N°130 / Etat des lieux – esprit des lieux

Il y a dix ans, je me souviens bien, la Revue [petite] enfance était cliniquement morte. L’incrédulité des un·e·s se mêlait au soulagement discret des autres. Il y avait celles qui ne pouvaient s’y résoudre, et celles et ceux qui rappelaient que de toute chose sonne l’heure : la lumière était éteinte désormais, il fallait l’accepter. C’était sans compter sur l’esprit des lieux, ce cœur qui ne veut pas cesser de penser.

Dix ans plus tard, la Revue est toujours là. J’ai entendu les critiques : trop intellectuelle ; trop abrupte. Cette revue est « trop ». Mais la critique ne se suffit jamais à elle-même ; je revois cet oncle, le seul aux tables familiales à ne jamais avoir fait cuire de pâtes et le seul à distribuer les points quant à l’assaisonnement, la cuisson, l’apprêt en général. Bref.

Au sens le plus courant du terme, nous faisons un état des lieux en quittant un appartement. Yves Clot dit que les professionnel·le·s sont les « locataires » d’un métier, que le métier ne leur appartient pas. Dans le même ordre d’idées, nous sommes toutes et tous des « locataires » de la Revue [petite] enfance. Dans quel état la céderons-nous aux prochaines habitantes ?

La Revue a tracé un sillon exigeant et fort, où l’absence d’équivoque, le point de vue affirmé, catégorique parfois, forment une consistance à laquelle adosser notre pusillanimité. La Revue [petite] enfance est restée fidèle à l’amour du métier, cultivant incessamment l’esprit des lieux.

Le métier, justement, comment a-t-il évolué durant ces dix ans ? La Revue [petite] enfance a-t-elle eu une influence sur son développement ? Y a-t-il un lien entre l’esprit des lieux et l’état des lieux ? Le métier est-il différent avec ou sans la Revue ?

La Revue est une voix fiable, construite avec passion et endurance, ambition et respect du métier. C’est un point d’appui. Je ne relève qu’un élément pour étayer cette affirmation, c’est le goût du verbe, qui accompagne le goût de penser imprégnant chaque numéro. « La langue est le ciment des actes ; non seulement elle les rend explicites, mais elle en conserve l’empreinte. »[1] L’exigence dans la façon de parler du métier est l’écho de l’exigence dans la façon de le pratiquer. Je ne parle pas ici de l’emploi de mots savants, de concepts complexes, mais de l’envie de dire le plus exactement possible ce que nous faisons réellement et pourquoi nous voulons le faire ainsi. Comment décrire avec justesse le changement des couches-culottes des bébés en nurserie ? Comment faisons-nous précisément cela ? Pourquoi jugeons-nous capital de procéder ainsi et pas autrement ? Comment savons-nous quoi faire ? Quels sont les bons gestes, les bons rythmes dans l’action ? Pourquoi ceux-là sont-ils les bons gestes et les bons rythmes ? Comment parler à des personnes qui ne parlent pas ? Comment savoir ce qu’elles éprouvent de la relation que nous leur faisons subir ? Quels sont nos sentiments ? A quoi sommes-nous attentives ? Quelles sont les pensées que nous abandonnons et celles que nous suivons ? Pourquoi faisons-nous ces choix ? A quels concepts appris en formation faisons-nous appel ? Comment gérons-nous notre fatigue ? Qu’est-ce qui est vraiment important dans ce moment où nous manipulons une personne de 4-5 kilos complètement à notre merci et dépendante de nous ? Pourquoi est-ce cela qui est important ? Comment tenir compte de l’individualité du bébé ? Des particularités de sa famille ? Etc.

La Revue [petite] enfance fait vivre ces questions, les développe, les cisèle, en suit les ramifications, elle les renouvelle et les reformule, leur restitue la complexité et les enjeux dont elles sont porteuses. La Revue continue en effet de penser que le moment des changes en crèche-garderie s’inscrit dans une dimension sociale plus large que le face-à-face entre le bébé et la professionnelle, que la façon dont on conçoit et procède à cette activité est révélatrice d’une manière générale de penser et d’agir. L’activité professionnelle déborde le cadre strict du métier, elle nous confronte à une exigence où l’on est comptable professionnellement et personnellement de ses actes. Dans cette perspective, l’exercice du métier est indissociable de l’exercice d’une responsabilité sociale. C’est ce que la Revue [petite] enfance cherche à expliciter et à formaliser, en éclairant les mécanismes qui organisent et structurent en profondeur ce que beaucoup considèrent comme des évidences sans épaisseur, un exercice simple et ordinaire, jouer avec des enfants. « Il n’y a que dans les régions de la banalité qu’il reste des terres vierges. »[2]

La Revue a cultivé cette ligne durant ces dix dernières années, avec plus ou moins de bonheur, dirait mon oncle, mais sans faiblir. Elle a inlassablement essayé de relier l’éducation de la petite enfance à ce qui fait qu’une activité est une profession ; elle a tenté infatigablement de situer l’activité professionnelle dans un contexte social, économique et politique large, faisant des éducatrices de la petite enfance des actrices sociales à part entière et non seulement des assistantes socioéconomiques permettant aux « véritables professions » d’exister et de se développer. Que les acteurs et les actrices de la Revue [petite] enfance en soient chaleureusement remercié-e-s.

La Rémige

 

[1]-André Leroi-Gourhan.

[2]-Stanislaw Jerzy Lec.