N°129/Un monde sans paroles

La tortue rouge, de  Michael Dudok de Wit, France – Belgique – Japon – Allemagne, 2016.

Par Jean-Marie Cherubini

Récompensé par le prix « Un certain regard » au Festival de Cannes en 2016, La tortue rouge est un film d’animation qui prend son temps, à l’instar du personnage qu’il met en scène, pour découvrir un monde dans toute sa splendeur et son mystère. Reprenant le motif bien connu de l’homme échoué sur une île déserte, le réalisateur donne à celui-ci toute la portée que ce dernier possède et qu’on ne voit que trop peu souvent à l’écran, à savoir l’incertitude. Faisant fi de ses prédécesseurs, Dudok de Wit donne à voir ce qu’est l’expérience du vide, de la solitude et de la beauté de l’inconnu par les moyens simples dont le cinéma dispose. Conçu sans aucun dialogue, La tortue rouge constitue moins le récit des aventures d’un Robinson qu’une illustration de ce que le cinéma a de plus intense à offrir en matière d’imagination.

 

L’île déserte comme métaphore du film

Il est des films dont on se souvient parfois comme étant des moments qui ont marqué notre enfance, non comme de simples « bons souvenirs » qu’on peut revoir d’un air amusé, mais comme quelque chose, qui, soudainement, paraît différent de ce qu’on a pu voir jusqu’alors. Sans qu’on le sache vraiment pourquoi, ces films restent gravés, quand bien même on ne saurait plus en parler, ni même en retrouver le titre. Lorsqu’on retombe dessus, l’esprit nous rappelle ce que nous ne savions pas alors : nous n’avions pas simplement vu un film parmi d’autres, nous venions de faire une de nos premières véritables expériences cinématographiques.

La tortue rouge est à n’en point douter un de ces films, car il plonge sans artifices les spectateurs/trices dans un monde où tout est mystérieux et reste comme en attente de recevoir un sens qui ne viendra jamais. Au contraire de ces multiples adaptations du mythe de Robinson Crusoé qui se contentent de réactualiser la morale qui sous-tend le récit, Dudok de Wit se débarrasse de cette encombrante portée pour ne garder que la capacité des images et du son à créer de l’imaginaire. Pour déroutant que cela puisse paraître à l’heure où le succès d’un film pour enfants se mesure à la quantité d’actions et à leur agencement dans une narration sans surprises, le film n’a pourtant rien d’un essai destiné à un public au bénéfice d’un bagage culturel déjà conséquent. Par un montage habile et, surtout, une image qui appelle naturellement la contemplation, il permet de renouer avec un cinéma oublié mais qui fonctionne tout autant, si ce n’est plus que celui qu’on nous sert désormais. De ce fait, il offre une rare opportunité, tant pour les enfants que pour les adultes, de voir comment un film peut, avec des moyens simples et ingénieux, générer des réflexions sur la vie et sur l’art.

 

La crainte du danger est plus terrifiante que le danger présent

Une fois n’est pas coutume, La tortue rouge offre avant tout l’occasion de se représenter en quoi consiste une arrivée soudaine dans un monde étranger, sauvage et éloignée de la civilisation. Loin des usages habituels dans lesquels cette arrivée sert surtout à construire un personnage et à mettre en place la sempiternelle identification empathique qu’on nous contraint à ressentir, l’exploration de l’île est avant tout une expérience des sens, à la fois pour le personnage qui découvre un environnement visuel et sonore inconnu et à la fois pour les spectateurs/trices qui entrent dans ce monde avec une forme de contemplation interrogative. Pour ce faire, le réalisateur peut compter sur une image dépassant tout commentaire : à la fois très réaliste et très picturale, elle représente adéquatement la beauté trouble qu’on peut ressentir face à des paysages aussi sublimes que mystérieux. Et c’est tout naturellement que Dudok de Wit nous en fait profiter par les nombreux plans larges qui alternent avec des plans moyens sur le personnage. Comme pour prendre toute la mesure de l’étrangeté et de la vacuité de ce monde perdu tout en laissant le temps de contempler l’image pour elle-même, ces plans contribuent à mettre en place l’ambivalence qui traverse tout le film et permettent, entre autres, de se détacher de cette chose trop souvent encombrante dans les films d’animation qu’on nomme la narration. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir pourquoi l’homme est sur cette île, ni de voir à quoi lui sert ce qu’il y vit en lien avec une existence passée. L’important est ce qui émane d’un rapport entre un humain et le monde qui l’héberge, et de se laisser emporter par les sensations qui se dégagent de ce rapport. En cela, La tortue rouge est un film véritablement intuitif, car il fait appel, ainsi que le cinéma le faisait dans ses premières années, à nos instincts perceptifs et nous rappelle que l’esprit n’a nul besoin qu’on lui présente des séquences parfaitement articulées sur un axe significatif pour être actif.

Historiquement, ce procédé provient avant tout d’un choix fait par les grands producteurs de l’époque – dont Pathé était déjà le « digne » représentant – et basé sur des impératifs économiques : menacé – du moins selon ces mêmes producteurs – de ne rester qu’une curiosité scientifique, le cinéma « devait » trouver une forme plus attractive pour être économiquement rentable. C’est alors qu’on s’est mis à adapter des récits tirés de la littérature et, surtout aux Etats-Unis, à fixer certaines règles langagières considérées comme efficaces[1].

Un film comme La tortue rouge nous montre que ce que les enfants – et nous-mêmes – voient d’habitude au cinéma n’a rien, en réalité, d’une logique propre au médium, mais est bel et bien le fruit de choix commerciaux. Enfin il nous montre également autre chose qui est à l’origine de toute imagination fertile et qu’on a, là aussi, oublié : l’incertitude.

En plus d’être efficace, ce moteur rend l’esprit actif et participatif. Et Dudok de Wit l’a bien compris, car il parvient à le maintenir dans un régime ni trop envahissant, qui risquerait de faire basculer le film vers une énigme obscure, ni trop ponctuel. Evitant ainsi de créer un suspense pour allonger artificiellement l’histoire[2], le réalisateur contourne l’écueil habituel par lequel le mystère ne sert qu’à amener un rebondissement en l’infusant dans la dramaturgie même du film.

Pour ce faire, le réalisateur peut compter sur un personnage aux réactions mesurées et vraisemblables qui lui permet de créer une interrogation plus localisée qu’habituellement : on se demande moins ce qu’il « fait là » ou ce qu’il ressent profondément que ce qu’il va se passer à la séquence suivante. Et dans ce qu’on nous sert, nul besoin d’actions, de rencontres au comique éculé ou d’effets spectaculaires. Tout tient dans le traitement du montage et du son dont le personnage semble être un objet passif parmi d’autres. A ce titre, on se contentera de citer ce passage où le personnage entre dans la forêt la première fois. Tout comme lui, nous entendons un son non identifiable arriver crescendo (et hors-champ) et partageons sa crainte. Une fois que le « danger » est identifié et surtout désamorcé, l’étrangeté cependant demeure, car on ne nous montre pas le personnage faisant le malin ou se rendant compte de sa bévue. Contrairement à de nombreux films sur le sujet, on nous montre ici un personnage qui semble vraiment seul et « sans caméra »[3].

Pour autant, le film n’est pas dénué de « suspense », bien au contraire. Celui-ci est même omniprésent, mais il n’est pas créé de manière artificielle pour générer des effets là où il n’y en a pas. En témoigne la séquence où l’homme tente de partir de l’île sur un radeau de fortune : une fois sur l’eau, l’embarcation est soudainement heurtée par quelque chose qui vient d’en dessous. Peu de temps après, un deuxième coup vient démanteler les bambous assemblés et pousse l’homme à revenir sur l’île à la nage, sans savoir ce qui a causé le naufrage. Lorsqu’il refait une tentative, il n’est nul besoin d’un montage qui montrerait en alternance des gros plans sur le visage de l’homme inquiet et des plans sous-marins, le tout saturé de musique inquiétante : les spectateurs/trices ressentent très bien par eux/elles-mêmes le suspense lié au précédent. Respectueux de cette faculté humaine, Dudok de Wit opte pour un plan large à fleur d’eau et un montage peu dynamique, sans musique, qui a pour effet non seulement de renforcer l’incertitude de l’action précise, mais de faire oublier les interrogations plus générales du début sur les raisons de sa présence. A l’instar du personnage occupé désormais à des gestes et des intentions localisées, on nous invite à nous concentrer sur des petites choses de l’immédiat, comme sans doute on le ferait dans une situation analogue.

De fait, que ce soit au niveau des événements ou des autres présences sur l’île, on est invité·e en permanence à s’interroger sur la portée de ce qu’on nous montre au fur et à mesure du film. En témoigne le traitement que le réalisateur fait des crabes : bien loin des animaux de Disney qui grouillent aux pieds des protagonistes avec pour seule fonction de créer un comique facile, ces petits « personnages » ne semblent pas avoir d’autre fonction que contextuelle, c’est-à-dire d’être une espèce présente sur une île déserte. Mais plus le film avance, plus on s’interroge sur ce qu’ils font là, car pour de simples animaux, Dudok de Wit nous les montre beaucoup et, souvent, en gros plans. De plus, on les voit parfois dans des attitudes énigmatiques, comme cette course-poursuite entre deux individus à propos d’une branche dérobée à l’abri que l’homme est en train de construire.

La réponse n’est évidemment pas donnée puisque là n’est pas la question. Pour véritablement comprendre la fonction de ces crabes, il faut cesser de se poser la question de leur utilité sur le plan du récit. S’ils servent à quelque chose, c’est avant tout à nous faire abandonner des attentes qui ne sont pas les nôtres pour nous mettre entre les mains d’un auteur et suivre un chemin fait de suggestions et, surtout, d’émotions.

Car en définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit : d’émotions ; à la fois simples, usuelles et nettes, mais à la fois plus complexes et, encore une fois, incertaines. C’est notamment le cas à partir du moment où le film bascule dans une forme de fantastique en lien avec cette fameuse tortue rouge, justement. S’il est difficile de savoir la signification de cette dernière et de ce qui se déroule à partir d’elle – et les explications sur internet ne manquent pas – c’est sans doute parce qu’ici encore, on se pose trop cette question de la portée, là où on nous invite clairement à se « contenter » d’échos occasionnels et fortuits avec, non pas sa propre vie, mais la vision qu’on peut avoir de toute vie humaine. Les résonances sont ainsi multiples et c’est notamment ce qui fait de ce film une œuvre qu’on souhaite voir plusieurs fois.

Mais quel que soit ce qu’on y prend, La tortue rouge reste avant tout un film de cinéma, c’est-à-dire un objet qui utilise les ressources de l’art sans prétendre donner à voir « tout ce qu’il sait faire », notamment en matière d’effets spéciaux. En cela, il est un exemple parfait d’une expérience inoubliable qu’on peut offrir à un enfant.

Jean-Marie Cherubini

 

[1] Un des réalisateurs les plus connus à ce sujet est David W. Griffith, réputé pour des films comme Intolérance ou Naissance d’une Nation, et considéré comme un des « pères » du cinéma narratif. On lui doit notamment la généralisation de l’usage du « sauvetage de dernière minute », et de celui du « reaction shot ».

[2] Le cas le plus emblématique de ce procédé pour un sujet du genre reste sans doute la série Lost qui étire jusqu’au ridicule les rebondissements servant, en réalité, à noyer l’absence quasi totale de dramaturgie.

[3] On peut penser à Seul au monde où les réactions de Tom Hanks attestent plus de sa capacité à jouer devant une caméra que de celles qu’il pourrait avoir dans une situation pareille. Plus intéressé à mettre en valeur la star du film qu’à rendre cinématographiquement l’expérience de la solitude, un tel film représente bien tout ce que La tortue rouge évite soigneusement.