N° 132 / Et si on conscientisait nos lectures ?

Maman vient de sortir de la pièce et c’est un torrent de larmes qui coule sur mes joues. Je crie son nom, je me dirige dans la direction qu’elle a prise lorsqu’elle m’a dit : « A tout à l’heure. » Mais non, je n’y crois pas, « tout à l’heure » c’est toujours trop long sans elle…

Une éducatrice s’approche de moi et me tend les bras, ne comprend-elle pas ? Je n’ai pas besoin de bras, j’ai besoin des bras de Maman…

On ne me laisse pourtant pas le choix, déjà je ne vois plus Maman au bout du petit couloir, je n’entends plus ses pas. Tout ce qu’il me reste à faire, c’est d’accepter d’aller vers ces bras si peu familiers qui se tendent dans ma direction. Je suis inconsolable, les larmes coulent et coulent encore quand, tout à coup, surgit un ours polaire, oui cet ours qui m’intrigue, je peux le toucher, le caresser… puis, du bout de mes doigts, j’essuie une larme et je tourne la page. Oh, un pingouin, c’est drôle je peux le faire bouger sur la page, c’est comme s’il glissait sur la banquise. Il a l’air heureux et, moi, je commence à me sentir mieux. Hop ! encore une, me voilà plongée dans ce livre sur la banquise du bout du monde, à nager entre les phoques et les macareux. Et plouf, page après page je les découvre, et plouf le temps de plonger encore dans une page et de retrouver les bras de Maman, bien chauds comparés à la banquise, uniques et qui n’attendent qu’un câlin de moi, et plouf je referme le livre, et plouf… et plouf

Etre face à un enfant de 2 ans qui pleure toutes les larmes de son corps au départ de son parent est une étape complexe de la journée de l’éducateur / trice. La seule et unique chose concrète dont l’enfant a besoin et envie à ce moment-là, c’est la proximité de sa mère ou de son père qui vient de s’en aller et de le laisser dans un lieu plus ou moins connu.

En tant que professionnelle de l’enfance, je peux alors ressentir un sentiment d’impuissance mais je ne me sentirai pas pour autant démunie. Non, car j’aurai toujours l’humilité de savoir que je ne suffis pas à « remplacer » le parent qui s’est absenté et j’aurais parallèlement la sensibilité d’essayer de trouver dans mon environnement un objet, un élément qui permettra à l’enfant de sécher ses larmes. Je recueillerai surtout le calme et la patience de tester différentes choses avant de trouver la bonne, celle qui calmera le tourbillon émotionnel de l’enfant.

Je peux avoir à ma disposition une multitude d’objets, de peluches, de jeux ou de jouets, mais posséder une bibliothèque est un véritable trésor, une véritable ressource pour le / la professionnel∙le de l’enfance tout comme, il me semble, pour tout parent.

Bien connaître chaque perle qui se trouve dans ce trésor est la véritable clé de celui-ci. En un coup d’œil on peut alors être capable de trouver LE livre qui répond aux besoins de l’enfant ici et maintenant. Le départ de sa mère a provoqué en cette petite fille un sentiment d’insécurité. Elle avait donc besoin d’être rassurée, besoin des bras de sa mère, besoin de sensations tactiles.

En tendant mes bras par réflexe de consolation pour répondre à ce besoin, je me suis d’abord fait rejeter par l’enfant pour qui accepter d’autres bras que ceux de sa mère était sans doute trop brutal, trop rapide, trop difficile. C’est là que le livre est entré en scène. Ce livre qui permet à la petite fille de s’évader loin dans une partie du globe qu’elle ne connaît pas et, surtout, de pouvoir toucher des choses. Passer son doigt sur l’ours polaire, devenir actrice de ce moment en faisant bouger les pingouins sur la page pour vivre pleinement cet instant et laisser les minutes sans maman défiler bien plus rapidement.

C’est est un exemple parmi tant d’autres d’un moment de partage autour d’un livre. Il s’agissait ici de laisser la place à l’enfant en lui permettant d’être actrice à l’intérieur du livre. Chaque lecture proposée à un moment donné a un sens propre et aura un impact particulier, désiré ou non par celui ou celle qui la propose.

D’une manière plus élargie, la lecture, et la découverte de récits est une richesse. Elle permet un partage intergénérationnel et intercontinental non négligeable. Elle est d’autant plus utile et avec un impact fort lorsqu’elle est choisie de manière réfléchie. En effet, il est facile d’avoir de nombreux ouvrages à disposition, mais connaissons-nous réellement ce qu’ils cachent ? Certains lieux d’accueil pour enfants regorgent de livres que les professionnel∙le∙s qui y travaillent ne connaissent pas, soit parce qu’ils / elles manquent de temps pour en prendre connaissance, soit parce qu’ils / elles ne s’y intéressent pas, soit parce qu’ils / elles lisent toujours les deux ou trois qu’ils / elles préfèrent, soit parce qu’étant donné qu’il y a des livres, le budget est mis ailleurs et pas dans le renouvellement d’histoires. Heureusement, quelle que soit la lecture que nous faisons aux enfants présents, nous savons que celle-ci leur apportera quelque chose. Mais si nous donnions un réel sens à ce que nous partageons, si notre vision était davantage éducative que ludique lorsque nous lisons un livre, ne serait-ce pas plus efficace et surtout plus profitable ? Que diriez-vous d’avoir une bibliothèque minimaliste mais dans laquelle chaque livre a un sens précis, spécifique et dont chaque personne de l’équipe éducative connaisse le sens qui s’y trouve et puisse le proposer, au bon moment, au·x bon·s enfant·s ?

On le sait bien, le jeu est un outil éducatif, à condition qu’il soit utilisé consciemment et dans un but spécifique. Il en est de même pour le livre. Il est toutefois nécessaire, lorsqu’on se sert dans une bibliothèque, de chercher quel est le sens que nous voulons donner lors du partage de cette lecture. C’est précisément cela qui fait de nous des professionnel·le·s de l’enfance. Tout un chacun est capable de se promener dans les allées d’une librairie et de choisir presque au hasard un livre pour son enfant, car l’image de couverture lui semble sympathique. Le travail du / de la professionnel∙le de l’enfance est de dépasser cela et de choisir le livre en fonction du sens, des métaphores, des possibilités d’évasion, des possibilités créatives, ou encore des rapprochements de l’histoire réelle du vécu de celui / celle à qui il/elle le lira.

Bien souvent les professionnel∙le∙s de l’enfance ne se sentent pas reconnu∙e∙s dans leur profession. On entend encore trop souvent dire : « Ah, tu es éducatrice, ça doit être génial de jouer avec les enfants toute la journée. » En cela il est important et nécessaire, pour la reconnaissance de nos métiers du travail social, de donner du sens à nos actions quotidiennes et de l’exprimer. Cela commence par les divers outils qui sont mis (et que nous mettons) à notre disposition. Le but étant d’y réfléchir et non pas uniquement de se servir dans l’amas d’éléments qui nous est distribué ou retransmis par de précédentes équipes qui tenaient la garderie ou le lieu dans lequel nous exerçons aujourd’hui notre profession. Un∙e bénévole peut venir dans une garderie et lire une histoire puis repartir. Cela aura fait plaisir aux enfants, car il / elle aura pris du temps pour eux et les aura divertis. Lorsqu’il / elle parlera de ce moment, il / elle dira peut-être : « Ce matin j’ai lu une histoire à un groupe d’enfants et c’était un plaisir de les voir m’écouter. » Un∙e professionnel∙le de l’enfance se doit d’aller plus loin. Il ou elle doit pouvoir dire : « Ce matin j’ai choisi ce livre car il raconte tel type d’histoire. Je l’ai choisi parmi les autres, car il semblait correspondre aux besoins des enfants présents chez qui j’ai observé tel ou tel élément commun. » Puis argumenter en disant par exemple : « Ce matin j’étais en présence d’un groupe d’enfants dont les parents sont séparés, les métaphores qui se trouvent dans l’histoire sélectionnée permettent à l’enfant de se retrouver dans la peau du personnage principal tout en laissant une part de rêve et d’imaginaire pour l’aider à ce qu’il construise une part d’inconnu de la vie d’un enfant dont les parents sont encore ensemble… »

Les professionnel∙le∙s de l’enfance se doivent de pouvoir argumenter leurs actions, expliquer le sens et les raisons de leurs choix.

Lorsqu’en tant qu’adulte, je me rends dans une bibliothèque pour choisir des livres pour mes lectures personnelles, je les sélectionne (inconsciemment ou consciemment) en fonction du moment de ma vie dans lequel je suis. Tantôt amoureuse, tantôt en manque de créativité, tantôt en deuil, tantôt perdue. Les livres que je choisis alors ont un lien avec ce qui résonne en moi à ce moment précis. La chance que j’ai, et que nous avons en tant qu’adultes, est de pouvoir avoir la liberté de se dire : « J’ai de multiples librairies et bibliothèques à disposition et tout le choix possible est entre mes mains. » Un enfant, quant à lui, n’aura à sa disposition que ce qu’on lui propose. D’où l’importance d’être attentif / ve à l’adaptation de notre bibliothèque au groupe accueilli et, au fil du temps, à accorder une réelle importance à ce que chaque enfant ressent et vit afin de bien choisir pour lui ce qui va lui être mis à proximité ou lu.

Il est nécessaire d’avoir la finesse de trouver ce dont l’enfant a besoin, car, par moments, cela pourra être une simple lecture de divertissement, et par d’autres une lecture plus réflexive. Il est nécessaire aussi de laisser la porte ouverte à la parole et de permettre à l’enfant, par divers moyens, de pouvoir réfléchir puis s’exprimer et partager à propos de la précédente lecture. Ce n’est pas parce qu’un livre se termine que le cheminement de l’enfant face à cette histoire est terminé. Quelle est la place du / de la professionnel∙le de l’enfance à ce moment-là ? Etre disponible, accueillir, permettre le partage et les interrogations.

J’ai toujours considéré la lecture comme un réel outil éducatif et pédagogique. Je me rends compte aujourd’hui en écrivant ce texte et après avoir lu L’art de lire, ou comment résister à l’adversité de Michèle Petit (2016), ainsi que son article « Pourquoi les enfants ont besoin d’histoires », que je n’ai cependant que très rarement donné un réel sens à ce que je lisais aux enfants, peut-être parce que je n’avais pas pris suffisamment conscience de l’importance de l’impact de la lecture. Bien sûr, je choisissais les livres et ne les prenais pas au hasard (histoires de Carnaval, de Noël ou de Pâques lorsque c’est la saison, histoires drôles quand un enfant semble triste, histoires tactiles pour rassurer comme dans le début de cet article), je les adaptais en fonction de l’âge ou du contexte, mais rares sont les fois où j’ai vraiment pris le temps de donner du sens du début à la fin de cette action pourtant conséquente sur la vie de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte auquel on le lit.

Je le répète, une bibliothèque est un trésor qu’il ne suffit pas de garnir d’une multitude de livres mais qu’il est plutôt nécessaire de garnir de sens, de variété et de qualité pour enrichir une multitude d’enfants. Quel que soit son thème ou sa fantaisie, un livre enrichit toujours le lecteur ainsi que l’oreille attentive qui partage son récit. Un livre peut être lu une dizaine de fois, il ne provoquera jamais les mêmes sensations, car il sera toujours relié à l’environnement et aux émotions qui étaient présentes au moment où on l’a ouvert. Enrichissez-vous et enrichissez les enfants en conscientisant davantage le rôle et l’impact de vos lectures, faites vivre les trésors qui sont entre vos mains en leur donnant du sens.

Céline Hodot

 

Gévry, Claudine (2007), Mes petits amis de la banquise: Tire pousse et joue pour apprendre à compter, Succès du livre, Paris.

Petit, Michèle (2016), L’art de lire, ou comment résister à l’adversité, Belin, Paris.

Petit, Michèle (2020) « Pourquoi les enfants ont besoin d’histoires », Sciences humaines N°321, 2020, pp. 58-59.