N°133 / «Pourquoi ils nous crient dessus?» Quand les enfants évaluent leur pause de midi

Autour du rapport Les enfants évaluent la pause de midi, Michele Porreti, Héloïse Durler et Crispin Girinshuti (2019), Lausanne, HEP Vaud.

En 2018, le Service des écoles et institutions pour l’enfance du Département de la cohésion sociale et de la solidarité du Canton de Genève a mandaté trois chercheur·e·s de la HEP Vaud, Michele Porreti, Héloïse Durler et Crispin Girinshuti pour réaliser une évaluation participative de la prestation d’accueil et de restauration parascolaire[1]. Le sujet des prestations d’accueil en ville de Genève est politiquement sensible, marqué par de nombreux questionnements et doutes sur la manière de mettre en œuvre le principe d’un accueil universel (unique en Suisse) : chaque enfant scolarisé à Genève a droit à une place d’accueil sans distinction ni besoin de justification. Les lieux d’accueil sont proches de la saturation (+40  % de fréquentation depuis 2010), les locaux sont parfois vétustes, les professionnel·le·s sont mis·e·s à rude épreuve et doivent relever d’importants défis logistiques, relationnels et pédagogiques.

C’est dans ce contexte que les chercheur·e·s ont investigué 13 lieux d’accueil répartis dans la ville et utilisé une large palette de dispositifs (« méthode mosaïque ») : sondage par questionnaire auprès de plus de 700 enfants et professionnel·le·s, discussions de groupe, ateliers de « photo élicitation » (débats médiatisés par des photographies), entretiens, enquêtes menées par les enfants eux-mêmes, observations. Outre l’ampleur du dispositif de recherche, il faut souligner l’intérêt de la démarche participative qui a été mise en place, particulièrement concernant les enfants. Il y a tout au long de l’enquête un soin apporté à la parole enfantine, une prise en compte sérieuse de leurs propos et une attention respectueuse portée à leurs propositions de ­changement. S’il y a de nombreuses recherches sur les enfants, il n’est pas si courant qu’ils soient considérés comme des interlocuteurs légitimes et se retrouvent au cœur du dispositif de recherche[2]. Il faut relever également une certaine prise de risque critique dans leur démarche de mise en débat de leurs résultats auprès des enfants et professionnel·le·s lors d’ateliers et de forums.

Les résultats de l’enquête montrent que si les enfants apprécient la possibilité de partager des moments avec leurs ami·e·s, autour d’un repas, des jeux ou simplement en discutant dans le préau, ils portent un regard très critique sur les prestations d’accueil et relèvent les conditions souvent stressantes, bruyantes et tendues dans lesquelles se déroule la pause de midi. Des adultes qui leur hurlent dessus et les surveillent constamment, de la nourriture qualifiée de mauvaise dans certaines cantines, sont autant d’expériences négatives qui font passer les moments de plaisir au second plan. Du côté des professionnel·le·s, on pointe… les mêmes problèmes : trop de bruit, trop de stress, une relation avec les enfants trop souvent basée sur la discipline. Les chercheur·e·s relèvent par ailleurs des différences importantes selon la classe sociale des enfants. Dans les beaux quartiers, les enfants – adoptant davantage une attitude de « clients » – sont par exemple plus critiques envers la qualité de la nourriture et le travail d’animation que leurs pairs des quartiers populaires (trois lieux d’accueil investigués font partie du réseau d’enseignement prioritaire) plus soucieux en général de cultiver des relations avec leurs ami·e·s.

Les auteur·e·s du rapport rappellent en conclusion que les expériences de la pause de midi sont plurielles et qu’il existe un « effet de lieu » important. Si pour certain·e·s, « le parascolaire, c’est l’enfer », d’autres y vivent des moments de plaisir ou s’accommodent de l’environnement. Reste que les appels à la « révolution » lancés par plusieurs enfants sur les lieux de l’enquête méritent que l’on s’interroge sur le fonctionnement d’un tel dispositif d’accueil.

Laurent Bovey

[1]-Le rapport est disponible sur https ://orfee.hepl.ch/handle/20.500.12162/2930

[2]-On peut (re)lire à ce propos l’ouvrage d’Isabelle Danic, Patrick Rayou et Julie Delalande (2006) : Enquêter auprès d’enfants et de jeunes. Objets, méthodes et terrains de recherche en sciences sociales, publié aux Presses universitaires de Rennes et l’article de Sarah Bonnard, Margaux Bressan et Carla Vaucher dans le numéro 128 de la Revue [petite] enfance : « Valoriser les paroles d’enfants : de la clinique pédiatrique à la recherche en sciences sociales ».