N°129/Le monde professionnel tel qu’il est perçu par les enfants

Par Nadja Blanchet et Emma Ducommun[1]

 « C’est écuyère ce que je voudrais devenir quand je serai plus grande. Et que si ça n’existerait pas, je me trouverais un autre métier. »

(Jeanne, 9 ans)[2]

Dès leur plus jeune âge, les enfants entendent parler de métiers, de professions et de réussite. Les métiers ont un rôle central dans notre socialisation. Ils sont vus comme un critère de réussite et d’accomplissement de soi ou, au contraire, d’incomplétude ou d’échec. Nous pouvons également ajouter que travailler, avoir un emploi, permet à l’être humain d’acquérir, en plus d’une identité personnelle, une identité professionnelle. C’est pourquoi, les enfants intègrent rapidement l’importance que porte l’humain à la perspective professionnelle. « Le travail est tellement ancré dans les mœurs qu’on ne voit pas comment vivre sans lui » (Godard, 2007, p. 74). Partant de ce postulat, ainsi que de la thématique première de notre travail de Bachelor Comment les jeunes enfants voient le monde qui les entoure[3], nous nous sommes questionnées à propos de l’impact du monde dans lequel nous évoluons sur les perceptions de l’enfant concernant sa future vie d’adulte. En effet, notre système promeut la production de richesses comme l’accomplissement d’une vie. En plus d’avoir une meilleure idée de la perception qu’ont les enfants du monde professionnel, nous tenterons de comprendre comment ils parviennent à construire leurs théories et leurs pensées. Dans cet article, nous allons essayer de saisir leur vision positive ou négative des métiers, les représentations déjà intégrées et les perspectives d’avenir qu’ils envisagent ; ainsi que de mettre en évidence s’ils ont intériorisé les différences de niveaux de vie matérielle en rapport avec les métiers.

 

Fondements de la recherche

Afin d’organiser les résultats obtenus, nous avons principalement repris Lignier et Pagis (2017). La recherche qu’ils ont menée regroupe plusieurs théories enfantines. Ils explorent l’influence du milieu domestique des enfants sur leur langage et leur manière d’argumenter. Les auteurs expliquent comment la capacité d’argumentation des enfants ainsi que le développement du langage peuvent être influencés par la classe sociale dans laquelle il se situe et par son âge. Nous avons tenté de prendre en compte principalement ces concepts lors des analyses.

Leur recherche portait également sur les représentations sociales des enfants. Ils abordaient avec eux la thématique des métiers et parlent ainsi de la notion des métiers cristallisés.

Pour pouvoir parler des professions, l’enfant doit être capable de se les représenter et de posséder le vocabulaire pour s’exprimer. « Les métiers socialement peu définis, atypiques ou simplement changeants (c’est-à-dire précaires) posent des problèmes d’identification aux enfants » (Lignier et Pagis, 2012, p. 33). Les métiers dits « cristallisés », tels que docteur, professeur, cuisinier, etc., sont plus faciles à reconnaître, car tout le monde sait ce dont il s’agit au travers du mot prononcé, notamment par leurs signes extérieurs, par exemple l’habit porté. Cependant, « la cristallisation d’un métier n’est jamais définitive, et, pour ce qui nous concerne, elle témoigne de l’historicité inévitable des perceptions enfantines des métiers et de classes sociales » (Lignier et Pagis, 2017, p. 89). Il est donc intéressant de se pencher sur la manière dont les enfants arrivent ou non à nommer les différents métiers. Dans cette étude, il est ressorti qu’ouvrier, un métier selon ces auteurs suffisamment cristallisé pour être connu de tous, ne l’était pas. Ces faiblesses de visibilité ont une influence sur la manière dont les enfants vont parler des différentes professions. C’est principalement ce terme de métier cristallisé qui nous a été utile pour la compréhension de leurs réponses.

 

Déroulement de la recherche

Afin de mener notre recherche, nous avons effectué les entretiens selon la méthode piagétienne. Cette méthode permet de mieux comprendre comment les enfants perçoivent le monde qui les entoure, mais aussi leur logique. Piaget a élaboré une méthode dite « clinique » pour apprendre à guider les entretiens. Pour employer cette méthode, tant le clinicien que l’intervieweur doivent réunir deux qualités : « Savoir observer, c’est-à-dire laisser parler l’enfant, ne rien tarir, ne rien dévier et, en même temps, savoir chercher quelque chose de précis, avoir à chaque instant quelques suppositions de travail, quelque théorie, juste ou fausse, à contrôler » (Piaget, 1926, p. 11). La position de l’adulte est fondamentale, il doit être capable de prendre en compte le contexte de l’enfant dans l’observation, il doit s’adapter à ce dernier, utiliser un langage semblable au sien. Autrement dit, il doit « se laisse[r] diriger tout en dirigeant » (Piaget, 1926, p. 11).

Afin de mener à bien l’entretien tout en laissant l’enfant le diriger, nous avons élaboré au préalable une grille qui nous a servi de fil conducteur. Au total, 26 entretiens valides ont été retenus (nous avons été contraintes d’en éliminer certains, par trop lacunaires).

L’analyse des réponses s’est effectuée en deux parties ; la première traite des savoirs concrets des enfants et la seconde concerne les théories construites d’après leurs connaissances. De plus, nous avons séparé les 26 enfants interrogés en deux groupes de taille équivalente selon leur âge : le groupe des petits, âgés de 6 à 8 ans et celui des grands, âgés de 8 ans et demi à 10 ans. En menant des entretiens avec des enfants d’âges différents, nous avons souhaité pouvoir observer si leur raisonnement et leur capacité à argumenter ou à expliciter leur opinion évoluent.

 

Qu’avons-nous observé ?

Deux catégories d’analyse des réponses ont été créées. La première porte sur l’expérience immédiate des enfants, qu’elle soit directe ou qu’ils l’anticipent. Nous cherchons ici à identifier les connaissances qu’ils ont de l’univers des métiers. La seconde concerne leur appréciation, voire leur regard critique, de cet univers. Il s’agit, d’une certaine manière, de l’enfant « sociologue ».

 

Les expériences directes et anticipées des enfants

La première question posée était : Quel métier voudrais-tu faire quand tu seras grand ? Puis par la suite, à plusieurs reprises, nous demandions à l’enfant de citer des métiers qu’il connaissait, afin d’avoir une meilleure vision de ses savoirs. Nous constatons que la grande majorité des professions énoncées sont des métiers cristallisés.

 

Tableaux récapitulatifs des métiers rêvés

La plupart des métiers qu’ils souhaitent exercer à ce jour sont des métiers ayant une rémunération plutôt élevée et qui ont une bonne représentation dans la société actuelle.

Nous pouvons relever qu’il n’y en a pas un en particulier qui soit plus attrayant pour les enfants ; seulement trois sur 26 n’envisagent pour l’instant aucun métier à exercer plus tard.

De manière générale, nous observons que les enfants ont déjà intégré de bonnes connaissances en ce qui concerne les métiers. La majorité ont une idée de la profession qu’ils souhaitent exercer. Certes, rien ne nous garantit la stabilité de ces choix. Sans doute, si nous étions revenues mener la même enquête quelques semaines plus tard, nous aurions obtenu des réponses différentes.

Les enfants admirent principalement les métiers qu’ils désirent exercer et ceux exercés par leurs proches. Les métiers qui, dans leur fonction, sauvent des vies, tels que médecin ou policier, sont aussi admirés. Ces métiers cristallisés, ainsi que celui de maîtresse, sont cités majoritairement.

Dans cet axe d’analyse, nous avons également comparé le développement des capacités de langage et d’argumentation entre les enfants des deux groupes. Ceux du premier groupe utilisaient plus fréquemment des phrases afin de décrire leur profession rêvée, à l’exemple de Flore, 8 ans, qui nous dit vouloir déterrer des fossiles.

« Il y a encore deux choses où j’hésite. J’aimerais garder les petits enfants ou bien déterrer des fossiles. »

Alors que les enfants du deuxième groupe utilisaient prioritairement le nom précis de la profession évoquée, par exemple, volcanologue, écuyère, chimiste.

« Je veux faire volcanologue. » (Laurianne, 8,5 ans)

Par ailleurs, ils ont généralement besoin de recourir à des supports concrets et visuels pour pouvoir se représenter une profession. Compte tenu de leurs réponses, nous avons identifié quatre catégories principales sur lesquelles ils s’appuient pour reconnaître et se représenter un métier. La première est celle de l’habillement, voire de l’uniforme. C’est la catégorie qui a été le plus utilisée lors des descriptions.

« Ben il est un peu rouge. J’en ai pas beaucoup vu. Mais il est rouge, je crois, avec un casque jaune et blanc. » (Jeanne, 9 ans, description d’un pompier)

La seconde catégorie est celle du matériel utilisé, tel que des ciseaux pour un coiffeur, des cahiers pour une maîtresse etc.

« Avec ses ciseaux, ses sprays, son pinceau pour colorier les cheveux et pis aussi avec sa brosse et pis son tablier aussi, mais lui il est noir. Et ses gants. » (Claire, 7 ans)

Le lieu est la troisième catégorie principalement utilisée par les enfants. Nous avons observé que la majorité d’entre eux employaient le lieu comme moyen d’argumentation lorsqu’ils ne parvenaient pas à décrire concrètement la profession. Par exemple, on reconnaît un médecin, car il est dans un hôpital, une maîtresse, car elle est à l’école, etc.

« Quand on est à l’hôpital (…). C’est difficile un peu. » (Odile, 8 ans)

Et enfin la quatrième catégorie est celle de l’activité professionnelle, de l’action en elle-même. Le fait de décrire l’action qui caractérise un métier pourrait avoir un lien, selon nous, avec la fréquence avec laquelle les enfants voient ces professionnels agir. Plus ils les observent, ou entrent en contact avec eux, plus ils sont capables d’expliquer concrètement l’action du métier et ainsi de se le représenter.

« Parce qu’il amène les plats et on voit comment il tient le plat dans sa main. » (Sophie, 6,5 ans)

En contrepartie, les métiers qui n’ont pas de caractère physique important ou particulier ou encore qui ne sont pas cristallisés, n’ont pu être décrits par les enfants.

Nous avons aussi relevé l’impact qu’ont les figures d’attachement sur les propos des enfants. Ils utilisent le langage qu’ils entendent dans leur entourage. Ils vont également démontrer de l’intérêt pour les professions de leurs parents ou celles qu’ils côtoient fréquemment comme les médecins ou les éducatrices. 

Médecin, ainsi que pompier ou policier sont des professions très valorisées et admirées chez les enfants. L’argument principalement évoqué est que ces personnes sauvent des vies.

« Ma maman elle m’a expliqué c’est quoi un docteur et j’ai cru qu’être docteur je pourrais changer le monde. » (Claire, 7 ans)

Certains métiers peuvent être admirés par certains enfants ou être redoutés par d’autres. Nous avons relevé qu’ils apprécient peu les professions où ils pourraient se sentir mis en danger d’une quelconque manière. Ils utilisent principalement les arguments de la dangerosité et de la saleté afin d’exprimer leur désintérêt à effectuer certains métiers, comme celui de policier ou encore de coiffeur.

 « Tu touches les “salités” des gens des cheveux, et ensuite t’as les mains toutes sales, tu dois les laver, les relaver, les relaver jusqu’à qu’elles sont propres et ensuite tu dois les relaver, les relaver et ensuite ça doit être marre de relaver leurs mains et pis de toucher leur “salité” des cheveux. » (Alice, 8 ans)

Pour terminer, nous avons questionné les enfants sur les études nécessaires pour pouvoir exercer les métiers mentionnés. De manière générale, ils ne connaissent pas encore les différentes formes d’études nécessaires, voire possibles, pour devenir un professionnel. Cela reste abstrait pour eux.

« Parce qu’à l’école, on nous a dit que si on réussissait pas trop des trucs, qu’après on pouvait pas vraiment choisir ce qu’on veut faire comme métier. » (Marc, 7 ans)

« D’abord, il faut travailler à l’école, écouter la maîtresse. Et après, si on a fait des bonnes choses à l’école, on peut aller à l’université et après on peut aller d’école à école. » (Benjamin, 10 ans)

 

L’enfant sociologue

Dans cette partie, nous notons que, du point de vue de l’enfant, l’argent est la motivation principale qu’ont les adultes dans l’exercice de leur profession. En effet, 24 d’entre eux sur 26 nous ont parlé de la notion d’argent, ou de salaire, ce qui révèle la place importante qu’a pris l’argent dans la société actuelle. Ils ont assimilé que, sans salaire, il est difficile de vivre correctement. Louise (8 ans) nous explique ce qui se passerait si les gens n’étaient pas (assez) rémunérés :

« [Un métier sert à] gagner de l’argent, autrement on peut être pauvre. Ou par exemple si on travaille pas, après on a pas de sous, et par exemple, si on habite dans un appartement et qu’on a pas payé quand c’est pas nous qui est le propriétaire, si on a pas de sous on peut pas payer le loyer. »

 

De plus, les enfants réalisent qu’il y a une hiérarchisation des métiers. Cependant, pour la plupart, ils ne sont pas encore capables de déterminer à quel niveau se situent les métiers sur cette échelle. Jennifer (7 ans) nous montre, par ses propos, qu’elle a compris que, suivant la profession exercée, elle peut rapporter plus ou moins un bon salaire :

« C’est que il y a des uns qui sont riches, des uns qui sont pas riches, des uns qui sont un peu riches et il y a des uns qui sont riches.»

Comme l’a établi Piaget, l’enfant échafaude plein de petites théories en lien avec tous les événements auxquels il est confronté et intéressé pour donner ses explications. Flore (8 ans) nous explique son raisonnement concernant la hiérarchisation salariale.

« Heu, ben en fait, il y a des vendeurs où ça marche pas tellement bien, mais, mais ils devraient pas, mais au fait, au vendeur, le jour, il peut avoir un jour où il y a pas tellement de gens qui viennent, et des jours où il y a des gens, ben en fait, dans les magasins, en fait ils gagnent de l’argent par des personnes qui achètent leurs choses et pis heu ben, il y a, et pis dans une garderie c’est pas chaque jour qu’ils gagnent de l’argent, il gagne aussi une fois par mois ou quelque chose comme ça. Et pis au vendeur c’est, heu c’est assez deux fois par jour, vu qu’il y a des personnes qui viennent regarder s’il y a des choses qui leur plaît, ils les achètent et après ça donne de l’argent à celui-là qui donne, qui vend les choses aux personnes. » (Flore, 8 ans)

Concernant la valeur salariale d’un travail, les entretiens ont permis de voir que les enfants méconnaissent cette valeur. Par contre, nous avons constaté qu’ils ont une certaine idée de la valeur et du prestige que véhiculent les métiers de la santé, ou ceux de policier et de pompier, qui par ailleurs représentent des métiers cristallisés.

La nécessité de satisfaire aux besoins primaires est un aspect aussi très présent dans les réponses données. Les enfants ont presque tous fait le lien entre l’argent et le travail, puis établissent un lien entre l’argent et leur « bien-être ». Les parents gagnent un salaire pour les nourrir, les habiller, payer les honoraires du médecin, leur offrir des jouets, etc. Cette vision, qu’ont certains d’entre eux, pourrait être due à l’égocentrisme inhérent à leur âge. Ils voient les bienfaits du travail en rapport avec leurs propres besoins.

Le travail ça sert « à nous faire plaisir, et c’est pas faux, hein ? ». (Matteo, 6,5 ans)

Dans un deuxième temps, les enfants ont évoqué l’importance des notions de plaisir, d’occupation du temps et de liens sociaux. Bien que l’argent ait été énoncé comme la raison principale qui pousse les adultes à aller travailler, il n’est pas le seul paramètre qui qualifie un métier de bon. Ces notions expriment le fait que, dès leur plus jeune âge, les enfants sont sensibles aux éléments qui peuvent influer sur le bien-être psychique.

« Un bon métier c’est où on n’est pas là tous les matins : Oh non, je veux pas aller au travail, et on prend du plaisir dans son travail. » (Laurianne, 8,5 ans)

Hélène (8 ans) nous dit que travailler, à part être rémunéré, permet d’avoir une vie sociale :

« Pour gagner de l’argent, parce que sinon, heu, on peut pas avoir de maison, on peut pas avoir une vie sociable, on peut pas apprendre, on peut pas faire des choses. »

Une autre notion abordée par plusieurs enfants (6 au total) est que les adultes continuent à apprendre en exerçant un travail. Jeanne (9 ans) nous l’exprime :

« Bah oui. C’est vrai que même si on a passé l’école et tout ça on apprend quand même des choses. Tout au long de notre vie, on apprend des choses. »

Au travers de ces propos, nous observons également que Jeanne sort progressivement de l’égocentrisme enfantin, décrit par Piaget.

Dans cette partie, nous avons aussi pu constater la variation des propos selon l’âge des enfants, notamment lorsqu’ils répondent à la question : « Est-ce que tout le monde a du travail ? » Les résultats indiquent que, dans le groupe des grands, dès l’âge de 8 ans, ils parviennent à se décentrer et à utiliser des notions plus générales, telles que le chômage, l’immigration et la mendicité. Les enfants ont atteint le stade des opérations concrètes, ils parviennent à prendre en compte leur environnement pour répondre aux questions.

Alors que les enfants du groupe des petits prennent en considération seulement les personnes qu’ils connaissent, leur entourage, comme référence pour argumenter leur réponse.  Nous observons qu’ils sont encore au stade préopératoire. D’ailleurs, c’est principalement au niveau du langage que l’on perçoit l’égocentrisme. L’enfant ne dissocie pas son point de vue de celui de l’adulte. Pour lui, cela signifie que s’il a une certaine opinion, l’autre, l’adulte pensera de même (Piaget, 1923).

Le premier réflexe de Louane (7 ans) en répondant à la question de savoir quelles sont les personnes qui ne travaillent pas est de demander : « Dans ma famille ? », puis enchaîne :

« Ma grand-maman elle travaille déjà pas. Et je sais pas trop qui d’autre. »

Gaëlle (8 ans) nous explique pourquoi certaines personnes ne travaillent pas (ou plus) :

« Non, pas tout le monde parce que parfois il y a des gens qui abandonnent le travail, je crois. Elles font la retraite, je crois, et, elles, elles sont dans une maison de retraite. »

« Non, pas tout le monde, il y a des personnes qui sont au chômage, oui il y a d’autres personnes qui, je sais pas, qui ont pas de travail » (Marc, 7 ans)

Plusieurs enfants établissent aussi une corrélation entre l’argent et le travail. Pour eux, les personnes qui n’ont pas d’argent ne peuvent avoir un travail, c’est le cas de Chloé (9 ans) :

Chloé : « Heu, les pauvres. »

Nadja : « Pourquoi les pauvres ne travaillent-ils pas selon toi ? »

Chloé : « Bah parce qu’ils ont pas d’argent. »

Nadja : « Donc il faut avoir de l’argent pour pouvoir travailler ? »

Chloé : « Heu oui. »

De manière générale, les enfants du groupe des grands ont compris qu’avoir un métier permet une meilleure place au sein de la société et occasionne moins de problèmes.

« Je sais pas trop si c’est, mais c’est mieux d’avoir un travail que pas avoir de travail. » (Louise, 8 ans)

Nous observons de nouveau l’égocentrisme enfantin dans leur raisonnement en lien avec les métiers qui devraient gagner un meilleur salaire. En effet, les enfants citent généralement les professions exercées par les parents ou celles qu’ils souhaiteraient exercer plus tard comme étant celles qui devraient rapporter un meilleur salaire.

Ainsi Juliette (9 ans) nous dit :

« Les biologistes peut-être, ouais ils devraient être mieux payés. (…) Parce que ma maman elle est biologiste et elle gagne pas beaucoup d’argent. ».

 

Pour conclure

Cet article est basé sur le travail de Bachelor que nous avons effectué, à l’EESP, dans le cadre d’un séminaire thématique intitulé : « Comment les enfants voient le monde qui les entoure ». Notre angle d’attaque était d’examiner ce que leur inspire le monde professionnel. Notre société étant fortement imprégnée par les « valeurs » que sont le travail et le mérite individuel, il nous avait semblé que cette perspective ne saurait laisser indifférents ces savants en miniature que sont les enfants.

Les enfants ont répondu de manière sérieuse à nos questions. Nous avons été étonnées que des métiers, d’une certaine façon fortement cristallisés et d’une consonance ludique, tels que chanteur ou footballeur, soient peu évoqués concernant les professions rêvées. Tout comme il apparaissait fréquemment dans leurs réponses des métiers précis tels que médecin, volcanologue, écuyère, etc. Aussi, la grande majorité des enfants ont une idée de quelle profession ils souhaiteraient exercer dans leur vie d’adulte. Nous avons également trouvé particulièrement intéressant de placer l’enfant dans une sorte de position d’expert (un peu à la manière de Lignier et Pagis) et ainsi de découvrir sa vision du monde.

Nous avons constaté le prestige que possède la profession de médecin auprès des enfants et l’importance qu’ont des métiers cristallisés tels que policier ou pompier. Nous avons été étonnées d’observer les connaissances, le raisonnement des enfants et leurs capacités à utiliser leurs savoirs afin d’argumenter.

Enfin, nous pouvons constater que les enfants ont une vision du monde qui leur est propre et il est pertinent de s’y intéresser afin de comprendre leur logique. Ils sont des êtres attentifs qui intègrent à leur façon ce qui se passe et se dit autour d’eux. Ainsi, le milieu domestique, l’école et leurs expériences vont leur donner des ressources qu’ils mettront en lien afin de créer leur propre vision et leur propre avis sur le monde qui les entoure. Ce travail nous a permis d’avoir un aperçu de la manière dont les enfants pouvaient percevoir ce monde professionnel et de préciser les connaissances qu’ils en ont.

« Ben, avoir un travail c’est riche quoi ! » (Jeanne, 9 ans)

Nadja Blanchet et Emma Ducommun

 

Bibliographie

Godard, Philippe (2007), Au travail les enfants!. Paris : Editions Homnisphères.

Lignier, Wilfried & Pagis, Julie (2012), « Quand les enfants parlent l’ordre social ». Politix, (99), pp. 23-49. Récupéré de : https://www.cairn.info/revue-politix-2012-3-p-23.htm

Lignier, Wilfried et Pagis, Julie (2017), L’enfance de l’ordre : comment les enfants perçoivent le monde social, Paris : Seuil.

Piaget, Jean (1923). Le langage et la pensée chez l’enfant. Neuchâtel : Delachaux et Niestlé.

Piaget, Jean (1926). La représentation du monde chez l’enfant. Paris : PUF.

 

[1] Nadja Blanchet (éducatrice sociale), Emma Ducommun (animatrice socioculturelle)

[2] Tous les prénoms cités dans cet article sont fictifs.

[3] « Quand je serai grand… Qu’inspire le monde professionnel aux enfants ? », Lausanne, EESP, février 2018 (effectué sous la direction de Gil Meyer)