N°130 / Dix ans que ça dure

La formation : chronique d’une érosion
(MF)
Tout a débuté avec le refus de reconnaître la formation petite enfance au niveau HES. De mon point de vue, cela a été le début de la fin, Une fois la ligne tirée, le reste a suivi : création d’un niveau CFC, modification du cadre de référence à deux reprises, augmentant progressivement le pourcentage de personnes de niveau ASE et autorisant le recours à des auxiliaires, pudiquement nommées APE (autre personnel encadrant). Un joli exemple de novlangue pour dire « personne sans formation ». Attention, je tiens à préciser clairement ma position : il y a vingt ans, il y avait déjà des personnes qui entraient dans le métier, pourrait-on dire, par la petite porte. J’en ai moi-même fait partie : après un stage d’une année, j’ai été engagée et j’ai suivi une formation en emploi à l’EESP. Les personnes au parcours atypique, à l’expérience de vie riche amènent un vrai plus à une équipe éducative. Mais le système actuel implique qu’une partie du personnel auxiliaire, ou ASE, ne cherche pas à aller plus loin, qu’on peut effectuer toute sa carrière en tant qu’auxiliaire. J’ai récemment rencontré, en dehors du champ professionnel, une personne qui, apprenant que je travaillais dans la petite enfance m’a expliqué que son épouse était auxiliaire dans une crèche, sans aucune formation et ce depuis des années, et qu’elle ne voyait pas en quoi une formation pouvait être nécessaire pour exercer ce métier. Lequel demandait à son avis juste un solide bon sens, dont les collègues formées semblaient, de ce que j’ai pu comprendre, dépourvues. Le sens commun disait : « Soit t’as la tête, soit t’as des bras et des jambes ! » Je m’inscris en faux contre cette manière de cliver travail intellectuel et travail manuel. Pour moi, l’un se nourrit de l’autre. Plutôt que de hisser tout le monde vers le haut, on glisse lentement vers le bas… Cette multiplication des niveaux professionnels n’est pas non plus sans effets sur les collectifs de travail : il crée des clivages, des déséquilibres, des tentatives de prendre ou de garder le contrôle, etc. Bref, le tableau actuel n’est pas réjouissant : le nombre de personnes formées au niveau ES ou HES est clairement insuffisant, même par rapport aux nouvelles normes. Les institutions peinent à trouver du personnel. L’importance d’un haut niveau de professionnalisation est d’ailleurs régulièrement remis en question, je ne vous fais pas un dessin sur les différentes attaques, et autres marques de mépris, d’une partie du monde politique et économique. Nous avons été tour à tour « les papesses de la couche-culotte », une bande de corporatistes, nous chercherions aussi à défendre des privilèges dont je me demande encore lesquels peuvent-ils bien être… Le développement, indispensable, du nombre de places d’accueil ne doit pas se faire au mépris de la qualité. Il est difficile de savoir qui a dit : « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance ! », mais cela n’enlève rien à la pertinence du propos. Il me semble valable tant pour les professionnel∙le∙s, que, par rebond, pour les enfants. Je dois avouer que je suis fatiguée de devoir sans cesse recommencer à défendre « une haute opinion du métier », comme nous l’avons nommé dans la charte rédactionnelle de la Revue il y a dix ans.

(KK)
La question de la formation du personnel me semble avoir pris de l’ampleur ces dix dernières années. Et cela sous divers angles.
Tout d’abord, l’arrivée des CFC a suscité des remous, cette nouvelle formation a occasionné des prises de position radicales ou radicalement opposées selon les lieux d’accueil ou les régions. Les « pour » et les « contre », les partisans d’un cahier des charges différencié ou les adeptes d’une souplesse en fonction des situations. Mais quels ont été les réels effets de toutes ces modifications ? Je n’ai pas l’impression que l’on ait été capable d’en pointer de manière précise les conséquences.
Plusieurs raisons me viennent à l’esprit : les exigences de formation avaient déjà « diminué » depuis la bascule HES-ES. Rien de bien défini non plus, cependant je pense que nous assistons de manière diffuse à moins de demandes en termes d’écriture et de sa maîtrise ; sur un autre plan, les références livresques sont perçues comme superflues, voire encombrantes. Je perçois également moins d’exigences en termes de capacités élaboratives… Du coup, lire un livre ou rédiger un compte-rendu d’entretien devient ardu, voire ne fait pas partie du travail (lire un livre en entier sur le métier peut-il encore se concevoir ?)… Prendre la parole en colloque sur une thématique complexe en argumentant ses propos, en faisant des liens concrets avec des notions abordées lors de la formation est rare ou très approximatif.
Pourtant, faire face à une problématique de manière raisonnée et explicite devrait être un des fondements du métier. Pour être capable de le faire, il faut de l’expérience certes, mais cette expérience accumulée ne sert pas à grand-chose si l’on n’est pas capable de la réinterroger, de l’expliquer, de la préciser, d’en cerner les failles, etc. Il s’agit de maîtriser un vrai bagage intellectuel, c’est-à-dire de disposer de notions, de concepts dans divers domaines, de pouvoir les mobiliser tout en les adaptant à la situation rencontrée.
Ce qui signifie autre chose que du copier-coller ou que l’utilisation d’une boîte à outils prête à l’usage sans autre réflexion.
J’ai parfois l’impression d’assister à l’histoire de la grenouille, l’eau chauffant à petites doses, cette dernière se fait ébouillanter sans même s’en apercevoir. Petit à petit, très insidieusement, les contenus de formation sont devenus plus légers, d’abord du côté des ES, puis avec l’arrivée des CFC, les exigences se sont amoindries. Et comme cela s’est fait très sournoisement et pas d’un jour à l’autre, eh bien, nous ne nous en sommes pas vraiment rendu compte.
Devoir composer avec des formations différentes fait que, trop souvent, on se satisfait d’un minimum, alors que l’on devrait plutôt tirer une équipe vers une réflexion plus élaborée.

Remplacements : un travail de Sisyphe (ou plus simplement : y a-t-il une remplaçante dans l’avion ?)
(MF)
Si certain∙e∙s remplaçant∙e∙s sont des « perles » (malheureusement maltraitées, car travaillant sur appel, sans aucune garantie de revenu à la fin du mois), il nous arrive souvent de devoir composer avec des personnes qui n’ont que leur bonne volonté pour travailler avec les enfants. Ces situations épuisent les équipes qui doivent surveiller d’un œil ce que fait le / la remplaçant∙e et, tout en effectuant leur travail quotidien et une partie de celui du / de la collègue absent∙e, tenter d’expliquer, de mettre des mots sur la pratique professionnelle. Elles épuisent les directions qui sont constamment en train de faire de nouveaux entretiens pour trouver de nouveaux·elles remplaçant∙e∙s, dans une ronde sans fin.

(KK)
Du côté des remplaçant·e·s, cela n’a guère évolué, voire cela s’est péjoré. D’une part, parce qu’il y a de plus en plus d’absentéisme et, d’autre part, la fidélisation des superremplaçant·e·s est difficile. Leurs conditions de travail ne sont pas enviables (travail sur appel, horaires décousus, semaines trop chargées ou vides…), je le reconnais. Du coup, nous nous retrouvons avec du drôle de personnel parfois. Des personnes qui n’ont aucune notion de ce que signifie un groupe d’enfants, qui pensent bien faire en s’occupant juste de deux enfants, des autres qui ne parlent pas le français, d’autres encore qui voient le travail comme un champ de manœuvres militaires…
L’ouverture d’une plate-forme centralisée avec des personnes qualifiées peine à satisfaire les besoins. Alors, on jongle, on pousse des coups de gueule, on triche, on essaie de faire au mieux.
Les auxiliaires engagées sont pleines de bonne volonté, mais les groupes rencontrent de plus en plus souvent des situations complexes (abus, addiction, situations familiales explosées, troubles du comportement, mais également des exigences parentales plus pointues), du coup, ces personnes se sentent démunies, ne sachant pas trop par quel bout empoigner le problème. Les enjeux ne sont pas perçus, peinent à être explicités. Certain·e·s plongent les yeux fermés dans des explications psychologiques, quand ce n’est pas des interprétations culturelles de pacotille, ce qui est encore pire. Ses propres expériences de parent, d’émigré, d’élève ou que sais-je, ne suffisent pas à répondre à toutes les demandes que nous rencontrons au quotidien.

Les enfants ont-ils changé ?
La vitalité des enfants, leur soif de comprendre le monde, le plaisir à les observer grandir, à les voir chercher à s’ajuster à leurs camarades et aux adultes qui les entourent, à entendre les théories qu’ils se construisent n’a pas changé.
Je ne sais pas vous, mais moi, ce qui me permet de tenir dans le métier, et bien que, par mon rôle actuel, je sois moins auprès des enfants, c’est justement ce plaisir à côtoyer ces jeunes êtres en plein développement. Leur vitalité, leur soif de comprendre, leur force pour explorer, leur créativité pour mener des transactions sociales me ravissent. J’ai toujours autant de plaisir à échanger avec eux, à les observer grandir. C’est passionnant de les voir peu à peu conquérir leur motricité, développer leur langage, entrer dans le monde social. Fascinant de voir leur capacité à s’étonner, à s’échiner, à recommencer. Combien de fois un tout-petit est-il capable de répéter un geste jusqu’à le maîtriser parfaitement ?

(KK)
Sont-ils différents de ceux d’il y a 10 ans ? Oui et non.
Leur énergie, leur spontanéité parfois débordante, leur envie de tester les autres et les limites, leur envie de faire par eux-mêmes pour autant qu’on ne les coupe pas dans leur élan, restent des classiques du monde de l’enfance. Ils sont souvent en même temps curieux et plus réservés, téméraires et réfractaires, attentifs ou impatients, etc. Leur curiosité, leur appétence d’apprendre et de connaître semblent infinies. Les réponses données à ce foisonnement de dispositions sont peut-être différentes de celles d’hier. Se construire en jouant dehors avec ses copains sans le regard de l’adulte n’est pas pareil que grandir face à des écrans, que ce soit les siens (sa tablette) ou ceux des parents. Combien de mères et de pères babillent au téléphone sans jamais un regard pour l’enfant dans la poussette qui pointe ceci ou cela en espérant obtenir une réaction… L’attention portée, cette attention conjointe tellement importante à la construction du langage semble faire défaut. Les images bougent pour eux, les emmènent dans un monde sans explications, sans répliques co-construites. Les lolettes et les téléphones ont un monopole éducatif qui parfois me fait frémir.

Des situations d’enfants qui se complexifient
(MF)
C’est toujours un peu glissant de parler des enfants d’aujourd’hui, qui seraient, mais alors, tellement pires que ceux d’hier… Socrate déjà s’en alarmait ! De mon point de vue, ce ne sont pas les enfants qui ont changé, mais la complexité du monde qui nous entoure. Il y a les enfants qui sont « agités » par une humanité qui fonce droit dans le mur à une vitesse supersonique, leur attention constamment captivée par les écrans et les objets éphémères que la société de consommation rend si attractifs… Il y a ces familles qui viennent de très loin et pour lesquelles si peu est proposé pour leur permettre de poser leurs bagages ici, de construire des ponts entre leur culture et la nôtre. Il y a celles en situation de précarité, dans lesquelles les parents ont peu d’énergie à mettre pour accompagner leur enfant, il y a, enfin, ces enfants qui sortent de la norme, dans un monde où tout est formaté. Il y a les injonctions contradictoires : d’un côté, on vise l’éducation inclusive, de l’autre, faute de moyens, on multiplie les embûches pour obtenir des soutiens ou des aménagements. Pour demander une aide au SESAF, il faut que l’enfant soit diagnostiqué… Or, la pose d’un diagnostic peut prendre beaucoup de temps chez un enfant un plein développement et les professionnels de la santé psychique, avec raison, nous alertent sur le risque d’enfermer l’enfant derrière une étiquette. Notre quotidien est tissé de ces histoires car, quoi qu’on en dise au café du commerce, les enfants ne vivent pas dans un pays de beurre et de miel, hors de la réalité, mais subissent de plein fouet les dégâts collatéraux d’un monde néolibéral. Il y a pour finir, les autres enfants du groupe, qui ont droit également à être pris en compte. Construire un monde commun est un vrai défi, à reprendre chaque jour.

(KK)
Dans les groupes actuels, il me semble que l’on rencontre de plus en plus d’enfants avec des difficultés de comportement. J’ai horreur de dire cela, mais s’il y a vingt ans, nous rencontrions sur un groupe de vingt enfants un ou deux cas plus particuliers qui pouvaient mettre à mal la vie d’un secteur, leur nombre au cours de ces dix dernières années me paraît avoir augmenté. Non seulement en nombre, mais aussi en intensité. Cela reste un ressenti empirique, je n’ai pas de statistiques à la clé. Ce sont mes discussions avec des collègues, avec des maîtresses enfantines qui, mises en commun, me font dire ceci : quand, sur un groupe de 14 enfants, nous en avons six qui sont avec des besoins particuliers, cela nous pose un réel problème. Et pour revenir avec mes propos antérieurs, le collectif des professionnel·le·s s’est modifié comme les effectifs des groupes. Les formations ont changé, le nombre d’auxiliaires a augmenté, les remplaçant·e·s sont souvent peu qualifié·e·s, le nombre d’enfants présents est conséquent. Je pense que nous sommes en terrain miné. Le nombre de burn-out comme l’absentéisme important ne sauraient démentir mes dires. J’aimerais ajouter que, quand il faut mettre un coup de collier parce qu’il y a plus de boulot, en général les gens le font, le faisaient. Mais, quand c’est jour après jour, semaine après semaine, les gens lâchent. Etre sur tous les fronts tout le temps, c’est fatigant. Pour les plus jeunes comme pour les plus anciennes.

A propos des équipes
(MF)
L’épuisement des équipes guette lorsque les situations difficiles s’installent dans la durée et que les professionnel∙le∙s n’arrivent plus à s’assurer que ce qu’elles font est positif pour l’enfant ou à articuler l’individuel avec le collectif. Notre époque a rejeté l’idée d’une éducation coercitive, construit l’image d’un enfant singulier, décidé de faire une place à chaque enfant. Tant mieux ! Mais il s’agit d’avoir les moyens de ses ambitions : cela nécessite d’inventer des solutions pour soutenir les équipes, mais aussi – on y revient – des professionnel∙le∙s bien formé∙e∙s, pouvant fonctionner sans recette de cuisine, s’adosser à des ­connaissances théoriques en les confrontant et en s’adaptant à chaque situation singulière, capables d’accepter que tout ne se passe pas comme attendu. Exigeant, mais indispensable, si on ne veut pas voir se poursuivre l’actuelle multiplication des burn-out…
Et pourtant ça tient, et on fait même du « beau travail ». Malgré les difficultés rencontrées, malgré la pénurie de professionnel·le·s, les groupes pleins, le manque de reconnaissance, ça tient la route. Et parfois, il y a même des fulgurances, ces moments où « du beau travail » a pu être mis en œuvre. Hadrien, qui a toujours été un enfant agité, désécurisé, s’est peu à peu posé en arrivant dans le groupe des Moyens, et la manière dont les éducatrices de ce groupe ont pu l’accueillir, prendre en compte ses particularités, créer un cadre contenant et valoriser les qualités de cet enfant n’y est pas pour rien. Albert inquiétait l’équipe de la nurserie à cause d’un développement de sa motricité très lent. L’équipe a su accompagner la famille avec bienveillance, puis participer au travail proposé par un professionnel de la santé pour soutenir cet enfant dans son développement, et voici Albert qui fait des progrès, se met à se déplacer à quatre pattes, à chercher à se redresser. Le groupe des Moyens construit un projet qui vise à emmener les enfants à la découverte de la ville, ceux-ci en redemandent… Des petits événements du quotidien qui n’ont l’air de rien. C’est une particularité de ce travail, que, lorsqu’il fonctionne, il devient en quelque sorte invisible. Un néophyte qui entre dans les locaux, voit des enfants actifs, occupés à expérimenter, interagir, jouer. Des adultes qui observent, parlent avec les enfants, aident à mettre une pantoufle ou à moucher un nez. Cette personne peut alors penser que c’est facile. Pourtant, pour permettre cette harmonie, tout un travail en arrière-fond est nécessaire. Un collectif d’adultes encadre ce collectif d’enfants. C’est bien la qualité du vivre ensemble et des échanges, la capacité à remettre en question ce qui a été fait, à inlassablement reprendre la dispute professionnelle, à créer des accords sur la manière de faire, provisoires, instables, mais qui font sens dans ce moment de la vie du groupe, qui le permet. Dans ces équipes qui fonctionnent bien, on trouve toujours une ou plusieurs personnes particulièrement impliquées qui, par leur engagement, leur capacité à prendre du recul et à saisir les enjeux, soutiennent le collectif. A contrario, nous avons tou·te·s vécu ces moments où, de par l’absence de plusieurs collègues par exemple, le groupe des adultes peine à fonctionner et nous avons tou·te·s observé l’impact que cela a sur le groupe d’enfants : ceux-ci deviennent agités, il y a plus de pleurs, certains tournent en rond… Les enfants les plus en difficulté sont particulièrement affectés dans ces périodes. Ici encore, cela montre l’importance d’une équipe solide, ayant les moyens de contenir, différer, soutenir, comprendre, élaborer, etc., et l’existence de conditions de travail qui permettent aux professionnel∙le∙s de tenir dans la durée…

(KK)
Dans certaines équipes, on ne peut nier le fait que certain·e·s d’entre nous ont encore du plaisir à observer les enfants grandir, à faire en sorte de dépasser les difficultés rencontrées. Ces « chevilles ouvrières » dans les équipes font que ça tient, qu’on fait, pas tout le temps mais en partie, du bon travail. L’envie de bien faire, de réfléchir, de s’y coller est vraiment au rendez-vous. Inventer de nouvelles solutions, ne pas se laisser embarquer dans la jérémiade, être capable de voir du positif à partir des situations scabreuses rencontrées existe encore. Rallier des personnes à de nouveaux projets, émettre des idées intéressantes concernant le travail avec les parents ou les enfants subsiste.
Construire un noyau de personnes investies, se rassembler autour d’un travail commun permet de garder le cap, de trouver de l’intérêt à ce que l’on fait. Et ce, d’autant plus si nous sommes les instigatrices de ces idées.
Peut-être sommes-nous toutefois moins nombreuses qu’auparavant à nous échiner, moins efficaces parce que prises dans d’autres urgences. C’est-à-dire beaucoup d’enfants et du personnel qui peine à se reconnaître dans ces envies de création.
J’ai l’impression que quelque chose s’est inversé. La pratique qui se répand est de faire le minimum requis. Les équipes peinent de plus en plus à faire face aux complications et elles délèguent de plus en plus ce travail aux experts. Quelqu’un·e va venir nous dire ce qu’on doit faire, comment s’y prendre. Ou alors, on externalise le service, nous décrétons que c’est de l’ordre du spécialisé, que ce n’est pas pour nous. Ou encore, les familles sont pointées du doigt, c’est uniquement de leur faute…

Ce métier et des hommes
(MF)
En cette période qui suit la grève historique des femmes, je relève que je vois toujours plus de pères venir chercher ou amener leurs enfants, participer aux entretiens, aux fêtes et aux apéros organisés dans la structure dans laquelle je travaille. J’ai même vécu, une fois, une réunion de parents dans laquelle les pères présents étaient majoritaires… Bon, il ne faut pas non plus tomber dans un positivisme béat, c’était une exception, Il reste du chemin à parcourir. C’est encore souvent les mamans qui s’y collent. Et certains pères ont des stratégies d’évitement, accompagnent leur enfant au CVE, mais n’ont pas (ou font mine de ne pas avoir) les informations. Par ailleurs, nous accueillons régulièrement des mères qui ont subi de la violence conjugale, qui rencontrent des difficultés pour obtenir le paiement de la pension des enfants, qui se débrouillent toutes seules ou presque pour élever leur enfant parce que le père s’implique peu ou pas. A nous de veiller à soutenir ce mouvement, par exemple en n’appelant pas systématiquement les mères quand l’enfant est malade… Nous avons parfois, nous aussi, de la peine à sortir des vieux schémas. Par contre, en ce qui concerne les hommes dans le métier, force est de constater que cela fait plutôt partie de ces éléments qui ont peu évolué. Dans l’institution dans laquelle je travaille, il n’y a jamais eu, stagiaires exceptés, plus d’un homme dans l’équipe éducative…

(KK)
Quelque chose qui s’est beaucoup modifié ces dernières années, c’est la présence des pères dans nos structures. En nombre certes, mais aussi en qualité de présence. Quelques typologies de pères rencontrés ces dernières années :
– Les obligés fuyants : vestiges de l’autre époque, celle où nous en voyions si peu. Ils rechignent à passer le pas de porte, ils ne savent pas où se placer, ils évitent les discussions, ils filent à l’anglaise parfois.
– Les obligés fâchés : ce monde n’est pas le leur – ils se l’imaginent du moins – et ils nous le font bien sentir aussi. Ils aimeraient que tout aille vite (les retransmissions), que tout se passe bien (la séparation) et que tout se soit bien passé (la journée). Ils n’ont pas de temps et pas l’envie.
– Les obligés consciencieux : on sent leur mécontentement, mais ils font contre mauvaise fortune bon cœur, il faut s’y coller, « je dois ramener quelques informations à la maison, je vais écouter et me souvenir de deux ou trois choses du blabla des éducs ». Je vais bien dire « au revoir » à mon enfant, je vais tenter de ne pas me montrer trop exaspérée par l’envie de ce dernier de faire un dernier tour de balançoire. Je m’y colle.
– Les maladroits impliqués : ils nous questionnent, ils nous donnent des informations essentielles mais c’est toujours au mauvais moment. Lors du rush du soir, au beau milieu d’un accueil, ou encore lorsque, pour une fois, l’enfant est parti jouer, « traîner », et le fait de discuter encore va avoir un effet dévastateur.
– Les impliqués farceurs : ils s’amusent de nos retransmissions alambiquées, ils plagient nos recommandations, ils jouent sur les mots. « Vous avez dit de ma fille qu’elle est réservée ? Mais non, elle est juste prudente ! »
– Les wonder papas : au four, au moulin, au turbin. Ils maîtrisent le jargon des éducs, ils sont à l’aise dans toutes les circonstances, quand les selles débordent, au téléphone quand il faut venir chercher Maxime, quand Léa a mordu Damien, quand Yann ne veut pas partir ou pas venir, quand Henriette s’est ouvert l’arcade sourcilière.
Ce qui a aussi certainement changé, c’est le regard des éducs sur les pères. Ils ont droit de cité, ils sont des partenaires à part entière.

Plus de place pour les familles, un assouplissement des règles envers les parents et aussi les enfants
(MF)
Les lieux d’accueil se sont aussi assouplis. Dans la structure dans laquelle je travaille, nous sommes allés progressivement vers un cadre moins rigide. Si un lieu d’accueil collectif implique inévitablement un certain nombre de règles pour fonctionner, il me semble qu’aujourd’hui, la plupart du temps, nous privilégions l’esprit de la règle plutôt que la règle elle-même. Et nous ne nous en portons pas plus mal. Je me souviens d’une époque où nous nous prenions la tête par rapport aux familles qui arrivaient durant le temps du petit déjeuner. Les parents étaient vertement tancés, priés d’attendre la fin de celui-ci dans le vestiaire, des courriers de rappels étaient envoyés au·x récalcitrant∙e∙s ou suspendus au panneau d’affichage. C’était lourd, tant pour les parents que pour nous. Progressivement, nous avons d’abord cessé de reprendre les parents, nous avons plutôt proposés à ceux-ci de venir installer leurs enfants à table si nous y étions déjà, afin d’éviter trop de va-et-vient de notre part, ce qui amène toujours beaucoup d’agitation pour les enfants. Le premier effet a été que ce sujet qui revenait régulièrement sur le tapis en colloque a totalement disparu. Nous avons fini par supprimer complètement cette règle. Il s’agit d’un exemple, mais ce n’est pas le seul. Envers les enfants aussi, nous avons réduit la taille des groupes et cherché à supprimer les longs moments d’attente. Lorsque je raconte à de jeunes éducatrices qu’à une époque, nous faisions, dans le groupe des 3-4 ans, des moments de regroupement avec trente enfants, leur étonnement me confirme que les temps ont changé, et je ne garde pas un souvenir impérissable de ces moments où nous passions un temps considérable à « faire les gendarmes » pour essayer de captiver un peu d’attention des enfants… C’était d’ailleurs la mise à l’épreuve des stagiaires et des nouvelles éducatrices : si elles étaient capables de survivre à ces moments quotidiens, elles avaient de l’avenir dans la profession.

(KK)
Ce point est malcommode à traiter. Certes les parents ont une place accordée dans la garderie plus grande que par le passé. La volonté affichée par toutes et tous de leur faire une place, de tenir compte de leur avis, de les emmener dans différents projets ne fait pas de doute. Cette partie du travail est valorisée et elle est surtout valorisante pour les professionnel·le·s. Une part de la reconnaissance du métier se joue dans ces moments d’entretien, de partage de savoirs autour de l’enfant. Les éducs aiment et soignent ces occasions. Sur un autre registre, des espaces leur sont (ré)amménagés pour être plus accueillants, des conférences leur sont destinées, leur participation est encouragée, néanmoins il reste des nœuds difficiles à résoudre. Par exemple, les horaires restent des points de friction tendus entre les un·e·s et les autres. Les représentations de chacun·e se cristallisent autour de ces instants. Et que ceux-ci arrivent trop tard le matin et empêchent notre travail et que celle-là vient trop tard le soir alors qu’elle ne travaille pas en ce moment et que celui-là n’écoute pas nos retransmissions et que ceux-ci demandent toujours des dépannages. Une vision « parents payeurs, juste utilisateurs », « parents profiteurs » se dessinent parfois dans les propos. Par contre ceux qui sont preneurs de nos projets, celles qui se font plus discrètes arrivent à se faire une jolie place. Du côté des « décideurs », on retrouve la même ambiguïté, des places se libèrent pour les parents « travailleurs / travailleuses », mais d’autres restent sur le carreau. De nouvelles règles surgissent pour les repas (ne pas compenser par un autre aliment le repas des enfants qui mangent sans porc, il faut demander une autorisation médicale pour les « sans gluten », les « sans lactose »), on n’entre plus en matière pour acheter certaines couches, certains laits maternisés, etc.

Des lieux d’accueil devenus incontournables
(KK)
Inscrire son enfant à la crèche est devenu un classique pour toutes les strates de la population. Que l’on soit pauvre ou riche, catholique, protestant, musulman, athée ou autre, la garderie est bien là dans le paysage. Dans les villes (c’est sûr) et en passant par les campagnes (un peu), la garde collective est bien présente. Elle fait partie d’une entité avec laquelle il faut composer pour les plus pessimistes et avec laquelle on peut construire et réfléchir pour les acquis à la cause. Les termes de coparentalité, de partenariat, etc., sont mis en avant et il est vrai que le temps de la vision de pauvres bambins pris dans les rets d’une garde nocive et obligatoire est révolu. Cela se ressent dans une volonté des parents d’avoir en face d’eux de vrais interlocuteurs et de vraies interlocutrices dans une relation certainement plus symétrique qu’il y a quelques années. L’éduc n’est plus à leurs yeux (elle ne l’a sûrement jamais été) la personne qui maîtrise le savoir sur le monde de l’enfance et sur leur enfant. Cela circule entre les personnes sans que l’un·e ou l’autre ne prenne forcément le pouvoir. Je dirais même que cela s’est inversé. Si « avant » les professionnel·le·s avaient le statut et une certaine habileté à manier les rouages de la prime éducation avec un vrai pouvoir, cela n’est plus. Le public des parents a changé (passage de classe plus populaire à classe moyenne, voire classe aisée), les paroles avancées se doivent d’être réfléchies et argumentées, sous peine de passer pour des ignorant·e·s. Les parents sont certes contents d’avoir une place en crèche et ils savent que celles-ci sont « chères », cependant cela ne les empêche pas (plus) d’être exigeants.

(MF)
Lorsque j’ai débuté dans le métier, les lieux d’accueil de la petite enfance avaient encore souvent mauvaise presse. Beaucoup de personnes les considéraient alors comme un pis-aller pour les familles qui n’avaient pas le choix et s’insurgeaient contre ces femmes qui faisaient des enfants mais qui ne voulaient pas ensuite en assumer la charge. Les enseignantes de l’école voisine parlaient « de ces pauvres enfants » et déploraient de devoir ensuite composer avec des bandes de crêchards, peu intimidés par l’adulte, qui contestaient leur autorité. Pour les partis de droite, et le monde économique, c’était clair, ce n’était pas à l’Etat de s’investir dans la prise en charge des enfants, mais que cela ne regardait que les familles. Aujourd’hui, ces affirmations font sourire. De toutes parts, la prise en charge collective des jeunes enfants est reconnue, l’importance de leur qualité et de leur accessibilité pour tous est soulignée. Le Conseil communal de la Ville de Lausanne vient de voter une motion demandant que le réseau soit développé de manière à pouvoir accueillir tous les enfants dont les parents en font la demande. C’est une belle avancée.

La montée en puissance de l’idéologie de la gestion
(MF)
Malheureusement, les moyens ne suivent pas, ni en termes de professionnel∙le∙s, ni en nombre de places d’accueil ou encore au niveau financier. Par ailleurs, l’idéologie de la gestion a pris une place toujours plus prépondérante dans notre vécu professionnel. J’ai consacré un article à cette question dans le numéro précédent de la Revue [petite] enfance. Je ne vais pas refaire le débat ici… Juste déplorer que les fonctionnements administratifs ont une fâcheuse tendance à prendre le dessus sur la tâche elle-même, et qu’une réelle prise en compte (au sens de Karsz) des enfants dans un espace collectif ne se construit pas à coups de procédures. On peut d’ailleurs écrire toutes les jolies lignes pédagogiques, toutes les « bonnes pratiques » et « procédures bien pensées » qu’on veut, si cela n’est pas incorporé, porté par les personnes, si cela n’est pas remis en question, si les professionnel∙le∙s ne savent pas ou ne peuvent pas laisser tomber ce qui avait été si bien réfléchi, lorsque cela ne fait pas sens avec ce qui se passe ici et maintenant, cela ne produira pas du « bon travail ». Par ailleurs, des groupes pleins à craquer tout au long de l’année, comme on les vit ces derniers temps, cela rend plus difficile l’inclusion d’enfants qui ont des besoins particuliers, cela réduit les plages pour souffler, tant pour les enfants que pour les adultes, cela épuise les équipes. Un enfant n’est pas une marchandise comme une autre et une institution n’est pas une usine à garder les enfants.

(KK)
J’ai nettement l’impression que la pression pour remplir les secteurs prend des proportions disproportionnées. Bourrer les groupes tout de suite, tout le temps. Bien sûr, nous savons que le manque de places en crèche est récurrent, que la demande augmente ou plutôt qu’elle se fait plus pressante. Nous connaissons le discours des politiques qui mettent en avant la conciliation vie professionnelle et vie de famille. Pourtant, il y a un seuil à ne pas franchir, un seuil au-dessus duquel nous faisons du mauvais travail. Avec les enfants, entre collègues et avec les parents. Le taux de remplissage à 90% n’est pas nouveau, cet « idéal comptable » à atteindre plane depuis longtemps, mais la demande despotique de s’y soumettre est plus récente. On veut mieux faire (accueillir plus d’enfants) mais le prix à payer se fait au détriment de la qualité du travail.
Quand j’ai commencé à Lausanne, en 2000, vers la fin de l’année scolaire, nous nous rapprochions du quota attendu. Ce qui a fortement changé, c’est l’urgence de la chose, c’est la pression ambiante pour atteindre l’objectif le plus rapidement possible. Les directions nous font sentir cette demande impérieuse. Et de mettre par là un·e enfant un jour et demi et de mettre par ici un·e autre quelques demi-journées. Le leitmotiv connu « l’enfant au centre » des préoccupations professionnelles a pris un coup de vieux depuis dix ans. Ce qui est important, ce n’est plus l’enfant, mais la quantité. Nous ne dépassons pas vraiment le quota d’enfants –professionnel·le·s, cependant il n’y a plus « de mou », il manque des plages de respiration.
Et, beaucoup tout le temps, c’est trop.
En fait, nous devrions appliquer la même politique que celle annoncée à chaque engagement d’éduc qui est qu’un 100% dans ce métier, c’est trop. Ce qui pose question d’ailleurs : quelle est la signification en creux d’un métier que l’on ne peut pas exercer à 100% ? Nous sommes fortement encouragées à travailler au plus à 90%.
Pour les taux de fréquentation, nous devrions appliquer le même schéma : le 90% est mortifère, impossible à tenir sur du long terme… Il faut trouver vraiment une autre référence, car celle-ci rend les gens malades.
Le poids de la gestion, de la présence envahissante d’un new public management transparaît aussi de plus en plus fortement dans notre quotidien. Difficile, voire impossible, d’acheter au dernier moment du matériel (bulles, mousse à raser, scotch, friandises pour les départs, etc.) tout doit être commandé à la ville et cela prend bien sûr un peu de temps. Il faut toujours vérifier que ceci ou cela est disponible avant de se lancer dans les achats. Il nous arrive de temps en temps d’aller plusieurs fois au magasin pour avoir des tickets qui ne dépassent pas 50 francs. Prendre le train devient une aventure sans fin. Il faut avertir, commander, savoir tout à l’avance. Nous devons maintenant remplir nos horaires informatiquement (donc où et quand ?). Manuellement, nous pouvions le faire pendant la pause, des fois pendant la sieste, des fois le matin à l’ouverture en fonction des présences… Un ordinateur par institution ne permet guère de faire le nécessaire. Nous utilisons alors nos tablettes, nos téléphones, nos ordinateurs personnels. Il s’agit toujours de rendre des comptes, mais des comptes en heures, en argent, cela a le goût amer de la notion de « quantophrénie » repérée par Vincent de Gaulejac. Notre travail ne peut se résumer à des sous et du temps quantifiés. Rendre des comptes est important, mais sur d’autres plans : la pédagogie, les dynamiques de groupe, des réflexions sur le travail bien fait comme sur les manques.

En guise de conclusion
Les lieux d’accueil de l’enfance sont situés dans un espace physique et temporel, et non en dehors de la cité. C’est pourquoi, il est tellement important de se rappeler qu’une pratique d’éducateur / trice doit s’enraciner dans « un engagement porté par une vision politique de l’homme et de sa place dans le monde. » (Gaberan, 2010, p. 21). En effet, nous pensons que l’accueil de la petite enfance ne portera tous ses fruits que si nous sommes conscient·e·s des enjeux de société qui s’y cachent, des rôles qu’on cherche à nous faire adopter, de la manière dont les enfants sont instrumentalisés. Que nous soyons au clair sur ce que nous souhaiterions que la société et les enfants, demain, deviennent. En ce sens, notre participation à la grève des femmes a été un moment important. Preuve en est que les parents en ont compris l’enjeu : malgré l’annonce qu’un service minimum serait maintenu pour les parents qui n’auraient pas d’autres solutions, dans une institution qui accueille chaque jour environ cent douze enfants par exemple, seuls huit sont finalement restés au-delà de 15 h 00 ce jour-là. L’équilibre, c’est garder cet intérêt pour accompagner les enfants dans les chemins du grandir, se faire une fête de tous ces moments de fulgurance, tout en continuant de s’indigner, et de résister lorsque c’est nécessaire.

Michelle Fracheboud et Karina Kühni

Bibliographie

Gaberan, Philippe (2010), Etre adulte éducateur c’est…: La place de l’adulte dans le monde postmoderne, Erès, Toulouse.