N°130 / Des dames patronnesses aux bourgeoises patronales

De nos jours, la petite enfance, comme la grande majorité des institutions dites sociales et éducatives, est noyautée par une multitude de « bonnes volontés » conservatrices qui s’allient avec empressement aux pratiques politiques des notables. Nous n’avons décidément rien appris de l’histoire. Si l’on pense aux horreurs commises par Alfred Siegfried et ses subordonné·e·s au nom d’une aide à l’enfance, il faut admettre qu’une telle capacité de nuisance n’a pu se développer qu’avec la complicité des autorités communales, cantonales et fédérales. Ce bon Docteur Siegfried, arracha plus de six cents enfants à leurs parents sous prétexte de lutte contre le nomadisme et entreprit de détruire leur culture. Il s’y prit avec cette brutalité légale qui caractérise les bien-pensants, fonda « L’Œuvre des Enfants de la grand-route » au beau milieu de la fondation de Pro Juventute, bénéficia du soutien inconditionnel du Conseiller fédéral Giuseppe Motta[1], s’employa avec zèle à enlever des enfants à leurs parents et à anéantir des enfances. L’air racial du temps l’y aida puisque les Roms (déjà !) étaient considérés comme fainéants, voleurs, dangereux, débiles et immoraux. Le mépris a la vie dure.

Ce redoutable entrepreneur de morale redoubla son pouvoir absolu en devenant le tuteur légal de beaucoup de ces gamins (il eut simultanément jusqu’à 250 pupilles). Les convenances sociales de l’époque permirent d’oublier que Siegfried avait été banni de l’enseignement bâlois pour atteinte à la pudeur d’un élève. Son successeur, le Docteur Peter Doebeli, connut une carrière très éphémère, puisqu’il passa par la case prison pour avoir abusé de quelques-unes de ses pupilles. La direction de l’Œuvre fut reprise par Clara Reust, transfuge de l’Œuvre d’Amour séraphique (Seraphisches Liebeswerk). Elle exerça sa « mission » d’assistance à l’enfance en difficulté dans la même ligne idéologique que Siegfried. Ces gens n’approuvaient pas vraiment l’eugénisme mis en pratique sous le IIIe Reich, mais ils étaient largement convertis aux théories raciales qui l’ont accompagné. Cela dura de 1926 à 1973, date de la dissolution de cette incroyable machine à déconner[2]. Tout au long de leur « travail », ces gens bénéficièrent de l’appui inconditionnel de juges, de policiers, de travailleurs sociaux et de psychiatres. En 1998, Christine Beerli, présidente du Conseil de fondation de Pro Juventute, présenta des excuses publiques, sincères et complètes (mais tardives) pour le mal qui avait été fait.

Le 3 septembre 2019, la Commission indépendante d’experts remettait son rapport au Conseil fédéral. On y lit avec stupeur que ce que l’on appelait, sans doute par euphémisme bureaucratique, des « internements administratifs », a concerné au moins 60 000 personnes. Entre 1930 et 1981, notre démocratie exemplaire et multiséculaire a permis la détention arbitraire de dizaines de milliers d’Helvètes qui n’avaient commis aucun délit. Des notables, bien sous tous rapports, désignèrent aux autorités les personnes fainéantes (on n’en sort pas !) et les immorales (il est assez facile d’être considéré·e comme « déviant·e » par ces gens-là). Ces milliers de pauvres (il s’agit avant tout de pauvreté), remplirent les prisons, les hospices et fournirent leur lot de travail forcé. Et le peuple souverain laissa faire…

Il y a des aveuglements qui sont avant tout une farouche volonté de ne pas savoir.

Ce que je veux dire avec ce passé qui ne passe vraiment pas, c’est que ce que nos pères et mères ont laissé faire, nous pourrions bien aussi le laisser passer. Par défaut de curiosité, par paresse intellectuelle, par insouciance politique et par manque de solidarité.

Ces « mesures de contrainte à des fins d’assistance » ne sont pas l’exclusivité des temps anciens, elles sont le fait d’une élite sociale qui songe du matin au soir et du soir au matin au maintien de ses privilèges. Ces dames bien mises et ces messieurs remarquablement bien élevés sévissent toujours dans une multitude de comités de bienfaisance pour le bonheur des enfants. Avec un peu de prudence et d’intelligence, nous pourrions faire en sorte que ces augustes assemblées réunissent aussi quelques mal-élevé·e·s, quelques impertinences marginales, quelques anarchistes, quelques féministes (qui ne se contenteraient pas d’un salaire égal dans un jeu de massacre social), quelques utopistes aux idées incongrues et quelques irréductibles indiscipliné·e·s. Nous aurions alors de solides garanties contre ces dérives autoritaires et meurtrières qui ont marqué notre histoire contemporaine.

En 1845, à Paris, Firmin Marbeau relate ainsi l’inauguration d’une crèche[3] : « Les pauvres mères, prévenues par les dames de charité, attendent ce jour comme le Messie. Une cérémonie touchante fait voir aux indigents que l’autorité, secondée par les riches, veille sur leurs enfants avec une sollicitude maternelle, et la cloche sainte annonce au pauvre qu’on pense à lui, annonce au riche qu’il faut donner… La Crèche est bénie ; Jésus protège les pauvres enfants ! »

Il était déjà question des dames de charité, des pauvres, des autorités pleines de sollicitude et de la générosité des riches…

Depuis dix ans, cette revue essaie d’entretenir une vitalité critique qui contienne un peu les pratiques d’allégeance aux puissant·e·s. En dehors d’une indiscutable obstination, il faut lui reconnaître aussi une farouche volonté d’arpenter des sentiers difficiles. Dans un monde qui tweet en 140 caractères, nous continuons à produire des articles longs ; contre des professionnel·le·s qui veulent des trucs pour résoudre des problèmes, nous croyons en la nécessité de penser ; aux étudiant·e·s qui sont si sûr·e·s d’en savoir assez, nous proclamons que le savoir est un plaisir de recherche et non un statut professionnel. Bref, selon quelques-un·e·s, nous avons tout faux et, selon quelques autres (plus rares), nous avons du mérite à continuer.

C’est l’avantage des minoritaires que de n’avoir pas toujours à plaire.

Pour nous, le travail c’est se coltiner la résistance du réel, affronter l’échec et recommencer à essayer d’y arriver. Nous prétendons aussi qu’il n’y a pas de professionnalité sans production de savoirs sur son métier.

Je dois ici préciser que ce « nous » est « plurivocal », qu’il contient sa part de contradictions, de disputes (au sens professionnel) et de divergences. Le monde éducatif n’est pas un long fleuve tranquille, l’enfance n’est pas un reposoir, le travail n’est pas une sinécure, une revue professionnelle n’est pas un oreiller de paresse. Mais c’est quand même une espèce de « nous ».

Nous aurions pu afficher sur la porte des bureaux que nous n’avons pas cette citation : « Mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major. »[4] Elle aurait affirmé aux yeux du monde la méfiance que nous éprouvons devant l’ordre et la leçon.

Pour mon compte, je suis sur le départ (par délit de vieillesse), mais je mesure l’envergure du travail réalisé et l’écart abyssal qu’il reste entre ce que nous devrions faire encore et ce que nous pourrons réaliser. Ce qui nous a tenu·e·s ensemble (ou presque), c’est ce que nous avions nommé « une haute opinion du métier », et que nous avons encore à étayer.

Il n’y a pas en Suisse une véritable ambition politique pour la petite enfance. Les Vaudois·es essaient depuis de longues années d’établir un « revenu déterminant unifié » pour calculer de manière semblable sur le territoire cantonal le coût des prestations petite enfance. Cela leur prendra encore un bout de temps… Quand on sait que même des comptables (qui parlent la même langue), n’y parviennent pas, on peut alors imaginer l’impossibilité relative qu’il y a à parler d’une politique suisse de la petite enfance entre Genève et Unterwald.

Mais il faut noter que la France (centralisée à outrance, avec une seule langue nationale) n’y parvient pas mieux. Le babil des directives et missions ministérielles est aussi impuissant que les encoubles linguistiques de notre Confédération avec ses commissions cantonales en traduction simultanée.

C’est que le problème n’est pas là. De même qu’il est urgent d’en appeler aux marges pour contenir les abus de pouvoir, il faut convoquer les poètes pour avoir une belle idée de l’enfance.

« Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ; que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol, le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle, comme la respiration du vent, le salubre de l’orage, le fécond de la foudre, prioritaire en tout, plénière d’emblée et citoyenne d’office. »[5]

C’est à partir de cet enfant prioritaire en tout et citoyen d’office qu’il s’agit d’élaborer une politique de l’enfance (sans oublier le vent, l’orage et la foudre). Pas en multipliant des parents qui travaillent par des coûts journaliers moyens, puis en escomptant des retours sur investissements majorés d’un solide contrôle social.

Ce manque d’ambition est la marque permanente du capitalisme total et de sa propension à tout transformer en marchandises. Il n’est pourtant pas si difficile de comprendre que le monde des marchands est incapable d’avoir une haute opinion de l’enfance.

« Nous vivons avec quelques arpents de passé, les gais mensonges du présent et la cascade furieuse de l’avenir. Autant continuer à sauter à la corde, l’enfant chimère à notre côté. »[6] Pourtant, depuis dix ans, nous triturons le passé pour en faire un présent moins bête tout en rêvant de lendemains radieux. L’enfance n’est pas une chimère, elle est tout ce qui nous reste pour toujours, et il nous appartient d’en faire quelque chose de beau, pour nous et pour les autres.

Jacques Kühni

 

[1]-Membre du Parti populaire catholique, qui deviendra le Parti conservateur populaire pour finir en Parti démocrate chrétien.

[2]-Voir Enfants dans la tourmente (2003), Ed. éésp, Lausanne.

[3]-Bouve, Catherine (2010), L’utopie des crèches françaises au XIXe siècle : un pari sur l’enfant pauvre, Peter Lang, Berne.

[4]-Char, René (1962), Fureur et mystère, Poésie Gallimard, Paris, p. 113.

[5]-Chamoiseau, Patrick (2017), Frères migrants, Points Seuil, Paris, p. 135.

[6]-Char, René (1988), Eloge d’une soupçonnée, Poésie Gallimard, Paris, p. 57.