N°130 / Lire et relire

Depuis quelques années, internet nous offre de nombreuses et fabuleuses possibilités de nous informer. Ce sont des textes à télécharger en fonction de nos intérêts, des vidéoconférences, des sollicitations par les réseaux sociaux. Ce que l’on cherche se trouve immédiatement. C’est là en un clic ! Entre la définition rapide d’un mot ou la possibilité de télécharger un texte ou même un ouvrage en entier, c’est impressionnant. Ceci veut-il dire que nous « savons » mieux ? Télécharger un texte n’est-il pas confondu quelquefois avec acquisition de son contenu ? Utiliser le web est-il suffisant dans l’acquisition des savoirs ?

Cela fait vingt ans que j’utilise internet et je n’en suis pas sûre. J’entends la lecture spécialisée sur l’éducation de la petite enfance et son impact dans ma vie professionnelle. C’est en concurrence avec le livre. L’un peut-il remplacer l’autre ?

L’élan pour la lecture livresque, précédée par la recherche de documentation, m’a été donné durant ma formation. Mais pas seulement. J’ai déjà écrit dans cette revue[1] que la curiosité faisait partie de ma vie grâce à mon milieu familial et je suis arrivée en formation avec des projets d’apprentissages multiples sans avoir en l’occurrence des idées précises. La préparation des exposés sur la pédagogie m’a apporté de nombreuses satisfactions. Il nous fallait alors présenter nos connaissances à nos collègues, savoir argumenter les idées éducatives que nous avions découvertes. Il n’y avait pas à cette époque la possibilité de télécharger des textes tout prêts. Les choisir dans l’ensemble du livre, les lire, en extraire ce qui nous paraissait important, le réécrire à notre façon, était une manière de comprendre, de digérer et, surtout, de s’approprier les références dont nous allions nous servir dans la réalité pédagogique. J’imagine que nos formatrices avaient le projet de nous voir construire notre propre pédagogie en confrontation avec celle des auteurs. Je me souviens d’une « rencontre » fabuleuses avec l’ouvrage d’Adolphe Ferrière : L’école active[2] où je me suis dit : « C’est ça ! » J’ai recopié des passages et, par ce geste, je devenais propriétaire de l’idée qu’ils exprimaient.

C’est un geste complexe que l’écriture manuelle, alors que télécharger une partie de texte qui nous convient est différent et surtout illusoire quant à sa mémorisation. Avoir un livre en mains nous permet d’assimiler son contenu à notre rythme, de lever le nez, de rêver, de mettre en lien avec nos connaissances et notre expérience. Et éventuellement de lire tout haut, de redire pour soi-même. Là, une synthèse se construit qui nous « forme » et nous transforme. Ce qu’il y a d’important dans ces « gestes » d’appropriation, c’est ce qu’Antoine de la Garanderie appelle l’évocation, ce geste mental qui peut avoir la forme d’images, ou un support auditif où l’on « se redit » et qui nous permet de mémoriser. Si nous ne prenons pas ce court temps alors ce que nous avons lu ne s’imprime pas.

C’est pourquoi l’important par rapport au web, c’est de savoir ne pas se laisser aller à l’immédiateté ou la rapidité mais de l’utiliser en fonction de son rythme. Par exemple une vidéo sur une conférence, ou la présentation d’une démarche éducative qui défile, nous impose ses images et une certaine rapidité de visualisation. Et si nous ne savons pas l’arrêter pour se remémorer ce que l’on vient d’entendre ou de voir, cela peut nous laisser quelques images seulement. Des images frappantes peut-être mais si nous ne les analysons pas, elles seront inefficaces. Nous sommes bien souvent dans la séduction dans ce genre de transmission. Prenons le temps de faire le tri.

Il n’est donc pas question ici de délaisser le web, mais de savoir se l’approprier avec sagesse et efficacité. Ne pas se laisser séduire par cette fabuleuse technique mais s’attarder au contenu, le chercher, le trier, faire des liens, le réécrire sur son propre terrain.

Une autre chose concerne la lecture professionnelle, c’est la multiplicité de sollicitations que nous avons à affronter. Que de livres ! Que de rapports ! Que d’échanges d’informations par les réseaux sociaux, que de réponses à nos interrogations ! La sollicitation est forte. « Il faut avoir lu tel auteur » ou tel ouvrage. À se demander pourquoi les choses ne vont pas mieux dans le royaume de la petite enfance avec tout ce qui est publié. Alors que ce n’est pas le nombre d’ouvrages qui compte mais les trois ou quatre qui nous marquent et nous sont de fidèles références. Nous les relisons et les retravaillons. Ce qui n’empêche pas de lire ou de consulter certains « derniers sortis » qui vont réactualiser et surtout contextualiser ce que nous savons. Chaque époque a ses courants pédagogiques prétendument innovants et, grâce aux lectures que nous choisissons, nous pouvons nous situer, les adopter, les critiquer et changer d’avis. Nous sommes en mouvement entre autres grâce aux ouvrages de fond avec lesquels nous faisons des confrontations mais aussi par l’un ou l’autre article dans une revue ou même sur internet. A ce sujet certaines, personnes qui veulent vraiment comprendre un texte ressentent le besoin de l’imprimer pour mieux se l’approprier et le lire comme un texte sur papier. Comme si ce dernier support nous permettait d’avoir une autre perception.

Une question quant au choix de lecture : doit-on lire ceux qui commentent un auteur ou les ouvrages de l’auteur même ? J’aurais tendance à vouloir lire l’auteur même, afin de me faire ma propre opinion sur ce qu’il a voulu dire, plutôt que de passer par l’avis de quelqu’un d’autre. Mais je me souviens avoir eu envie de lire l’Emile de Jean Jacques Rousseau après avoir lu un commentaire sur ses idées quant à la punition. Ce texte a attiré ma curiosité et je me le suis fait offrir. Il fait partie maintenant de mes livres de références, même si les contradictions ou les ruses éducatives de l’auteur m’agacent quelque peu. J’aime faire le tri pour en extraire son génie. Il est plein de signets et de textes soulignés. J’y fais de nombreux liens avec les autres auteurs que je connais. J’y suis presque comme chez moi, alors que, je l’avoue, je n’ai pas tout lu.

Lorsque je reçois une revue pédagogique, comme celle-ci par exemple, c’est comme un rendez-vous que j’attends avec curiosité. Quel article va confirmer ce qui est important pour moi en éducation ? Vais-je trouver des références nouvelles en pédagogie ? Des réflexions sur les problèmes de société actuelle comme les enfants devant les écrans, le stress des parents et leur problème de disponibilité m’ouvrent à des façons de voir les choses auxquelles je n’aurais pas pensé. Il y a aussi les autres problèmes constants : le manque de connaissance de la petite enfance des structures responsables ou bien les différentes situations dramatiques de pauvreté économique et / ou affective des enfants. Ceci n’est pas nouveau. C’est ici que je recherche des témoignages où, par exemple, une directrice de crèche explique que, malgré la résistance de son institution, elle a trouvé une solution pour que les enfants sortent jouer dans un parc. Ou devant l’isolement de certains enfants et de leur mère, des solutions ont été mises en place grâce au travail en équipe qui a pu débloquer la situation et permettre le dialogue. Il arrive que, devant la description d’une situation sans solution immédiate, juste pour le partage, que ce soit l’expression d’une révolte, le dévoilement d’une situation politique inadmissible, je me sente moins seule. En fait, c’est bien cela que je demande, me sentir faisant partie d’une communauté qui vit des situations similaires. Des situations humaines où l’enfant et son développement sont en jeu dans un contexte qui ne le connaît pas et ne le reconnaît pas… sauf certains dont je désire lire les écrits.

Mais c’est notre travail intérieur qui est important dans l’approche de la petite enfance et non la multiplicité des informations.

Bernadette Moussy

 

[1]Revue [petite] enfance N° 119, « Témoignage d’une curieuse », pp. 70-73.

[2]-Ferrière, Adolphe [1922] (2004), L’école active, Fabert, Paris.