N° 131 / Un regard critique sur notre monde

En lisant Le loup en slip n’en fiche pas une, de Lupano et Itoïz, paru chez Dargaud

  • Pourquoi devrai-je travailler comme un forcené et courir partout toute la journée ?
  • Ben, pour faire comme tout le monde !
  • Mais pourquoi tout le monde fait ça ?
  • Les gens travaillent pour gagner leur vie.
  • Mais enfin… Je n’ai pas besoin de la gagner, ma vie, je l’ai déjà. »

En me promenant à travers les rayons d’une librairie, le titre d’un album pour enfants accroche mon regard : Le loup en slip. Tiens, ça me dit quelque chose… Je m’approche et saisis le livre. Et là ça me revient : « Le loup en slip » c’est le nom du théâtre de marionnettes qui est au cœur de la bande dessinée, pour adultes cette fois, Les vieux fourneaux[1] ! Dans chacun de ces albums, en parallèle de l’histoire, la petite fille d’un des trois protagonistes prépare un spectacle de marionnettes pour les enfants, spectacle où on retrouve les critiques sociales traitées dans l’histoire. Et cette BD, je l’adore, pour son côté irrévérencieux, son humour décapant, sa critique acerbe du capitalisme, ses personnages de septuagénaires militants, révoltés, mais bourrés de défauts aussi. Vieux, mais toujours engagés et prêts à donner de leur personne pour changer le monde ou aider leurs proches… Après avoir rapidement feuilleté l’ouvrage, je l’emporte.

Il s’agit du quatrième volume de la série, qui s’intitule Le loup en slip n’en fiche pas une. Quelques recherches m’apprennent que l’invention du loup en slip est partie en fait, bien avant la création des Vieux fourneaux, d’une histoire familiale de l’illustratrice, Mayana Itoïz. Son fils avait très peur du loup et elle a eu l’idée de lui peindre un loup portant un slip ridicule, afin d’en faire un personnage amusant. Lupano et Cauuet avaient glissé ce personnage dans leur BD pour lui faire un clin d’œil.

Les trois comparses ont ensuite eu l’idée de réaliser des albums pour enfants en reprenant ce personnage. Le propos était de traiter les mêmes thématiques, mais en les adaptant aux plus jeunes. Ainsi le premier tome parle de la peur : le loup en slip vient s’installer dans la forêt et tous les habitants sont inquiets. Certains vont en profiter, instrumentaliser cette peur et tout un business va se développer afin d’assurer la sécurité de chacun… Quant au loup, les habitants finiront par découvrir que leurs craintes étaient fondées sur des préjugés et que c’est en fait un chic type. Toute ressemblance…

L’album que j’ai acheté tourne autour du thème du travail : Qu’est-ce que travailler ? Est-ce que le vrai travail se mesure au fait de toucher un salaire, de gagner beaucoup d’argent ou alors à son utilité pour la société ? Quand devient-il aliénant ? Qui sont les vrais profiteurs ? Toutes ces très sérieuses questions, les auteurs les traitent avec humour, poésie et à hauteur d’enfant.

Le loup est considéré comme « une feignasse » ou un voleur parce qu’il n’a pas d’emploi salarié. Pourtant une enquête montrera qu’il est loin d’être inactif : il aide plusieurs habitants de la forêt et accompagne les enfants en sortie scolaire. Toutes ces activités sont bénévoles. Remarquons qu’elles sont de l’ordre du travail reproductif, ou du care, soit celui qui est, dans la société, le plus souvent affecté aux femmes, effectué gratuitement ou tout au moins peu valorisé car considéré comme « naturel ». Ce qui n’empêche qu’on aurait bien de la peine à s’en passer. Comme dans l’histoire de cet album où tous les bénéficiaires de son aide réclament son retour.

Ce livre est un hybride très réussi entre BD et album. Au niveau du dessin, j’ai bien aimé les doubles pages qui fourmillent de détails à explorer avec les enfants. En particulier celle qui représente une usine dans laquelle les employés courent dans tous les sens. Des pancartes « édifiantes » sont suspendues au mur : « On la ferme ! »; « On s’épanouille au travail ! » ou encore : « On se magne », tandis que le patron-écureuil qui désigne le loup à la vindicte populaire car, selon lui, il n’en fiche pas une, trône dans un fauteuil au milieu des sous gagnés et cherche comment en gagner encore plus. On découvrira même que lui, ses sous, contrairement à ce qu’il prétend, il ne les a pas gagnés mais en a hérités… Je vous laisse découvrir la chute.

L’ouvrage est aussi un bijou au niveau du langage, très poétique, avec des rimes, des jeux de mots, des allitérations et des assonances.

J’ai bien aimé ces albums délicieusement subversifs. En effet, il est rare de trouver des histoires pour enfants qui traitent de sujets politiques, comme ici, les classes sociales, le travail et les inégalités. A travers ces petites histoires, simples et pleines d’humour, c’est un regard critique sur notre monde que les auteurs offrent aux enfants (et aux adultes qui auront autant de plaisir à les lire). Ils démontrent ainsi, si cela était encore nécessaire, qu’il n’y a pas de sujet qui ne puisse être abordé avec les enfants.

Ces albums sont destinés à des enfants dès cinq-six ans environ, plutôt de petits écoliers. Chez moi, mes filles les ont découverts avec plaisir mais elles sont à l’âge de l’adolescence et connaissaient déjà Les vieux fourneaux… Qui sait ? Un lecteur pourrait prendre le relai et raconter comment s’est passée la rencontre entre cette histoire et un groupe d’écoliers ?

Michelle Fracheboud

[1]-De Lupano, Wilfrid et Cauuet, Paul, Ed. Dargaud, Paris.