N°133 / Pause de midi (presque) libre à l’APEMS

Lors de la journée d’étude du 15 mai 2019 (Accueil pour enfants en milieu scolaire [APEMS] : entre inclusion et professionnalisation) dans l’atelier « autour des repas », Eugenia Matamoros, la responsable de l’APEMS de Béthusy, à Lausanne, et sa collègue Cindy Gessler ont présenté une organisation originale de la pause de midi dans leur structure. Depuis maintenant deux années, les enfants de Béthusy choisissent quand ils veulent manger, avec qui et combien de temps dure leur repas. Avant cela, le lieu d’accueil fonctionnait de manière « classique » : les enfants étaient répartis dans deux salles séparées, attendaient le silence pour aller se servir au bain-marie et des enfants-chefs de table veillaient au grain. Lorsque tout le monde avait terminé de manger, le personnel éducatif proposait des activités qu’il avait définies à l’avance. L’équipe éducative a lancé un grand chantier pour changer radicalement le fonctionnement de l’accueil de midi dans la structure.

Le moment du repas est un moment clé de la journée continue de l’enfant et ce moment révèle des enjeux importants pour les professionnel·le·s en termes de responsabilité éducative mais également d’organisation et de coordination. En changeant de modèle, l’équipe a cherché à lisser les temps d’attente et à gagner en temps de jeux et de lecture, à réfléchir à une cohérence pédagogique entre professionnel·le·s, à s’appuyer sur des valeurs communes (autonomie, liberté des enfants) et à mobiliser l’observation afin d’adapter les gestes professionnels et in fine à mieux répondre aux besoins des enfants. On remarquera, en fin d’entretien et après deux années d’expérimentation de cet espace de liberté, un retour des normes diététiques (manger de tout) et de bonne conduite ainsi que la réaffirmation du principe de l’adulte comme garant du cadre. Les Libres enfants de Béthusy attendront encore pour profiter d’une pause de midi libertaire.

 

Laurent Bovey : Pouvez-vous décrire la situation avant que soit mis en place ce projet d’accueil de midi plus libre, puis comment s’est déroulée cette mise en chantier ?

Eugenia Matamoros : Il y avait des chefs de table, nous étions quasiment dans un système de prise de pouvoir de la part de certains enfants et des adultes qui faisaient surtout des gestes d’autorité, c’était très militaire. Ce n’était pas une surprise, parce que c’était des choses que l’on pouvait voir dans d’autres lieux. Mais à ce moment-là, j’avais l’impression que nous pouvions faire autrement avec cette équipe. Je suis arrivée vers l’équipe avec des observations de ce qu’il se passait à l’APEMS et j’ai posé le tout sur la table : « Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que vous vous retrouvez dans ce que j’ai observé ? Est-ce que cela vous convient comme c’est maintenant ? » C’était le premier gros travail réflexif, je n’imaginais pas du tout que cela prendrait l’ampleur que ça a pris, je ne savais pas du tout où on allait, mais en l’état, ça n’allait pas pour moi. Aujourd’hui, quand nous reparlons du projet avec l’équipe, nous n’en revenons pas d’en être arrivés là. Pour eux, avec du recul, nous étions dans un système maltraitant pour les enfants et pour les professionnels. Nous étions trop distants, trop préoccupés par les règles, trop peu dans le partage.

 

LB : Vous êtes-vous basés sur un modèle, inspirés d’une expérience ?

EM : Non, c’est quelque chose que nous avons construit ensemble. Très vite, au bout d’une semaine, nous avons changé les personnes au service : il y en avait trois avant, nous n’avons mis plus qu’une personne au bain-marie et les enfants se servaient seuls. La personne était là pour les aider à se servir de tout et à cadrer ce moment. Nous avons enlevé les chefs de table, ce rôle n’avait pas été réfléchi correctement. Ensuite, nous étions tous d’accord dans l’équipe que nous voulions lisser les temps d’attente et que l’enfant soit acteur de son repas. Avant, nous ne respections pas du tout les besoins individuels et les rythmes des enfants, le collectif « grand groupe » était vécu comme la seule vision possible. Il y avait deux salles avec des règles différentes, il était nécessaire de retrouver une cohérence pédagogique. Notre intention était de remettre de la convivialité pendant le repas, car auparavant, beaucoup d’enfants et d’adultes ne prenaient aucun plaisir. Nous tenions surtout à faire confiance aux enfants. Nous avons débuté ce chantier en parallèle de notre projet pédagogique qui tournait autour des valeurs communes.

 

LB : Pouvez-vous décrire le résultat de ce chantier ?

EM : Aujourd’hui, quand les enfants arrivent à midi à l’APEMS, ils ont le choix d’aller manger tout de suite ou d’attendre jusqu’à 40 minutes et d’aller lire ou jouer. Nous ne mangeons plus que dans une salle étant donné que les enfants ne prennent plus leur repas en même temps. Nous avons gagné une place énorme et l’APEMS est devenu un lieu de vie, il y a du jeu tout le temps. L’enfant va pouvoir choisir sa place et avec qui il mange. Certains enfants vont manger par petits groupes, d’autres, pour qui le repas est assez secondaire, veulent manger vite, seuls, pour aller jouer le plus rapidement possible. D’autres ont besoin de beaucoup de temps pour manger, parfois une heure. L’enfant n’a pas d’obligation de manger tout ce qu’il y a dans son assiette, mais l’adulte est là pour le stimuler et avoir une discussion, le but est que les enfants ne restent pas le ventre vide.

 

LB : Qu’est-ce qui a changé pour le personnel éducatif ?

EM : Avant, les collaborateurs étaient beaucoup dans le faire. Ils valorisaient leur travail par toutes les activités qu’ils mettaient en place, par le mouvement dans les salles, ils couraient beaucoup et ils suivaient ce qu’ils avaient toujours connu. Nous étions dans une vision « éducative » du repas : « L’enfant doit goûter de tout, c’est notre rôle d’éducateur de lui faire découvrir des saveurs. » Puis, la Ville a amorcé une réflexion autour de cette question et nous sommes allés vers un accompagnement plus souple et basé sur le plaisir de l’enfant.

Pour ma part, je ne rentrais pas dans la théorie « je suis l’adulte donc je sais et tu es obligé de manger de tout ! ». L’adulte avait jusque-là une posture d’autorité, il était là pour contrôler ce que mange l’enfant, contrôler qu’il se soit lavé les mains, finisse son assiette. Ce qui a changé, c’est qu’il a fallu redéfinir la posture professionnelle. Cela a pris du temps parce que je leur ai demandé d’être dans un rôle d’observateur, de regarder ce qu’il se passe sans forcément intervenir. La difficulté à laquelle je me suis confrontée, c’est qu’en APEMS, nous ne faisons pas d’observation ou très peu. Même le personnel formé n’avait jamais mis en place de l’observation. J’ai dû les former à l’observation, ils ont été preneurs. Nous avons débuté par des observations simples : se poser dans une salle et observer les différents groupes d’enfants, leurs activités et les interactions. Par la suite, nous avons observé des moments clés et plus complexes, comme le repas, les moments de transition. Aujourd’hui, nous utilisons l’observation comme outil principal dans nos analyses de situations, afin de confirmer nos hypothèses et de trouver des solutions aux problèmes que nous pouvons rencontrer.

Au début, ils avaient l’impression que je leur enlevais leur job : « Qu’est-ce qu’on va faire si on ne peut plus contrôler et faire ? » Nous avons dû comprendre que notre rôle le plus essentiel n’était pas dans le faire. Maintenant, j’ai une équipe qui peut s’asseoir, qui propose des hypothèses, qui cherche à rendre l’enfant autonome et n’intervient pas forcément. Les aides de maison ont également été partie prenante du projet, elles ont revu leur fonctionnement.

 

LB : Comment s’organise et se régule la présence des adultes dans l’APEMS ?

EM : Jusque-là, nous étions très focalisés sur la règle « 1 adulte = 12 enfants ». C’est utopique, mais aujourd’hui, c’est plutôt « chaque adulte s’occupe des 84 enfants », donc chacun garde un œil sur tous les enfants et pas seulement sur un groupe. L’observation nous a permis d’avoir un fonctionnement plus global. Il y a un roulement qui se fait maintenant de manière naturelle entre adultes dans les différentes pièces, c’était compliqué au début, cela s’est fait sur plusieurs mois. Il n’y a pas de préorganisation « toi tu vas là », aussi parce que notre fonctionnement fait que ce sont les enfants qui apportent leurs idées et leurs envies. Nous mettons du matériel à disposition et les enfants viennent ou non. S’ils veulent partir au terrain de foot, ils s’occupent de faire la liste des enfants intéressés et les adultes se mettent à disposition, selon le nombre. Cela demande beaucoup de souplesse de la part des adultes et cela peut être un peu déstabilisant, car ils ne savent pas ce que va être leur journée.

 

LB : Est-ce qu’il y a eu des résistances ?

EM : Oui, plutôt émises par le personnel formé. Il y avait une hiérarchisation des tâches, le personnel formé occupait certaines fonctions que ne prenaient pas les moniteurs. Eux étaient plutôt là pour suivre ce que proposait le personnel formé. Quand nous avons débuté le chantier, il y avait une crainte du personnel formé de perdre son rôle et sa fonction. Le projet a été porté par tous, mais c’est le monitorat qui a été une force au départ et qui a permis à toute l’équipe d’avancer. Aujourd’hui, il y a davantage de symétrie. Dès le début, nous nous sommes dit que rien n’était marqué dans le marbre, ça a rassuré tout le monde : « C’est un laboratoire, on est en train de tester. » Nous sommes conscients que ce que nous avons mis en place ne marchera peut-être pas demain. Par exemple avec les 3P [troisième année du primaire], au début c’était une catastrophe, parce que, tout d’un coup, ils passaient d’un monde, l’UAPE [Unités d’accueil parascolaire, prévues pour les 1-2P], très ritualisé et très cadré, à une liberté qu’ils ne géraient pas. Par exemple, s’ils ne venaient pas manger de suite, ils oubliaient qu’ils devaient passer à table. Ils avaient de la difficulté à anticiper la prestation du midi, car elle pouvait être totalement différente d’une fois à l’autre. Il pouvait y avoir un manque de repères : ils arrivaient dans un lieu dix fois plus grand, avec une liberté et beaucoup d’autonomie, ils ne savaient pas quoi en faire. Nous avons mis tout un programme en place pour leur montrer ce qui était possible, pour faire connaissance, pour manger avec eux. Maintenant, nous réitérons cet accompagnement chaque année.

 

LB : Avez-vous d’autres exemples d’ajustements qui ont été nécessaires ?

EM : Au début, nous laissions aux enfants la liberté de se servir de ce qu’ils voulaient. Certains enfants ne se servaient que d’un bout de pain. Nous avons dû réfléchir à notre rôle par rapport aux repas. Il y a le plaisir, ils étaient très contents avec leur bout de pain, mais nous devions leur proposer une assiette type. Nous avons réajusté cela, car nous ne répondions pas à une partie de notre mission qui consiste à leur proposer un repas équilibré. Aujourd’hui, nous rencontrons d’autres problématiques que nous devons revoir. Comme c’est un projet qui est en place depuis un moment, nous observons des problèmes d’habituation avec l’équipe. Par exemple, nous sommes moins attentifs à comment les enfants sont assis à table même si les tables et les chaises ne sont pas adaptées, aux cris pendant le repas ou aux enfants qui courent, aux coups, un enfant debout sur une chaise. Peut-être laissons-nous trop de liberté ? Nous avons tendance à oublier que l’adulte est garant d’un certain cadre. Il a fallu que nous rediscutions où nous plaçons le cadre et quel est ce cadre. C’est peut-être une des dérives de ce système, l’adulte ne doit jamais oublier quel est son rôle et du cadre normatif dont il est garant.

 

LB : Je vous pose aussi la question au sujet des enfants : qu’avez-vous observé comme changements chez eux depuis la mise en place de ce nouvel accueil de midi ?

EM : Nous observons des enfants qui sont beaucoup plus créatifs, parce qu’ils ont plus de temps à disposition, du temps pour s’ennuyer, pour créer. Avant, le jeu, le parc et la salle de gym, c’était seulement vingt minutes. Nous voyons des enfants qui sont plus calmes, ils ont pu courir, bouger, avant de venir à table. Nous remarquons beaucoup d’interactions entre eux, surtout à table. Nous les voyons très heureux de venir. Nous avions à l’époque des enfants qui disaient qu’ils ne voulaient pas être là, pas venir à l’APEMS, et nous les comprenions. Aujourd’hui, cette impression de plaisir est également relayée par les parents. Les enseignants nous rapportent aussi que les enfants sont plus apaisés lorsqu’ils reprennent à 14h.

 

LB : On peut se poser la question de la généralisation d’un tel projet, peut-être dans un bâtiment à l’architecture moins avantageuse, avec un public plus compliqué.

EM : C’est vrai que nous avons de la chance ici avec le bâtiment, des grands espaces, mais il y a beaucoup de collègues [d’autres APEMS] qui ont mis en place ce type de projets. Ils ne font pas un copier-coller, mais ils essaient de l’adapter à leur lieu, le personnaliser par rapport aux équipes et aux enfants. C’est surtout une envie d’être moins dans le contrôle et de faire confiance aux enfants. Il faut aussi dire que tous les enfants qu’on nous a dit poser problème à l’école et dont on parle aux réseaux avec les enseignants, vont plutôt bien chez nous. Bien sûr, notre mission et notre rôle ne sont pas les mêmes qu’à l’école, mais l’accès à une certaine liberté leur permet de ne pas être en train de déroger tout le temps à la règle, ils sont dans un cadre plus souple. Nous avons des enfants qui ont des troubles de l’attention, hyperactifs, ça se passe bien, ils ont la possibilité d’être dans l’action quand ils veulent. Pour nous, un enfant qui va vouloir se lever de table, se mettre à côté de sa chaise, s’asseoir ailleurs, ça ne va pas être gênant. S’il veut se défouler avant de passer à table, il le peut également.

 

LB : Avez-vous un autre grand chantier en perspective ?

EM : Nous allons partir sur les conflits entre enfants et notre rôle dans ces conflits, entre intervention et interventionnisme. A quel moment les laisse-t-on gérer les conflits plutôt que d’être les « sauveurs » de la situation. Et c’est aussi un grand chantier qui questionne à nouveau notre posture de professionnels auprès de l’enfant.

Laurent Bovey et Eugénia Matamoros