N° 131 / De camarades à chers et chères ­collègues

Collectif est un drôle de mot. Certain·e·s l’associent systématiquement, mais discrètement, à collectivisme, ce qui lui donne une allure de kolkhoze soviétique. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, on oppose facilement collectivisme et individualisme. Vous devinerez aisément lequel de ces deux mots tient le haut du pavé aujourd’hui.

Dans le Val d’Illiez, où j’habite depuis quarante ans, j’évite de prononcer le mot « communisme », tant la réaction demeure vive. Au début de mon installation, j’avais l’impression d’avoir raté un chapitre de l’histoire : je me disais que les chars de l’Armée Rouge avaient occupé la vallée, que les Russes avaient déporté les curés et leurs ouailles en Sibérie et que tout cela m’avait échappé. Il m’a fallu un certain temps pour mesurer l’ampleur du contrôle idéologique que l’Eglise avait instauré dans cette verdoyante contrée et de la peur du rouge qu’elle avait instillée. Dans mon village, le mot collectif se prononce doucement. Les fables ont la vie dure.

Si l’on fait un petit détour par l’étymologie, on apprend que collectif vient du latin collectivus que l’on traduit par « qui rassemble ». Ce qui devrait mettre tout le monde d’accord ; mais il y a un petit commentaire assez mystérieux : « Par influence du russe, un collectif désigne aussi un groupe de travail, puis un groupe d’action »[1]. Noter au passage qu’en russe camarade se dit tovaritch, qui est tout aussi appellatif que désignatif.

Par le passé, j’ai appartenu à un syndicat où on se donnait du « camarade », qui est devenu, par contamination social-démocrate, un « cher collègue » très bien élevé et a donné, sans que j’en prenne la mesure, un signe de létal embourgeoisement. Collègue vient du latin collega qui signifie « celui qui a une même charge dans une magistrature ». Largement de quoi éprouver quelque nostalgie…

Plus près de nous, dans le champ de la petite enfance, il faut se rappeler les propos d’un tribun de l’extrême centre très à droite : « Longtemps nous n’avons pas voulu admettre que de plus en plus d’adeptes de la “génération soixante-huitarde” se sont incrustés dans des positions importantes de l’administration et notamment dans toute l’instruction publique – au point que des conceptions désastreuses de la vie et les idéologies gauchistes de ces milieux se sont profondément incrustées dans ce secteur. (…) On veut nous imposer un modèle familial extra-familial et étatisé moyennant des encouragements publics, desdits financements de départ pour des crèches, des garderies, des cantines, des devoirs surveillés, etc. L’éducation collective par des employés de l’Etat prend la place de l’éducation au sein de la famille. Avons-nous oublié les dégâts énormes faits par les champions de l’éducation collective, les nazis et les communistes ? »[2]

Dans la catégorie des imbécillités politiques, il convient de noter la permanence idéologique de cette crainte de tout ce qui pourrait se cacher derrière le mot collectif.

Pour rassurer le tribun en question, je serais tenté de lui confirmer que les éducs « soixante-huitard·e·s » sont une infime minorité des professionnel·le·s agissant sur le terrain et que, pour son bonheur exclusif, la petite bourgeoisie a envahi durablement le champ éducatif de la prime enfance, avec ses corollaires habituels : l’ignorance et l’incuriosité.

Au chapitre des enfants « collectivisés », il faudrait aussi parler des kibboutzim. Je me souviens de ce danseur Ohad Naharin, fils de kibboutzniks, qui évoquait, dans un film documentaire[3], une enfance plutôt joyeuse. Parce que (le saviez-vous ?), les enfants ensemble ça joue la plupart du temps, pour autant que l’ambiance y soit au jeu plutôt qu’à la souffrance.

Un collectif de travail, au sens étymologiquement russe, rassemble des professionnel·le·s qui, jour après jour, se collent à la tâche d’éduquer des gamin·e·s qui ne sont pas à eux, sans se prendre pour leurs parents ni se prendre pour des agent·e·s d’un état cryptocommuniste. Dans un milieu d’éducation collective, on trouve parfois des collectifs de travail et du travail collectif au sens d’une activité relativement synchronisée visant à peu près les mêmes buts. Parfois le but se réduit à tenir la journée sans accident grave et sans baston généralisée.

En petite enfance, un collectif de travail œuvre dans des univers assez imprévisibles (personne ne sait vraiment de quoi sa journée sera faite), instables (personne ne sait absolument qui de ses collègues ou des enfants sera là, ni dans quel esprit ils / elles seront là), exigeants (tout le monde, ou presque, s’accorde à dire que les gestes éducatifs ont des conséquences) et épuisants (l’engagement intellectuel et affectif est quasiment permanent).

En petite enfance, n’en déplaise aux gestionnaires, les situations n’ont jamais la simplicité décrite dans les cahiers des charges ; elles véhiculent leurs lots de surprises et exigent de l’intelligence et de la prudence. Les recettes de cuisine éducative n’y suffisent jamais, il faut s’accrocher, sentir, deviner, interpréter au risque de se tromper, essayer au risque d’échouer, réajuster constamment en allant de ce qui coince à ce qui roule, improviser, inventer, juger, etc., le tout en continuant de s’efforcer à penser ce qui advient au risque de « possibiliser » l’inattendu et au risque salutaire d’être ravi·e de ce qui se prépare.

En petite enfance, un collectif de travail devrait être un espace délibératif, c’est-à-dire que le travail devrait être soumis au jugement de celles et ceux qui s’y collent pour de bon. La délibération, qui peut devenir dispute professionnelle, c’est quand on juge ce qui a été fait et ce que c’est devenu tout en discutant ce qui aurait pu être. Cela demande de l’intelligence et du savoir.

Agir c’est souvent effectuer, et cela a des effets. Il faut les évaluer, se réjouir des trouvailles et déplorer les échecs, puis réparer ce qui doit l’être. Cela demande de la prudence et du courage.

Il y a des collectifs de travail qui s’étiolent dans des silences que l’on a pris pour des adhésions, alors qu’il s’agissait d’une obstination à taire ce qui risque d’indisposer. Il y a ces collectifs de travail qui crèvent devant la volonté de ne pas savoir de quelques-un·e·s tout occupé·e·s à obstruer la curiosité.

En petite enfance, il y a aussi des collectifs structurés autour de ce que j’appelle (après Roland Gori), des chevilles œuvrières. Ces éducs entretiennent leurs forces parce qu’ils / elles œuvrent à faire de la belle ouvrage ; et ça se voit sur les visages des adultes et des enfants quand le moment a été beau, drôlement étrange ou étrangement drôle, mais beau.

Celles et ceux qui savent encore percevoir l’extraordinaire vitalité de la curiosité enfantine, sont capables de vivifier leur métier au point de modérer l’épuisement professionnel qui flingue les meilleures intentions.

Je me répète sans doute, mais Deleuze faisait une distinction entre la fatigue et l’épuisement. La fatigue c’est quand on ne peut plus réaliser, l’épuisement c’est quand on ne peut plus « possibiliser ». Les organisations purement gestionnaires du travail poussent les gens à l’épuisement. Les professionnel·le·s se perdent dans des stratégies défensives et y laissent leurs dernières forces. L’épuisement devient le terreau des pratiques déloyales entre collègues et les épuisé·e·s enterrent régulièrement des collectifs jadis solidaires et féconds. La désignation des coupables n’est pas d’un grand secours, le tribunal des inquisitions laborieuses n’est pas une réparation durable de ce qui est amoché. Si le travail n’est pas la vie, il en est une solive solide, et je sais bien que c’est le vivre ensemble qui est gravement lésé quand on ne peut pas bien faire ce que l’on tient à faire le mieux possible. Tous les collectifs s’écroulent quand ils sont contraints à faire du sale boulot. Au sens de ce qui salit la dignité plutôt que de ce qui salit les mains. ¢

Jacques Kühni

 

[1]-In Dictionnaire historique de la langue française (2010), sous la direction d’Alain Rey, Ed. le Robert, Paris.

[2]-Discours de Christoph Blocher, Assemblée extraordinaire du 5 décembre 2009, à Pfäffikon.

[3]-In M. Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin (2015), de Tomer Heymann.