N° 132 / La férocité des normes, la brutalité des institutions

Il y a tout près de chez moi, le long d’une rivière parfois tumultueuse, un sentier planétaire. Il y a longtemps, alors que j’étais un jeune père avec des velléités pédagogiques, nous marchions dans le ciel du système solaire et mes enfants savaient l’énormité de Jupiter, la petitesse de la Terre et le minuscule de Pluton, la dernière planète qui nous faisait marcher « trop loin » disaient-elles. Une vingtaine d’années plus tard, seul (les enfants finissent toujours par marcher sur d’autres sentiers), j’ai dû reconnaître que tout cela n’était que balivernes, Pluton n’était plus une planète ! Le 24 août 2006, l’Union astronomique mondiale a rétrogradé Pluton dans la catégorie des planètes naines et lui a donné le numéro 134 340 dans le catalogue des objets mineurs. En ce funeste jour de 2006, une certaine rigueur documentée s’est trouvée trahie par une décision normative. Les astronomes, maîtres des normes planétaires, ont fracassé, l’air de rien, une assurance paternelle laborieusement établie. Les normes peuvent changer, sans tambour ni trompette, pendant que vous avez le dos tourné.

Jadis, quand Pluton était encore Pluton, Marie Bonnafé écrivait : « Comment ne pas voir également que les enfants comme les adultes étiquetés handicapés se retrouvent être en proportion impressionnante parmi les travailleurs immigrés et leurs familles ? L’ambition est donc de mettre sur le compte de l’individu pris isolément ce qui n’est que l’effet des rapports sociaux capitalistes. Ainsi tout ce qui n’entre pas dans la norme qu’implique la loi du profit est rejeté sans merci. »[1] Il faut ici comprendre que ce que la norme définit comme normal, désigne dans le même mouvement ce qui est anormal en consacrant au passage un pouvoir de domination qui ne devrait pas nous surprendre. Ici, chacun·e se souviendra que les dominé·e·s présentent souvent « l’avantage » d’être des exploitables.

Au chapitre des violences instituées il y a malgré tout des inattendus qui donnent à penser. « Deligny a lui-même insisté sur le rôle important de la guerre dans son expérience. Il a livré à Emile Copfermann, qui l’a rappelé dans sa belle préface des Vagabonds efficaces, le récit devenu célèbre de l’évasion des pensionnaires d’Armentières (également commentée par le psychiatre communiste Louis Le Guillant). Quand un hôpital psychiatrique est bombardé, les fous s’en échappent, comme les autres. Tous ne réintégreront pas l’institution. Certains, découvre-t-on plus tard, se sont apparemment guéris tout seuls. Guéris ou simplement adaptés ? Ils ont su faire oublier leur statut asilaire, leur état de “chroniques”, ils ont su “s’infiltrer” dans la vie courante, comme ça, au petit bonheur la chance. »[2] Il arrive donc que des lignes de fuite deviennent des possibles en devenir. Survivre aux bombes tout en échappant à l’asile est sans doute une rareté statistique, mais à Armentières, au détour d’une guerre, quelques-uns ont réussi à défaire des « paroles de destin ».

Au temps des naissances, j’ai, comme d’autres, des souvenirs particulièrement vifs. En contemplant ces bébés à peine nés je me suis empressé de vérifier la perfection de leurs mains, de leurs pieds et de leurs oreilles. Ce qui m’a bouleversé c’était d’être si heureux qu’il ne leur manque rien et qu’ils n’aient pas quelque appendice en trop. Que ces enfants aient survécu à la violence d’un accouchement était déjà prodigieux, mais qu’en plus ils aient l’air normaux tenait du miracle. Ce bonheur particulier (qui tient d’un indécent soulagement) disait la puissance de l’angoisse devant le risque de l’anormalité.

En grandissant, ces enfants se sont appliqués avec plus ou moins de vigueur à me rappeler que grandir c’est dévier. Que ce soit dans les écarts de taille et de poids par rapport à cet enfant moyen et parfait que les courbes dessinent dans l’imaginaire des professionnel·le·s de la santé, que ce soit dans les éventuels retards de capacités langagières que les mêmes subodorent, que ce soit dans cette lenteur qu’ils mettent à être propres (de mon temps, c’était plus rapide disent les grands-mères), que ce soit dans cette aptitude à la socialisation que mettent en doute des éducs pressé·e·s de dépister la merveilleuse anomalie qui survalorise leur travail dit éducatif, ces enfants que vous aviez trouvés normaux les premières heures vont s’échiner à sécréter de l’écart à la norme qui vous rendra coupables de parentalité médiocre. Le passage par la lessiveuse scolaire durera encore plus longtemps et vous serez essoré·e·s, comme parents, par la constance des difformités insignifiantes que la machine vous signalera jour après jour. A cela s’ajoutera la puissance du chantage à la réussite que vous entretiendrez avec application. Si d’aventure vous avez échappé aux institutions policières et judiciaires, vous remercierez le ciel de sa clémence et éviterez pour un instant de vous sentir largement incompétent·e·s. Il ne vous restera plus qu’à assumer la responsabilité éternelle de leurs réussites sociales et matrimoniales. Ce qui vous aura facilité la tâche, c’est que, dans ce chaos généralisé, vous aurez rencontré quelques personnes intelligentes qui vous auront susurré de manière convaincante que vos gamins ne sont pas des monstres. Leurs pieds, leurs mains et leurs oreilles ont perdu depuis longtemps cette beauté rassurante, mais il y a eu d’autres ravissements.

Du côté parental, il y a une friction permanente entre ce qui est convenable et ce qui est taxé d’inconvenant pour les enfants. Du côté des gosses, il y a une quête plus ou moins verbalisée en ces termes : « Pourquoi ne puis-je pas vivre dans une famille un peu normale ? » Suivant les jours, la météo et les humeurs, il est largement impossible d’être le parent qu’il faut à vos enfants. Si les institutions étaient à la hauteur, elles serviraient de tiers lieux et relativiseraient les divergences en fabriquant des espaces que l’on pourrait dire transitionnels.

Bien sûr, les problèmes des enfants de l’opulente bourgeoisie ne sont pas les mêmes que ceux des enfants de l’extrême précarité. Pour le dire en deux mots, il n’en reste pas moins qu’au fil du quotidien, il y a des moments où les enfants difficiles ont des parents impossibles et d’autres où les parents difficiles naviguent avec des enfants impossibles.

Les professionnel·le·s devraient savoir d’expérience avec quelle facilité on frise le désastre éducatif. C’est précisément cette frisure désastreuse qui devrait nous protéger des décrets d’anormalité développementale que certain·e·s profèrent à jet continu avec cette suffisance qui caractérise le jargon des expert·e·s. Pour mon compte, je ne connais que des parentalités avec des épisodes d’insuffisance et des enfances avec des impossibilités temporaires de bien grandir. La question qui nous occupe encore et encore c’est comment empêcher les institutions de rapetisser les enfances qui leur sont confiées.

Devant la difficulté du travail certain·e·s entonnent le chant déploratif du manque de reconnaissance et produisent ce lamento lancinant qui lamine le réel. D’autres se saisissent du difficile pour comprendre et mettre en œuvre ce qui aide. « Pour tester une démarche clinique, j’ai repris l’histoire de la médecine, et particulièrement l’ouvrage de Michel Foucault, Naissance de la clinique (1983). Cet auteur montre, en particulier, que la médecine a beaucoup progressé lorsqu’elle a quitté la santé et le normal pour partir de la mort et de la pathologie. J’ai l’impression qu’un enseignant fait le même saut qualitatif lorsqu’il accepte de partir de la difficulté : refus d’apprendre ou douleur de lire ; lorsqu’il entrevoit où est la souffrance de penser et d’enseigner ; quand il renonce à l’élève moyen, au maître moyen, et accueille ce qui surgit et bouscule la norme.

L’école n’est pas la médecine, dira-t-on ; elle n’a ni à réparer ni à guérir, elle se définit en premier lieu par la norme. La norme est certes définie par la société, mais il y a, dans la singularité des humains, pas de maître normal, d’apprentissage normal. Faire ainsi basculer notre pensée permet d’évoluer et créera peut-être moins d’anormalité justement. »[3]

Ces éducs qui pensent que leur travail c’est aussi chercher à comprendre et donner à voir ce savoir qu’elles et ils élaborent, n’ont jamais à déplorer une absence de reconnaissance. Leur utilité sociale est reconnue par les parents et leurs enfants, elle est durable, elle résiste à l’usure du temps même si leur hiérarchie fait mine de l’ignorer. Ce n’est pas parce qu’un avocat fiscaliste gagne cent fois plus qu’un·e éduc que son utilité sociale est avérée. Les preuves du contraire sont établies. C’est simplement que les fiscalistes sont de bien meilleurs politiques que les éducatrices, que les caissières et que les infirmières parce qu’ils maîtrisent parfaitement les institutions du pouvoir.

Jacques Kühni

[1]-Bonnafé, Marie, « Vivre à Monoblet », La Nouvelle Critique, N° 110, janvier 1978.

[2]-Chauvière, Michel, « Devenir Deligny », in Fernand Deligny, œuvres, (2007), L’Arachnéen, Paris.

[3]-Cifali, Mireille (2019), Préserver un lien, Puf, Paris, p. 51.