N°133 / Le 133 esquissé

Le dossier coordonné par Annelyse Spack et Laurent Bovey

Bovey et Ramel, qui campent en milieu scolaire depuis longtemps, s’en sont un peu éloignés pour s’approcher du parascolaire. Les Apems existent depuis une vingtaine d’années, mais ça n’empêche pas les chercheurs d’affirmer que c’est « un métier jeune ». Métier devrait être au pluriel tant la chose est imprécise quand on regarde la diversité des formations des gens qui y travaillent. Ce qui ne veut pas dire que la tâche est simple et que le savoir y est inutile. Le parascolaire tout neuf se tient tout près de l’école très ancienne et les tensions entre les deux restent vives.

Netter a mené une recherche durant trois ans dans des écoles socialement contrastées. En France, un ministre produit de la Charte, un maire sécrète du Projet éducatif de territoire pendant que les professionnel·le·s se débrouillent au mieux. Les autorités ordonnent de travailler ensemble quand le terrain pratique une division du travail où les hiérarchies professionnelles faussent le jeu. Quand il s’agit de faire du théâtre, les enfants de nantis savent déjà de quoi il retourne et enchaînent les répliques, tandis que les autres restent en panne d’improvisation. Il y a des inégalités coriaces.

Scalambrin et Delay s’intéressent aux classes populaires. L’école jadis enfantine devient, par la magie d’HarmoS, une pièce maîtresse de la réussite scolaire. Dans le même mouvement, les institutions de la petite enfance et les parents sont sommés de livrer à Sa Majesté l’école des enfants scolarisables. Chez « les cultivé·e·s » on joue en apprenant et on apprend en jouant, alors que, chez celles et ceux qui le sont moins, on joue pour jouer et pour rire. Les jeux dits pédagogiques creusent aussi les écarts et l’école, l’air de rien, les entérinera.

Dejaiffe cite aussi les directives du Ministère de l’éducation nationale qui exigent de la continuité pour lutter contre l’échec scolaire. Pourtant, tous les jours, le réel s’obstine à fabriquer des ruptures qui ne deviennent pas systématiquement des drames pédagogiques. Pour les un·e·s, le périscolaire c’est de l’occupation, pour les autres, c’est du temps où l’on apprend différemment avec des gens qui font autrement. Ça peut devenir très intéressant quand les enfants arrivent à faire une synthèse de ces disparités pédagogiques.

Bovey interroge Matamoros sur les pratiques de l’Apems où elle travaille. Il était une institution dans laquelle régnait un ordre disciplinaire, on y prêchait l’obéissance et le silence. Les places y étaient assignées et l’horloge veillait au grain. Ça ne marchait pas bien, les enfants et les professionnel·le·s enduraient ces temps contraints. Alors, ils et elles ont essayé autre chose. Il est un peu exagéré de parler de pratiques libertaires (on reste en Pays de Vaud), mais il arrive que le courage et l’intelligence remuent légèrement les collines. N’empêche que le temps s’est pacifié et que l’espace s’est agrandi.

Golay s’est penchée sur les itinérances. Dans les Apems, on passe souvent d’un endroit à l’autre, qu’il s’agisse d’un espace urbain ou d’un espace symbolique. Il y a des règles, des lois et des usages. Il y a des dangers dans la ville, mais c’est aussi là qu’on apprend à devenir autonome. Etre autonome, ce n’est pas simplement savoir se débrouiller seul·e, c’est aussi savoir s’appuyer sur les copains et les copines pour y arriver. Cet article parle aussi d’un « permis piéton », qui devrait donner le droit de cheminer seul·e. Comme on n’y parle pas des autorités d’octroi ni des conditions de retrait dudit permis, le vernis de liberté perd de son éclat.

La Rémige revient sur l’absurdité qu’il y a de vouloir tracer une ligne de démarcation entre l’éducatif et le pédagogique. Les efforts didactiques ne se développent pas hors-sol, ils sont pris dans la chair entre les larmes et les rires. Puisque l’école titube un peu ces derniers temps, elle aurait tout avantage à soutenir son équilibre en mobilisant ses périphéries. Et La Rémige de sortir de ses gonds, ce qui est une drôle de manière d’ouvrir les portes.

 

Faire & Penser

Fracheboud croise la crise sanitaire avec le féminisme contemporain. Indubitablement, produire des enfants, les élever, les soigner, les nourrir, les habiller et leur parler de la vie est un travail. Ce boulot, assez prenant au demeurant, n’est jamais payé ni considéré. Ce minuscule virus nous a rappelé combien les services publics étaient vitaux pour notre vie quotidienne. Au passage, l’auteure soutient que la petite enfance devrait grandir comme un service public et qu’il serait bienvenu de se défaire de ces velléités entrepreneuriales dont le capitalisme est si friand.

 

Chercher & Travailler

Dimitrova suit le regard des bébés. Dès les premiers jours, les nourrissons cherchent des interactions sociales, et c’est aussi avec les yeux que ça commence. Au début, ils disent quelque chose de ce qui leur arrive et ces adultes qui comptent en sont tout chamboulés, parce qu’ils cherchent à interpréter ce qui se dit sans un mot. Très vite, ces jeunes enfants et ces grands chercheront à coordonner leurs regards vers des objets et commenceront alors les pratiques d’attention partagée.

Une cuillère en bois servira d’abord à taper sur une casserole, puis bébé grandira et distinguera une baguette de tambour d’une baguette pour manger, il rêvera même d’une baguette magique. Dans certaines situations, bébé, devenu grand, saura même reconnaître une baguette de chef-d’orchestre. Les usages sociaux des objets sont une longue découverte.

 

Dire & Lire

Bovey a lu la synthèse d’une recherche menée dans les cantines genevoises. Les auteur·e·s prennent très au sérieux ce que les enfants disent de ce qu’on leur fait et on peut bien se demander pourquoi quelques-un·e·s de ces adultes crient autant. 

Kühni (K.) rend compte du dernier livre de Cifali. Elle y a trouvé ces trois éléments qui importent dans son travail : la relation, le lien et la rencontre. Encore faut-il que les professionnel·le·s deviennent capables de penser tout ça et de mettre en œuvre ce qu’il faut ajuster pour contenir les massacres.

Jacques Kühni