin à parcourir est encore long, jusqu’à une société qui préférerait ses enfants à ses deniers. La question est éminemment idéologique et politique, mais ce sont les professionnelles de la petite enfance qui la font émerger et la posent en ces termes. L’interrogation qui bourgeonne ici n’est pas uniquement celle de l’accueil professionnel des jeunes enfants en collectivité, mais celle d’un mode de vie dans son ensemble, vu à travers le prisme de la conception de l’hospitalité et des priorités qu’une société a développées. Si être optimiste est un devoir, il en est peut-être un plus grand, qui est d’être lucide : considérant notre conception générale de l’hospitalité, force est de constater que nous vivons dans une société assise sur des montagnes d’or, mais qui ne voit pas sa réelle richesse.

La Rémige