N° 132 / L’anormalité contre la normalité

Il y a des mots comme ça, ils nous sauvent. Ainsi en va-t-il de contre. Qu’il indique la proximité, le contact ou la défense, la protection ou l’opposition, la lutte ou la neutralisation, la jugulation ou encore l’échange, le troc, le mot contre est ce qui permet d’envisager maintes formes de relations entre l’anormalité et la normalité.

La proximité, le contact. L’anormalité et la normalité entretiennent une étroite relation d’interdépendance, la moindre variation de l’une entraînant la fluctuation de l’autre, comme si elles étaient l’une contre l’autre dans une danse passionnée.

La défense, la protection. L’anormalité est comme un baume, un remède contre les blessures qu’occasionne le carcan de la normalité. L’anormalité prend ici une valeur réparatrice.

L’opposition, la lutte. L’anormalité est non soluble dans la « solution idéale » de la normalité, elle incarne par sa seule existence la différence et le combat contre sa proscription.

La neutralisation, la jugulation. L’anormalité déjoue l’absolutisme contenu en puissance dans la norme, en contrant pratiquement et quotidiennement la croyance que nous pourrions toutes et tous être identiques.

L’échange, le troc. La normalité est échangeable contre l’anormalité, car elles ont la même légitimité contingente[1] et la même valeur absolue.

« Vous pouvez définir ces notions, vous, normalité et anormalité ? Philosophiquement et médicalement, personne n’a pu résoudre le problème. »[2] S’il en est ainsi, c’est peut-être parce que le problème est mal posé, qu’il ne faut pas définir l’une et l’autre, mais décrire seulement leur relation. L’anormalité et la normalité sont des constructions sociales disant l’état des valeurs et des priorités d’une société à un moment donné, affichant l’esprit d’une domination et le visage des dominé·e·s. Pourtant, si l’on se penche sérieusement sur la chose, « on ne découvre que des bribes de vie normale au milieu d’un enchevêtrement d’anormalités »[3]. Et si l’on se penche un peu plus encore, on comprend qu’enchevêtrées, l’anormalité et la normalité le sont chez chacune et chacun d’entre nous, que nous sommes porteurs et porteuses de l’une et de l’autre simultanément et en permanence. L’erreur dans laquelle nous persévérons est donc de croire que l’on peut classer les individus avec cette idée – l’anormalité et la normalité étant en réalité les deux faces d’une seule et même idée.

« La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre. »[4] J’aime ce mot parce qu’il inverse l’ordre des choses : être normal serait une situation exigeante, douloureuse. Il suggère aussi qu’il y a un abus dans la normalité, un excès – un désordre. Une déviance. Battre l’enfant qui s’écartait de la règle était une coutume autrefois. C’est un crime à présent. Quels us d’aujourd’hui seront les crimes de demain ?

Tout cela nous amène à penser que l’anormalité n’est pas un problème, bien au contraire, et, par contre, que la normalité nous en pose un à toutes et tous. Celles et ceux qui auraient vraiment besoin d’aide, alors, seraient les gens normés, car s’ils ne sont pas marginaux, écartés ou exclus, ils sont, et c’est pire, enfermés.

La Rémige

 

[1]-« L’anormalité est aussi légitime que la règle ». Gustave Flaubert. Correspondance. (26 octobre 1852).

[2]-Eugène Ionesco. Rhinocéros. (1959).

 [3]-Quatrième de couverture de ce numéro.

[4]-David Cronenberg. (Télérama – 24 octobre 2001).