N° 132 / Et si on jouait avec rien?

Avant de vous conter mon récit, je vous informe que tous les prénoms qui y apparaissent sont réels. Il aurait été mal vu de ma part de les changer alors qu’il s’agit de l’équipe que je fréquente au quotidien. Je pense même que ce n’est pas exagéré de parler de reconnaissance envers eux.

C’est un lundi comme les autres, il a fait froid cette nuit. Un vent glacial souffle de bonne heure. De quoi se rafraîchir les méninges !

Comme tout professionnel qui se respecte, je cogite gentiment sur ce que je vais bien pouvoir faire dans quelques instants avec les enfants. Ah, la créativité ! Nous nous sommes souvent croisés les deux, proches ou non de mon lieu de travail. Je l’ai souvent cherchée à droite, à gauche, alors qu’elle était juste là. En moi.

Alors, parfois je sors ma plus belle tractopelle, la jaune est celle que je préfère, et je creuse à n’en plus finir jusqu’à ce que je trouve the idée. Celle qui fait comme une ampoule au-dessus de ma tête et qui m’illumine. Eh oui, il paraît que, plus on est en accord avec ce qu’on est, ce qu’on fait, plus on est sûr de ce qu’on amène, plus l’enfant se sent en sécurité. La congruence, ça vous parle ? C’est cette chose qui se trouve aussi en nous, que nous nous plaisons à rappeler souvent aux autres mais que nous n’appliquons pas nous-mêmes… ça y est, ça percute ?

Bon, je poursuis. Ce matin, je suis avec Emilie, Sandy et Medjait. Mais ma coéquipière sera Sandy, car nous fonctionnons en deux sous-groupes. Quarante enfants, ça fait quand même beaucoup pour quatre paires de bras. Avec Sandy, on rigole, on se sourit, on blague et on se parle, bref on communique. C’est un style de communication optimal, car elle est teintée de joie. Je dois dire que cela aide à venir travailler de bon matin.

Jusqu’à 9h, nous laissons les enfants jouer à leur guise, sous notre regard de « personne du matin », tout en accueillant les parents venant déposer ce qu’ils ont de plus cher au monde. Au fur et à mesure du temps qui passe, la pression commence à monter. C’est toujours un moment palpitant que celui de savoir QUI va dégainer la première ou le premier : « Qu’est-ce que tu vas faire ce matin ? » ou « Tu pensais aller quelque part ce matin ? » ou encore « Je ne sais pas encore ce que je vais faire comme activité ce matin, et toi ? ». Parfois, l’une ou l’un des deux ne laisse quasiment aucune chance à l’autre et assène un mortel « Bon, MOI je vais faire ça ce matin », suivi d’un « Et toi ? », comme pour quand même laisser un infime espoir à l’autre.

Ce qui est bien avant de débuter les activités, c’est que nous pouvons aussi demander aux enfants ce qu’ils voudraient faire. Mais attention aux salves de propositions émanant de notre clientèle adorée ! Ce genre de situation est faite surtout pour celle ou celui qui aime les défis, parce qu’après, il faut assumer la demande. Imaginez que les enfants, à l’unanimité, veuillent aller à Ouchy avec ce froid de canard ? Avec le temps, nous devenons amnésiques, mais les enfants, eux, n’oublient pas ce que nous leur promettons.

D’autres fois, un phénomène bien connu dans les groupes d’enfants nous fait pencher inexorablement vers un choix qui va de soi. Ce phénomène s’appelle la dynamite… pardon, la dynamique de groupe. Mais cette année, touchons du bois, cela n’a absolument rien à voir avec l’année dernière où notre équipe a énormément souffert. A tel point que nous avons osé opter pour l’impensable : solliciter de l’aide. C’est le genre de solution qu’on nous incite à utiliser, mais que nous repoussons toujours plus loin, sous prétexte que « ça va bien finir par passer » ou que « nous sommes formés pour ça de toute façon ». Donc, cette aide fut la bienvenue pour ne pas tomber en child out (ce terme n’existe que dans ma tête, rassurez-vous). C’est ensemble que nous avons souffert, c’est ensemble que nous avons relevé la tête. C’est tout bonnement une expérience qui nous a rapproché·e·s et dont nous nous souviendrons, rien de plus. Les personnes travaillant dans le domaine du social ont pour faculté de savoir faire la distinction entre leur vie privée et leur vie professionnelle, c’est bien connu.

Donc, j’en reviens à mon début de matinée. Il s’en passe des choses dans ma tête. Que d’informations à recevoir puis à mettre sur papier, ou à se souvenir, car je ne vais pas non plus tout noter. Cela fait entre autres partie de la charge mentale que nous accumulons au quotidien. C’est invisible pour quelqu’un d’externe à la profession mais ça prend énormément de place dans nos têtes. Il y a des absences aussi ! Ou quand le proverbe « le malheur des uns fait le bonheur des autres » n’a jamais été aussi vrai ! Désolé chers parents, mais bien que vos enfants soient adorables, les normes actuelles nous poussent à esquisser un semblant de ­soulagement lorsqu’une absence est annoncée. Mais soyez rassurés, jamais nous n’irons jusqu’à souhaiter une quelconque absence. Jamais…

Des absents, il y en a quatre aujourd’hui. Ce qui fera baisser un peu la norme qui est de vingt enfants pour deux éducatrices ou éducateurs (EDE) pour cette tranche d’âge, comme s’il fallait que la difficulté soit proportionnelle au nombre d’enfants et à l’âge. Je me suis toujours demandé selon quel·s critère·s cette norme de dix pour un a été choisie. Donc seize divisé par deux égale huit. Pour quelqu’un comme moi, c’est-à-dire de très limité au niveau des chiffres, cette soustraction correspond parfaitement à mes capacités mathématiciennes. Ou disons que c’est l’extrême limite. Huit enfants donc pour passer la matinée, ça va. Je me sens bien en plus, donc ça devrait aller. Et puis, il y a encore autre chose qui peut avoir de l’influence sur mon choix, bien que ça ne doive pas. Celui de la présence d’une ou d’un apprenant·e en développement de métier (ADM) et de la préciosité de son regard de novice[1]. C’est une nouvelle appellation que m’ont suggérée de manière intelligente et humoristique, Marjolaine et Edjoa, nos deux ADM cette année. Non pas que lorsqu’ils / elles auront terminé leur cursus de formation, ils / elles seront des « expert·e·s », bien au contraire… ils / elles seront juste armé·e·s de ce qu’il faut pour construire leur parcours professionnel. En attendant, les ADM, on se les arrache sur le marché, comme lors de notre sortie de la semaine dernière au bord du lac où des dizaines de mouettes se bagarraient pour un morceau de pain. J’avoue que comparer les EDE avec des mouettes et les ADM avec des bouts de pain, c’est très limite. Il n’empêche que ça joue quand même un rôle. Et, je ne le sais pas encore, mais c’est moi qui vais hériter du jackpot mon pote !

Puis, avant de passer à ce que vous trépignez d’impatience de savoir (le choix de mon activité donc), il y a encore un élément qui paraît anodin mais qui compte tout de même : celui de la préparation de l’assiette de fruits. A l’image du choix de l’activité, c’est un peu le fruit du hasard qui décide à qui l’assiette et le couteau vont donner leur préférence. Qui va devoir mettre ses doigts en danger tout en devant observer du coin de l’œil les enfants dans la salle ? Qui va finir les mains collantes (je déteste ça) ? C’est Sandy, oh oui ! Merci Sandy ! Non mais sinon, je le fais avec plaisir. A partir du moment où nous transformons tout ce que nous faisons en jeu, moi, ça me va.

J’en viens enfin à l’essentiel après tout ce blabla futile mais utile. Ce matin, j’ai pris une décision d’un commun accord avec moi-même. Ça peut vous faire rire, mais il y a parfois des dissonances entre ce que je pense, ce que je dis, ce que je veux faire et ce que je vais faire ou ne pas faire. J’ai décidé de proposer l’activité… RIEN ! Et non, je ne me moque pas de vous. Ça fait bizarre et même un peu peur au début peut-être, mais ensuite, il faut apprendre à l’apprivoiser cette peur, pour finalement y prendre goût, l’adopter et, pourquoi pas, la maîtriser ? Il n’y a qu’en traversant les épreuves qu’il est possible d’en sortir… Il faut dire que jouer à rien n’est pas pareil que de jouer AVEC rien[2]. Cela met un moment à intégrer le cerveau, c’est très subtil, je dirais même. L’une des provenances de cette crainte que nous nous mettons vient peut-être de cette fameuse peur de l’inconnu. C’est bien connu que l’inconnu fait peur. Alors déjà que nous ne savons jamais comment une activité va se dérouler, si ce n’est qu’elle ne se déroule jamais comme nous l’avions pensée, si, en plus, nous enlevons tous les jouets aux enfants, comment va se passer ce moment en collectivité avec huit enfants et un ADM ? !

« Mais très bien », me dit ma petite voix que je prénomme aussi Conscience (cela me fait penser que, dans mon passé gymnasial morgien, j’avais côtoyé une Constance). Depuis quelques années, elle et moi nous vivons bien, certes à l’étroit, mais je me laisse très volontiers envahir par elle. C’est un peu une amie imaginaire. Elle m’est très chère, Conscience, et elle croît de jour en jour. Cela doit être dû à l’expérience que j’acquiers, ou aux formations continues, ou bien à ma superviseuse, ou alors aux échanges avec mes collègues, ou alors encore aux enfants et à leurs différences, ou peut-être tout simplement à moi-même… à moins que cela ne soit un délicieux cocktail de tout ça ?

L’atelier Rien, ce qui est chouette, c’est comme toute activité, on peut y mettre sa touche personnelle. La mienne, c’est de laisser trois misérables meubles et deux valeureux tapis. Qu’y a-t-il de valeureux à être un tapis, me direz-vous ? Eh bien, de se faire marcher dessus à longueur de journée et d’endurer ça alors que cela évite aux enfants de glisser, n’est-ce pas désobligeant ? Pour finir par entendre des propos teintés d’énervement tels que « Oh, je n’en peux plus de ce tapis, qu’en pensez-vous si on s’en débarrassait ? ». Dommage que les tapis volants n’existent que dans les histoires. J’en connais beaucoup qui se seraient déjà envolés.

Alors c’est parti, je profite de ma minipause à 9h, pendant que Sandy rassemble les enfants, pour préparer les salles. Ou plutôt pour vider les salles. Bye bye, les patate, les clipo, les kapla, les animaux, les voitures, les Lego et les garages. On se revoit tout à l’heure. C’est un moment jouissif (et je pèse mes mots), car c’est l’occasion pour moi de lever très haut vers le ciel mon majeur (même parfois les deux) contre cette société de consommation qui vend tout et n’importe quoi dans le seul but de gonfler son chiffre d’affaires. Une fois mes majeurs repliés, je lève… les caisses et m’en vais les cacher dans une salle annexe. Cerise sur le gâteau, il n’y a plus un seul bout de plastique à l’horizon. Voilà, c’est prêt. Il ne reste plus qu’à retourner vers Sandy et les seize enfants pour connaître le verdict. Ah oui, ça aussi, je ne l’ai pas dit mais c’est amusant, le partage des enfants. Des fois, nous les laissons choisir et cela correspond pile poil au bon nombre, d’autres fois il y a des frustrations parce que tous les enfants veulent aller au même endroit. Mais cela arrive aussi que ça soit nous qui les choisissions. Dans tous les cas, je me réjouis, car rien ne m’effraie pour l’instant. Je suis dans une phase où je suis en paix avec moi-même. J’arrive dans la salle et je consulte le bloc de feuilles où est noté qui va aller où. Ce fameux bloc de feuilles qui est à l’origine d’une sacrée mésentente entre les EDE de mon groupe : faut-il l’appeler bloc de feuilles ? Tablette ? Classeur ? Plaquette ? Pince-feuilles ? Bref. Jamais un objet n’aura suscité tant de discussions entre nous. A ce jour, nous ne nous sommes toujours pas mis d’accord.

Ce matin, Sandy emmène les enfants dans les locaux des écoliers. Je trouve que c’est une bonne idée de leur faire changer d’air. Nos locaux, ils les connaissent par cœur donc autant varier les plaisirs… Je me suis toujours demandé si le choix de nos lieux d’activité pouvait être une source de conflit avec mes collègues. En tout cas pas actuellement, car notre entente déteint sur les enfants et cela se ressent. Ce n’est pas toujours le cas dans d’autres lieux d’accueil où des tensions peuvent apparaître pour des broutilles…

Je regroupe mes huit enfants (oui, ce sont les « miens », l’espace de quelques heures) et leur explique ce que nous allons faire ce matin. Je leur dis que nous allons partir au pays de l’imaginaire en alliant le geste à la parole, c’est-à-dire en pointant mon index sur mon front. Je leur fais croire que les jeux sont rentrés dans leur maison, qu’ils ne sont plus là. J’ai eu face à moi des airs ébahis. C’est drôle et à la fois magique, les enfants, car quand je leur ai demandé ce qu’il y avait là-dedans (donc dans leur tête), certains m’ont répondu : « Y a moi. » Je n’aurais pas su mieux répondre ! Dix sur dix.

Ensuite, je les emmène vers la porte de l’Empty Room (j’aime bien trouver des termes anglais, ça sonne bien) et là, je trouve le temps un peu long parce que j’ai zappé de tous les emmener d’abord aux toilettes pour les traditionnels besoins. Ce qui fait qu’une poignée d’enfants attendent impatiemment, ou pas, devant la porte de la salle et l’autre partie se lavent les mains ou boivent de l’eau. Celle-ci ruisselle de partout… Le pire, c’est que, bien que ce soit moi qui ai « mal fait » les choses, je m’énerverais presque contre eux ! Je me dis que jouer avec de l’eau aux toilettes sans qu’il y ait un regard posé sur soi, ça doit être un doux mélange de bonheur, d’excitation et d’adrénaline ! Et puis, il y a l’ADM qui doit aussi aller aux toilettes à ce moment-là, non mais, je rêve ?

N’ai-je pas dit que j’étais en paix avec moi-même il y a quelques lignes ? C’est fou comme tout peut vite changer… un grain de sable dans la machine et hop, tout peut valdinguer. Respiration. Je ne me laisse pas envahir par de sombres sentiments, je reprends facilement le dessus, un peu comme un surfeur maîtrisant une vague haute comme un immeuble de dix étages, le tout dans une mer infestée de requineaux.

Je répète très succinctement la consigne puis j’ouvre la porte, car tout le monde est là cette fois-ci. Il est 9h40, lundi 20 janvier 2020…

C’est à ce moment précis que l’ADM et moi nous en prenons plein la vue… c’est un déferlement de joie et d’excitation. Directement, les enfants courent et crient. Que c’est bon cette extériorisation de bonheur ! C’est si pur, si authentique ! Nos oreilles en prennent un coup, mais ça ne va pas durer. Comme l’a justement relevé l’ADM, c’est allé par phases. D’abord une excitation, puis nous nous sommes orientés vers un calme quasi absolu accompagné par une créativité dont seuls les enfants ont le pouvoir. Je suis d’autant plus surpris que cette fois-ci, aucun enfant n’est venu demander où étaient les jouets, ni qu’ils voulaient jouer avec les voitures, ni qu’ils voulaient leur doudou, ni qu’ils voulaient leur maman ou papa, ni qu’ils s’ennuyaient, ni qu’ils… nickel !

Les interactions sont nombreuses, la complicité entre certains est flagrante, l’entraide y a aussi une belle place, car il faut que tout le monde s’y mette pour tenter de déplacer des gros meubles. Le mobilier servant de rangement des jeux est pris d’assaut. Quelle motricité ! Que ça fait du bien de ne pas dire « qu’il ne faut pas grimper, qu’il ne faut pas crier, qu’il est préférable de marcher même si je comprends que tu veuilles te défouler parce que cela fait partie de ton développement… etc. » ! Que d’expérimentations, comme les boutons des parois coulissantes qui font ressortir les poignées en acier et que certains découvrent aujourd’hui. Appuyer sur un bouton, c’est déjà dingue, mais si en plus cela donne un effet de surprise, alors là, c’est l’extase ! Ça court, ça joue au loup, ça se cache derrière les poteaux. Ah, les poteaux, c’est extraordinaire. Enfin, ils sont utilisés et deviennent les « potos » des enfants l’espace d’une heure. L’ADM et moi, nous sommes assis à contempler ce spectacle unique au monde. Nous n’existons plus. En fait, il n’y a qu’une partie de notre corps qui existe en ce moment, ce sont nos jambes qui sont allongées sur le sol. Les enfants sautent par-dessus à pieds joints. D’autres montent carrément dessus puis sautent. Cela leur change de marcher sur du « dur » où l’équilibre ne peut pas être entraîné. Comme nous sommes musclés des jambes et que nous n’avons pas peur de salir nos pantalons, l’ADM et moi ne disons rien. Les enfants s’époumonent et rigolent. Il y en a une qui a tellement chaud qu’elle enlève son pull. Puis son pantalon. Puis ses pantoufles. Elle fait mine d’enlever son collant… alors là, je sors mon arme secrète rectangulaire, mon fameux cadre. Il ne faut pas pousser trop loin non plus… et elle a vite compris ! Le temps passe, l’imagination continue de déferler dans cet endroit vide d’objets mais débordant de vie et d’idées. De temps en temps, il faut juste une pichenette de la part de l’adulte pour varier ou relancer la dynamique. Je vois ce petit meuble à deux compartiments là-bas. Je dis à l’ADM que je me demande s’ils vont l’investir. Et puis hop, je me lève et le porte jusqu’à eux, sauf que je le renverse. Dorénavant, les deux compartiments servent à faire des cachettes. Mais voilà, il n’y en a que deux, et les six autres enfants aimeraient aussi y aller. Que faire ?… ça commence un poil à s’énerver. Donc, seconde pichenette : je prends les deux autres meubles et fais de même en les renversant. Ce qui nous donne huit cachettes. Aussi simple que ça ! Ces meubles ne sont plus des meubles. Ce sont des trains, des bateaux ou des avions. Jamais ils n’avaient été aussi investis par les enfants. Et le pire, si j’ose dire, dans tout ça ? Pas ou quasiment pas de conflits. Il faut dire qu’il est difficile de se quereller… pour Rien. Ou à la limite, l’une ou l’un d’eux pourrait se révolter en disant qu’il s’est fait voler son idée… mais ils sont encore jeunes pour ça, je pense.

Il est 10h30, l’ADM se plie à sa tâche ingrate qui est de préparer les repas. Ça tombe bien, car l’autre ADM, Marjolaine, arrive. Eh oui, nous en avons deux chez nous. Trois, en comptant celle de l’autre sous-groupe. C’est du pain béni ! Et nous les traitons bien, vous pouvez être tranquilles. J’ai même fait une charte en leur honneur. Ces deux paires d’yeux voient ce que nous ne voyons plus, et ce n’est pas dû à notre âge. Elle arrive donc dans la salle exactement au moment où une partie de moi était dérangée. Ce sont mes narines qui soudain se rendent compte qu’elles se sont habituées à une odeur suspecte. Tel un détective, je me dirige vers un enfant, comme ça, au hasard. Marjolaine abonde dans ce sens en affirmant sentir quelque chose qui semble venir de ce coin. Je prends l’enfant par la main, je le « casse » dans son jeu et je l’emmène aux toilettes, en laissant les enfants en compagnie de ma Confiance (la sœur de Conscience). La suite est censurée et cela vaut mieux pour toutes les âmes sensibles, en particulier celles ayant un odorat hypersensible. Je me plais à nous appeler des « créateurs de frustration ». En infligeant à l’enfant une fin d’activité, c’est un peu comme body- checker violemment un hockeyeur contre la bande et le plexiglas ! Le timing, le passage aux toilettes, le changement des couches, le passage au repas… tout ça, l’enfant s’en fout (pour rester poli). Ce qu’il veut, lui, c’est jouer. Alors changeons notre perception et osons aller dans son monde, mais pas seulement quand ça nous arrange. Offrons-lui du jeu, peu importe la situation, peu importe l’endroit. Bannissons ce terme de « moment de transition » si barbare et qui n’existe que pour nous, adultes, capables de discernement et de lucidité qu’un enfant ne peut pas avoir, du haut de ses trois ou quatre piges. Je m’enflamme un peu, certes, car nous ne sommes pas des « Micheline »[3]. Même si nous devrions, nous ne pouvons pas toujours.

C’est ainsi que prend fin ma matinée, vers 10h54. Dans un mélange de satisfaction et de tristesse que de devoir replonger dans la vie active. J’ai oublié de dire qu’à la toute fin de l’activité Rien, les enfants ont pu remettre les jouets à leur place. Sans broncher. Dénués de toute envie d’aller jouer avec quelque chose de concret. Cela veut bien dire qu’ils ont eu leur dose d’abstrait. A la fin, je les réunis en général devant moi pour leur exprimer comment j’ai vécu la matinée. Une sorte de compte rendu un peu plus court que ce texte. Histoire de mettre des mots sur ce qu’il s’est passé. J’y attache une certaine importance, car cela m’aide à conscientiser ce que je vis et cela me permet d’être honnête envers eux.

Le stagiaire semble avoir apprécié ce moment. D’ailleurs, il m’a suggéré de reproduire cette activité chaque semaine. Je ne dis pas oui, je ne dis pas non. Je pense que c’est un point que j’aborderai en colloque.

En attendant, je continue ma journée qui est chaque fois différente de la précédente et de la suivante…

Alexandre Archimi

 

[1]-Sujet déjà abordé dans « Les stagiaires, des exploitables ou des éducables ? », Revue [petite] enfance, N°119, Lausanne, janvier 2016.

[2]-« Créativité sociale : l’atelier rien », in : Revue [petite] enfance, N°105, pp. 40-45, Lausanne, 2011.

[3]-Attention, nous n’avons rien contre les personnes se prénommant ainsi, mais c’est le hasard qui a voulu que nous appelions ainsi notre mythe de l’EDE parfait·e, ici, à Chailly suite à l’intervention de Simon Matthey, thérapeute, lors d’un colloque institutionnel.