N° 134 / Histoires d’espaces

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés : des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

(…) de tels lieux n’existent pas et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être une évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner : il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. »[1]

Si aménager, réaménager, réréaménager l’espace a son importance dans les lieux d’accueil de l’enfance (réf. Caffari), il me semble capital de nous pencher également sur notre manière d’habiter, de vivre les espaces créés.

Les espaces ne peuvent être pensés une fois pour toutes, et cela, même si régulièrement ils sont réorganisés. C’est dans la rencontre vivante avec de vrais enfants et de vrais éducs que les espaces existent. C’est en situation que l’on comprend comment il faut parfois in situ les modifier, leur donner de l’ampleur ou, au contraire, les rétrécir. Le meilleur aménagement réfléchi en amont par une équipe peut, à un moment donné, voire pendant un instant précis, ne plus être adéquat.

Se voir et/ou se sentir évoluer dans un espace attribué en tant qu’éduc fait partie des savoir-faire du métier. Déchiffrer le climat affectif des enfants circulant dans ce dernier pour mieux cerner les dynamiques enfantines que cela engendre est un signe à interpréter pour composer avec les espaces. S’autoriser à jouer avec les aménagements à disposition est une des conditions qui souvent améliore le travail quotidien des un·e·s et des autres mais aussi le jouer ensemble des enfants.

Nous savons toutes et tous que les mètres carrés réglementaires (3 m2) sont insuffisants et sont une bien maigre réponse pour effectuer du bon travail. Les standards d’une quantification moyenne en mètres carrés réfléchis pour des enfants génériques aux comportements normés ne rencontrent pas notre réalité. Les mètres carrés ne disent rien de la lumière, de l’insonorisation, de la configuration des salles (tout en longueur, avec des niches, etc.). Et surtout, ils sont incapables de tenir compte des vrais enfants qui vont habiter dans ces espaces et surtout qui vont vivre ensemble ces espaces. Toutes et tous les éducs le vivent et le savent : devoir être dans la pièce Y avec Dominique, Zelda, Mathieu, Albertine, Claude, Yvan et Rebecca n’est pas la même chose que d’être dans la même pièce avec John, Damien, Frédérique, Mia, Rémi, Olga et Dan. Les mètres carrés ne sont qu’une petite réalité de « notre » espace. Il y a toujours du ridicule dans les normes parce qu’elles rencontrent si peu les véritables enfants. De quel enfant parle-t-on ? Dans quelle situation ? Avec quelle histoire ? Pour quel à-venir ?

Nous pourrions d’ailleurs poser les mêmes questions pour les éducs.

De mon côté, chaque jour je reconfigure ce que j’ai à disposition en termes de matériel, de salles pour parvenir à une espèce d’équilibre entre ce qui me va et ce que je déchiffre des besoins, des réalités des enfants.

Mercredi matin: jusqu’à 8h45, les arrivées sont échelonnées, un enfant à la fois, un parent à la fois. Un·e éduc est disponible pour le groupe, l’autre récolte les informations et accompagne les nouveaux venus dans la séparation. Les six enfants présents se sont comme distribués les espaces (deux salles avec une porte coulissante), trois sont vers la dînette et deux sont assis par terre vers les garages, Sonia observe les un·e·s et les autres, elle navigue d’un endroit à un autre. Pourtant, à partir de là tout pourrait basculer, car trois nouveaux enfants arrivent en même temps. Si Damien dit bye bye à sa maman et se dirige vers le four sans problème, Sven déboule, bouscule Lia et s’empare de la voiture de Sam qui se fâche. Hector est nouveau, la séparation nécessite encore un peu de temps et un espace protégé. Impossible de faire cela dans trop de tumulte. Du bien et du moins bien dans le même espace mais dans un temps comme resserré. Du coup, l’espace semble se rétrécir et ne plus pouvoir absorber les nouveaux venus. Il s’était déjà distribué entre les premiers enfants et, avec la nouvelle configuration, il devient trop étroit. Souvent, c’est à ce moment que je propose de sortir de la salle et d’aller dans le couloir/réfectoire. Deux fans de cuisine poursuivent leur jeu, deux enfants courent dehors, les amorces de bagarre pour LA voiture s’arrêtent d’elles-mêmes et un « nouveau » groupe démarre de nouveaux jeux hors de la salle. Hector va ­pouvoir ­quitter sa maman dans une ambiance moins agitée.

Aller « hors de » notre secteur est une astuce quand on ne peut pas encore aller dehors, vraiment dehors. Avoir une marge de manœuvre entre le dedans (notre salle) et un autre lieu beaucoup plus grand, qui appartient à tous (le réfectoire) redistribue les cartes.

L’espace s’agrandit en mètres carrés certes, mais il devient un lieu autre qu’il faut reconquérir et dans lequel il faut trouver ses marques.

La distance entre les deux lieux dilue le bruit, l’excitation. Un espace clos fige des comportements, augmente les sons, enferme parfois les enfants dans des attitudes inadéquates.

Voilà ce que nous dit encore Perec :

« Le problème n’est pas d’inventer l’espace, encore moins de le ré-inventer (trop de gens bien intentionnés sont là aujourd’hui pour penser notre environnement) mais de l’interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité (…) » (ibid.).

 

Lundi après-midi: le réveil de la sieste est tranquille, les enfants sortent de la salle, nous amènent leur panier et, après vérification des couches, nous les habillons. L’assiette de fruits repose sur une chaise, les enfants se servent ou non, chacun·e vaque à ses occupations. A nouveau, petit à petit le nombre d’enfants augmente. Il y en a d’abord deux, puis trois, puis sept, puis… dix. Quatre enfants dorment encore, dont Albertine (20 mois) qui ne dort pas toujours ou qui met tellement de temps pour s’endormir.

Nous avons dû bricoler avec les espaces à disposition. Nous avons deux espaces agrémentés d’une porte coulissante et l’une des deux pièces sert à la sieste. Au réveil des enfants, nous nous tenions dans la deuxième salle. Puis de fil en aiguille, nous avons vite compris que le bruit des « réveillé·e·s » dérangeait les dormeurs. Nous avons émigré dans notre « couloir sauveur », le temps que presque toutes et tous soient opérationnel·le·s. Ce jour-là, la demande d’un enfant de jouer à la pâte à modeler trouve écho chez tout le monde. Dans le couloir/réfectoire, les tables n’ont pas encore été nettoyées malgré mes demandes répétées d’en libérer au moins une pour 14h puisque nous squattons la place. J’hésite à aller dans notre salle libre qui possède une table amovible. Et là, ce n’est pas le bruit que nous pourrions faire qui m’inquiète, c’est le manque de place autour de la table qui me fait tergiverser. Comme je travaille avec une remplaçante, je suis presque sûre que tous les enfants vont me suivre et la table est trop petite pour absorber dix personnes à la fois.

Quand l’espace (de la salle, de la table) vient à manquer de manière si évidente, je trouve que notre travail est empêché. Cet empêchement me rend amère, proche de la colère. Il en rend d’autres malades. Le travail est péjoré, péjorant autant pour les enfants que pour le collectif.

Perec (ibid.) a un petit passage sur l’inhabitable dont quelques extraits me font penser à ma saynète ou aux garderies en général :

« L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste.

(…) Les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d’assises, les cours d’école. »

L’inhabitable et, par ricochet, l’habitable a certes à voir avec l’aménagement, la superficie. Il est aussi tributaire de la déco, pour le dire avec les mots des éducs. Les modes actuelles privilégient le sans-plastique, le dénuement, le sobre. Cela ressemble étrangement à ce que l’on apprécie présentement dans les boutiques chics des grands bourgeois.

Une collègue, l’autre jour, a pris du temps pour remettre d’aplomb les montgolfières du plafond qui s’étaient agglutinées sur leur fil. Il était important pour elle que ce fil soit tendu et qu’ainsi les montgolfières soient mises en valeur.

L’inhabitable pour moi a aussi à voir avec le comment on reçoit ceux et celles qui entrent dans le lieu, même s’il est immense. Les sourires, les regards, les gestes de bienvenue donnent à l’espace une ampleur qu’aucune surface ne peut remplacer. Ils sont à produire chaque jour de manière vraie ou, pour le dire autrement sans jeu de mots : de manière habitée. L’autre existe dans l’attention qu’on lui porte et c’est réciproque.

Vendredi 16h30, jour de pluie : le goûter vient de se terminer, la fin de la semaine et la fatigue se font sentir. La débandade n’est pas loin. Le repli dans les salles est inéluctable, il faut libérer le réfectoire, il faut changer les couches avant l’arrivée des parents, laver les mains, nettoyer les museaux, etc. Ce qu’il y a à faire (le côté obligatoire) dans un espace donné et à un moment donné, avec un quota d’enfants et de personnel donné avec peu de marges de manœuvre (tous les espaces sont réquisitionnés et l’option terrasse pour cause de pluie est inenvisageable) sature de manière négative les lieux. On ferme les portes pour contenir les débordements. On parle plus fort pour enrayer les cris, les courses folles. On se sent pris au piège de notre espace-temps. Cette saturation (trop de monde, trop de choses à faire) génère trop d’excitation. L’endroit est le même que ce matin, cet après-midi, mais nous ne savons pas offrir autre chose que des solutions bancales.

Perec (ibid.) a aussi ces beaux mots sur les portes : « On se protège, on se barricade. Les portes arrêtent et séparent. La porte casse l’espace, le scinde, interdit l’osmose, impose le cloisonnement (…). D’un côté, il y a moi et mon chez-moi, le privé, le domestique (…) de l’autre côté, il y a les autres, le monde, le public, le politique. On ne peut pas aller de l’un à l’autre en se laissant glisser, on ne passe pas de l’un à l’autre, ni dans un sens, ni dans un autre : il faut un mot de passe, il faut franchir le seuil, il faut montrer patte blanche, il faut communiquer, comme le prisonnier communique avec l’extérieur. »

Savoir ouvrir et/ou fermer les portes est tout un art. L’ouvert n’est pas « bien » en soi, le fermé n’est pas « juste » de fait.

Certains enfants composent très bien avec le tout ouvert. Comme si leur espace intérieur, leur bien dans les baskets suffisait amplement à canaliser les sollicitations diverses et continues qui affluent de part et d’autre. Ils arrivent à trier dans les demandes, les tentations. Ils ne s’éparpillent pas. Ils butinent ce qui leur va, ce qui leur plaît. D’autres s’épuisent, se morcellent, ils ne peuvent plus se poser, ils se fragilisent et éclatent. C’est alors à nous éducs de faire en sorte qu’ils n’explosent pas, c’est à nous de comprendre les difficultés dans lesquelles ils se trouvent et de leur construire un contenant qui les rassure, qui leur permet de profiter au mieux de l’espace à disposition. La porte est parfois utile quand les codes du grand espace ne sont pas maîtrisés.

Lahire, dans Enfances de classe[2], aborde ce lien à l’espace. Il met très clairement en évidence les fossés d’espace à disposition entre les nantis et les plus démunis. Avec bien évidemment des effets sur le comportement des enfants. L’espace que les enfants vivent en crèche n’est pas le même suivant que leur domicile est une voiture à cinq (cas extrême) ou un six-pièces à trois. Leur rapport à ce qu’on leur propose est à lire en miroir de leur réalité.

Je vais relater l’exemple un peu moins excessif que celui de la voiture (réel et décrit dans le livre). Celui d’Ashan qui habite depuis plus de quatorze mois au troisième étage d’un foyer pour sans-abri. Deux chambres de 9 m2, une pour la maman et une pour Ashan. Les deux pièces ne communiquent pas entre elles. La cuisine et les douches sont partagées avec cinq autres familles. Voilà ce que rapportent les chercheurs (ibid., pp. 173-174) : « Au manque de concentration et au faible degré d’autocontrôle, s’ajoute le fait qu’Ashan est content et même très excité de sortir de l’espace confiné dans lequel il vit en duo avec sa mère et où il peut à peine jouer. L’occupation de l’espace scolaire et son papillonnement constant peuvent en partie s’expliquer par le contraste entre l’espace domestique contraint et l’espace scolaire beaucoup plus vaste et rempli de sollicitations. »

Interpréter les espaces des un·e·s et des autres n’est pas simple. Trouver des solutions sur le long terme (mais des fois aussi dans l’urgence) ne va pas de soi. C’est un travail d’ajustement quotidien.

Perec (op. cit.) aborde brièvement les escaliers, cauchemar pour certain·e·s éducs, occasion de travail pour d’autres :

« On ne pense pas assez aux escaliers.

Rien n’était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est plus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui.

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? »

Les enfants des crèches ont peut-être une réponse pour Perec car, pour eux, les escaliers, c’est l’aventure, la montagne à grimper, à redescendre, des difficultés à surmonter. Dans les escaliers, les enfants font un nombre de choses incalculable : de la gymnastique, de la physique, car la loi de la gravité est sans pardon, ils testent l’entraide, ils font preuve de concentration et/ou de coordination, etc. Ils habitent cet espace avec intérêt, souvent avec application, c’est un endroit où ils apprennent à faire attention. Les escaliers sont un terrain de jeu avec des règles à respecter sous peine de se faire mal, mais la difficulté devient plaisir quand elle est surmontée.

Perec (op. cit.) s’est aussi intéressé à ce qu’il nomme « D’un espace inutile » un quelque chose qui n’aurait servi à rien, un quelque chose qui n’aurait renvoyé à rien. Il raconte qu’il lui a été impossible de suivre cette pensée jusqu’au bout. Il n’a pas réussi à penser le rien : « Comment penser le rien ? Comment penser le rien sans automatiquement mettre quelque chose autour de ce rien, ce qui en fait un trou, dans lequel on va s’empresser de mettre quelque chose, une pratique, une fonction, un destin, un regard, un besoin, un manque, un surplus… ? »

Les enfants sont pareils, je ne sais pas comment ils pensent l’espace mais ils le vivent dans leur corps, dans leurs gestes. Ils se cachent dans les recoins, trouvent une utilité, une utilisation à toutes les parcelles possibles. Un trou, une encoignure, une saillie, une corniche, que sais-je. Les possibles semblent infinis, l’inutile n’est pas au rendez-vous.

Les espaces ne sont ni neutres ni anodins. Les penser, les transformer, jouer avec, les modifier temporairement, s’y déplacer, les habiter prend tout son sens quand on travaille avec des enfants.

Dans Lausanne il y a un parc
Dans ce parc il y a une garderie
Dans cette garderie il y a un réfectoire
Dans ce réfectoire il y a des tables
Sous ces tables il y a des chaises
Sur les chaises il y a des enfants
Les enfants font tomber les chaises
Les chaises font tomber les tables
Les tables font tomber le réfectoire
Le réfectoire fait tomber la garderie
La garderie emmène le parc
Le parc quitte Lausanne

Karina Kühni

 

En guise d’apostille

Un espace à 3 temps, une valse à mille temps.

 

Pour certains enfants c’est tentant de prendre le temps

Pour d’autres enfants trop de temps rime avec désœuvrement

Pour les parents c’est trop souvent tant pis de prendre le temps

Pour d’autres gens c’est tant mieux de prendre le temps.

 

Le temps des espaces varie par ses habitants. Ceux-ci aimeraient que ce temps dans cet espace dure longtemps, celles-là souhaiteraient qu’on en finisse immédiatement. On ne s’entend pas sur ces temps-là. On tente l’accord. On étire le temps de la corde. On tente d’espacer le temps et la corde. Celle-ci rompt de temps en temps.

 

Il dit : « ton temps n’est pas le mien ! »

Elle répond : « mon temps m’appartient ! »

L’espace clos dans lequel se joue la scène amenuise les propos. Personne n’entend.

Pourtant les mots sont forts, ils se crient fort. L’espace les retient, les assourdit.

Il est temps de les sortir de cet espace, de les mettre ailleurs. L’espace peut ne plus convenir, pour ces mots, pour ces gens, de temps en temps.

 

L’espace d’un temps ne se mesure pas. Il se vit à l’aune d’un temps important. Il se voit à l’aube d’une découverte. Il s’entend à la cadence des mots. Il nous touche pourtant par sa fugacité.

 

Habiter le même espace tout le temps est invivable.

Le temps du confinement nous l’a appris à nos dépens.

 

Le mauvais temps réduit les espaces.

Certains espaces ont fait leur temps.

« Cachez-moi cet espace que je ne saurais voir ! »

 

Prendre le temps de temps en temps oui, mais prendre le temps souvent s’apprend.

Peut-on prendre le temps d’un espace ?

Peut-on dire trop d’espace tue l’espace ?

 

La feuille blanche : espace ? Temps compté ? Angoisse

 

[1]-Perec, Georges (2000), Espèces d’espaces, Galilée, Paris.

[2]-Lahire, Bernard (2019), Enfances de classe, Seuil, Paris.