N° 132 / Un alter écho à la norme alitée

Une des missions centrales des professionnelles de la petite enfance est l’accueil des enfants et de leurs familles. Etymologiquement accueillir est formé du préfixe ad, « direction », et cueillir, qui dans sa forme latine veut dire « rassembler ».

En d’autres termes, nous pouvons traduire la mission d’accueil de la petite enfance comme le fait de séparer l’enfant (de sa famille) pour le conduire dans la collectivité. Les professionnelles concernées ne s’y trompent pas, c’est un acte complexe, non dénué d’ambiguïté et largement influencé par les politiques et les valeurs sociales. C’est cette même complexité qui nécessite, quand bien même beaucoup ne le comprennent toujours pas, que les professionnelles de la petite enfance soient suffisamment formées.

L’un des enjeux de l’accueil est la manière dont le / la professionnel·le se situe dans la relation. La posture et le rôle sont définis par le sens que l’on va donner à la mission d’accueil. S’agit-il de faire une place à un individu dans une collectivité pour qu’il puisse développer sa capacité relationnelle, en s’appuyant sur ses caractéristiques propres ou plutôt d’incorporer l’individu dans une collectivité en le conduisant à intégrer des normes et des comportements attendus.

Ce sont là les deux faces d’une même pièce, l’enfant doit intégrer des normes sociales pour pouvoir vivre en société, pour autant, ces acquisitions ne devraient pas signifier qu’il doive renoncer à ce qui lui est propre, aussi spécifique que cela puisse être. C’est cette gymnastique intellectuelle et psychique que les professionnelles sont amenées à faire à chaque moment dans les interactions avec l’enfant : transmettre la norme en tenant compte de la singularité des situations. Si la règle est commune, Alice, Noam, Sofia ou Esteban ne sont pas égaux devant elle. Pour Alice, manger de tout est très facile, Noam n’aime rien, Sofia mange trop et Esteban pleure quand on lui met des légumes verts dans son assiette.

La formation professionnelle participe à permettre aux professionnelles de prendre de la distance. Se distancer de soi y compris en tant qu’être social, pour ne pas appliquer une réponse toute faite à partir des normes, mais construire une réponse individualisée qui tienne compte de la complexité de la construction identitaire.

La construction des préjugés et des représentations est un processus cognitif, constitutif de l’identité. C’est aussi un mécanisme de défense et il nous est difficile de nous en distancer. C’est le processus par lequel nous définissons nos appartenances aux différents groupes sociaux qui construisent notre identité. Ce processus est très exclusif, car les frontières de ces identités ne sont pas particulièrement poreuses et surtout construites sur des représentations réductrices. L’identité est complexe, car composée de nombreux groupes et sous-groupes, mais souvent nous la ramenons à sa plus simple expression lorsque nous cherchons à identifier l’autre. Cette simplification identitaire nous conduit à réduire le champ des possibles et des réponses à apporter et il faut souvent lutter pour ne pas résumer l’autre à sa différence.

Notre volonté d’accueillir l’autre pour ce qu’il est vient littéralement s’écraser contre le mur de nos préjugés sociaux. Où que porte notre regard, nous sommes enfermés par les représentations reçues dans notre propre éducation : le genre, l’orientation sexuelle, l’origine ethnique et sociale, le physique, etc., autant d’éléments qui se dressent comme un mur nous empêchant de percevoir l’être dans sa complexité, le réduisant d’un seul regard, d’une seule perception à une seule facette de son identité : un handicapé, une fille, un homosexuel, un Noir, un étranger, un gros, une moche, une concierge, une caissière, etc. (autant vous dire que si vous êtes une concierge, obèse, noire, lesbienne, étrangère, moche et claudicante, il y a peu de chance que le monde s’aperçoive que vous avez une voix magnifique, une grande intelligence relationnelle ou / et un QI de 190).

C’est aussi vrai dans le sens inverse, la perception peut être positive, le préjugé valorisant : un garçon, un médecin, une belle femme, un enfant calme, un riche. Ils n’en sont pas moins réducteurs et enfermants, ils influencent directement notre comportement face à l’autre.

 

Le complexe de Don Quichotte

Personnellement, je ne m’y fais pas, malgré les années. Je suis toujours aussi choquée et révoltée quand j’entends ces phrases toutes faites qui nous renvoient soit à notre condition d’homme ou de femme, ou à quelque facette que ce soit de notre identité.

Je me trouve à un anniversaire d’enfant. L’animatrice (une femme donc), déguisée en clown, sort sa pompe à ballon. Autour d’elle, quatre enfants : une fille d’une dizaine d’années et trois garçons entre 2 et 6 ans. Elle annonce : « Vous allez m’aider à appuyer sur la pompe. Enfin, surtout les garçons, car ils sont plus forts. »

Je reste sans voix, la seule fille présente fait trois têtes de plus que les autres, mais, même dans ce contexte, « les garçons sont plus forts ».

Et plus le temps passe, plus je suis effarée de constater à quel point les femmes transmettent et défendent le sexisme ordinaire. Je raconte la scène de l’anniversaire à deux connaissances, une femme et un homme (tous deux travaillent dans l’éducation). Et, elle de me répondre : « Mais, c’est vrai que les hommes sont plus forts que les femmes ! Il faut arrêter de vouloir qu’on se ressemble tous ! Laissez les garçons être des garçons et les filles, des filles ! »

Je reste là, désarmée, face à cette femme qui fait deux fois la taille de son homologue masculin et qui pourrait le mettre à terre d’une seule baffe. Je ne sais pas quoi dire et il me semble me souvenir de la silhouette pas si lointaine des moulins à vent…

Il n’est évidemment pas question de faire en sorte que l’on se ressemble tous, au contraire. L’idée c’est que chaque fille puisse être la fille qu’elle veut, le garçon être le garçon qu’il veut, simplement ou même plus, parfois une fille se sent un garçon et inversement.

Nous appliquer à défendre cette ligne est un combat qui n’aura sans doute pas de fin. La bonne nouvelle c’est que si c’est parfois décourageant, ce n’est pas totalement vain. Le monde change, la société évolue et les représentations sociales aussi.

 

Des victoires ordinaires

Le travail consiste à défaire le nœud de nos représentations pour nous saisir de ce qui est réellement signifiant dans l’expérience de vie. L’invitation à écrire cet article était venue aussi de ce que je pouvais dire d’intéressant sur le sujet, puisque, en tant que femme lesbienne dans notre société, je me suis confrontée, plus que d’autres peut-être, aux préjugés sur la différence.

A la question de savoir si je rencontre de l’hostilité, je réponds que non, heureusement ça ne m’est encore jamais arrivé. Mais, régulièrement, je fais face à l’aspect réducteur des préjugés ; c’est dans des échanges cordiaux ou mêmes amicaux que je saisis toujours l’occasion de les faire reculer un peu. Lorsque quelqu’un me dit qu’il serait très mal à l’aise si le couple d’amis (deux hommes) qu’il a invité à manger se mettaient à se rouler une pelle dans son salon, je peux répondre que je serais mal à l’aise si n’importe quel couple faisait cela dans mon salon. Quand on salue l’équilibre de ma famille, mais qu’on me suggère que certains couples homosexuels font un peu peur en tant qu’éventuels futurs parents, je peux répondre avec humour que certains couples hétérosexuels sont tout aussi terrifiants en tant qu’éventuels futurs parents.

Je fais le choix de répondre aux questions qui se posent face à qui je suis, même lorsqu’elles deviennent un peu intimes, à porter publiquement cette part de mon identité, parce que c’est ainsi que je gagne des combats ordinaires, face à des préjugés ordinaires, en montrant que ce ne sont que des représentations et que, somme toute, mon couple, ma famille sont tout ce qu’il y a de plus banals si ce n’est même normaux, et que, pour autant, nous ne sommes pas une exception.

Plus j’écris, plus je prends de la distance, plus je me rends compte que ce que j’ai à dire (et j’espère que c’est intéressant) provient de mon parcours de vie en général et de quelque chose qui m’habite depuis toujours. Ce qui est constitutif le plus fondamentalement de mon discours sur la différence ou la normalité provient d’un sentiment d’injustice profond, ressenti à maintes et maintes reprises depuis mon enfance, à mon égard ou à celui d’autres.

 

Ressembler ou rassembler ?

J’ai longtemps pensé qu’être différent nous rendait d’office tolérant. En effet, comment défendre le droit à la différence et en même temps être intolérant ?

Eh bien, dans les faits, j’ai rencontré des étrangers affreusement racistes, des femmes horriblement sexistes et des homosexuels homophobes ! Pour moi, ça reste totalement contradictoire, mais c’est un fait, nous ne sommes pas sauvés des préjugés par nos différences. Parfois, c’est même tout le contraire.

On observe ce phénomène dans les choix idéologiques et politiques. Nombreux sont les enfants d’immigrés qui, intégrés et ayant obtenu la nationalité du pays d’accueil, soutiennent et rejoignent des partis ouvertement opposés à l’immigration et à l’intégration des étrangers. La défense du sexisme ordinaire par les femmes est du même registre. Par peur de ne pas faire partie du groupe identitaire valorisant, nous en adoptons les représentations les plus extrêmes.

Pourquoi ? Parce que le besoin fondamental n’est pas tant de ressembler, que d’être rassemblé, de faire partie de la collectivité, du groupe, de la société. Deux choix sont possibles, défendre notre appartenance au prix de nos différences ou défendre le fait que nos différences ne nous excluent pas.

Le concept d’inclusion va dans ce second sens et on voit bien à quel point il rencontre des résistances dans la réalité, au-delà de la question non négligeable des moyens. Il y a quelques années, en écrivant à plusieurs mains et plusieurs professions un article pour la revue autour de l’inclusion[1], nous avions débattu des termes utilisés pour parler des enfants en situation de handicap. Nous avions, entre autres, évoqué les termes enfants ordinaires et extraordinaires. Très vite certains se sont opposés à cette formulation, car elle entraîne une forme de discrimination positive qui risque à nouveau de définir l’individu par sa différence, mais également car elle est défavorable pour les autres (les ordinaires). C’est un obstacle récurrent dans la défense des minorités, leur reconnaissance ne doit rien coûter au groupe dominant.

J’aurai voulu ne pas le citer, car le propos et leur vision du journalisme me désespèrent, mais on ne peut pas faire plus belle illustration : le GHI titrait un article le 10 mars de cette année : « Ces minorités qui nous[2] tyrannisent. »[3] Le journaliste évoquait dans son article une série non exhaustive de minorités (antispécistes, ultraféministes, écologistes radicaux, militants LGBT) qui s’attaquent à l’homme blanc hétérosexuel et qui, selon lui, nous[4] pourrissent la vie, contribuent à l’individualisation et à une société d’interdits. Une société bien-pensante.

La seule chose que ne définit pas l’article et qui est pourtant la seule véritable question, c’est qui peut bien être ce « NOUS » ?

 

Le nous inclusif

La petite enfance jouit d’une chance incroyable, les enfants que nous accueillons sont encore peu enfermés dans les préjugés et les représentations. Ils commencent à les explorer vers 3-4 ans et c’est peut-être l’occasion de développer chez eux (et chez nous par la même occasion) une culture inclusive.

Pour défaire le nœud de nos représentations, il faut mettre en place des espaces d’échanges et d’élaboration. Comprendre ce qui se joue pour l’enfant, ce qui est significatif pour lui dans la situation. Et, à ce moment-là, oser la différence de traitement. Les professionnelles ont souvent très peur de faire des différences, des exceptions, dans une course à l’égalité perdue d’avance.

Nous l’avons vu, Alice, Noam, Sofia ou Esteban ne sont pas égaux devant leur assiette. Vouloir les traiter tous de la même manière pour ne pas faire de différence est finalement très injuste. Mais la diversité dans l’élaboration des réponses demande aussi de questionner ce qui est significatif pour nous.

Une partie de ce travail se fait à travers le langage. Ainsi pour lutter contre les préjugés et changer la posture professionnelle (et politique) autour de la question du handicap, un premier pas a été franchi dans les années 1990, lorsque l’on a cessé de parler de personne handicapée, pour parler de personne en situation de handicap. L’individu n’est plus résumé par son écart à la norme, c’est la norme qui est remise en question. Si c’est la personne qui est handicapée, on est vite limité dans les moyens d’action. A contrario, si c’est la situation qui est handicapante, alors on peut mettre en place des moyens auxiliaires pour faire diminuer ou disparaître le handicap (rampe d’accès, traduction en braille, etc.).

Les articulations du langage sont importantes, même si elles mettent du temps à agir sur l’application des concepts qu’elles sous-tendent et encore plus à faire reculer les représentations sociales. Elles sont un outil précieux, car elles nous permettent de questionner nos postures et nous aident à nous défaire de nos représentations.

Et, si les jeunes enfants sont parfois très normatifs dans leur discours (les filles ont les cheveux longs, les garçons les ont courts), ils sont souvent bien plus à l’aise que nous face aux différences de traitements. Si on explique à Noam qu’Esteban semble avoir peur des légumes verts, il y a beaucoup de chance pour qu’il élabore une explication significative pour lui face à cette différence et qu’il accepte sans broncher d’avoir dans son assiette des choses qui ne se trouvent pas dans celle de son camarade.

Cécile Borel

 

[1]-Rachel Arnold, Cécile Borel, Tamara Mantegazza et Raphaël Steffen, « Quelles institutions dans quels réseaux pour quelle inclusion ? », Revue [petite] enfance, N° 110, janvier 2013.

[2]-Mis en gras par l’auteure.

[3]-Fabio Bonavita, « Ces minorités qui nous tyrannisent », GHI, 10 mars 2020.

[4]-Mis en gras par l’auteure.