N° 134 / Des espaces d’aménité et des lieux d’hostilité

Parfois les choses commencent par des histoires de travail et continuent par des livres, d’autres fois cela part de livres qui rencontrent des situations éducatives et se termine provisoirement en articles. « La lecture, pas plus que le dessin, ne peut réparer le monde de ses désordres, ni avoir, à tout coup, une fonction cathartique. Mais plus le contexte est violent, plus il est vital de maintenir des espaces de répit, de rêverie, de pensée, d’humanité. (…) Le monde n’est habitable que si sont ménagés des lieux qui permettent du mouvement, du détachement, du repos, des passages, des mises en rapport insolites ; des espaces qui ouvrent sur autre chose, récits d’ailleurs, visages inconnus, légendes ou sciences. Un livre, c’est cela, tout simplement. »[1] Que ce soit bien clair, ces douze dernières années, jamais rien d’important n’est venu d’un Power Point. Jusqu’à maintenant cette revue s’est tenue là où se croisent des expériences professionnelles et des livres et c’est dans cet espace très ordinaire qu’elle a puisé ses forces. Elle est faite de récits, d’analyses, de références et d’images qui construisent plus ou moins laborieusement un lieu critique, pour le bonheur de quelques-unes et le malheur de quelques autres.

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. »[2]

Depuis tout petit, je me prends les pieds dans les tapis de la bourgeoisie. Beaucoup de mes plaies et de mes bosses « capitales » viennent de là. Les honnêtes gens trébuchent souvent sur les seuils de l’ascension sociale et s’écorchent parfois aux embrasures des promotions. Ce qui est plus inquiétant c’est cette crainte permanente de la relégation, comme si la vie s’était installée dans un danger de précarité qui dessine des angoisses et entretient une perpétuelle violence. La petite enfance contemporaine se trouve ainsi trop petite dans des espaces trop grands et trop grande dans des espaces trop étriqués. Elle est bel et bien de son temps.

« Le “chez-moi” signifie davantage que le “chez-toi” : c’est ce qui n’est pas “chez-toi” et c’est ce qui nous met à distance infranchissable, moi de toi, toi de moi, les uns des autres. On s’agglomère en zones à l’intérieur desquelles les individus se catégorisent entre eux comme égaux et ces zones les mettent à distance de ceux qui sont susceptibles de les gêner, à commencer par les mendiants que certaines villes chassent déjà de leurs espaces publics. »[3]

Si l’on est capable de penser les institutions de la petite enfance comme un service public à l’usage de tous et non comme une entreprise spécialisée dans la conservation d’un entre-soi, alors il est peut-être possible de concevoir un « chez nous » qui ne ressemble pas à un club de golf. Un accueil collectif qui serait à même d’ouvrir ses portes sans distinction de classe, de genre ou de race. Pour qu’un tel lieu existe vraiment il faut que celles et ceux qui y travaillent soient un rien au clair sur la réalité des discriminations sociales qui traversent nos villes et nos vies. Bref, cela demande une certaine culture professionnelle (historique, sociale et politique) qui dépasse les sempiternelles catégories du développement de l’enfant et les verdicts psychologisants de celles et ceux qui précisément ne sont pas psychologues.

« Cette générosité de l’espace (chez les grands bourgeois) induit des comportements et des apprentissages spécifiques. Pour les collégiens, pas question de faire leurs devoirs sur le coin de la table de la salle à manger. Chacun a droit, dès le plus jeune âge, à l’intimité de sa chambre personnelle. Le corps lui-même, dans les pièces communes, salle à manger et salon, est modelé par sa mise en scène permanente devant le regard d’autrui. Il apprend à se tenir dignement, à être vu (…). Petit à petit, l’enfant s’habitue à gérer ses gestes sous le regard des autres. Celui qui a grandi dans un logement ouvrier étriqué, encombré, sait combien il est difficile de maîtriser son corps dans une situation publique où l’on se trouve exposé aux regards. »[4]

La garderie est cet espace public qui devrait être suffisamment spacieux pour que les corps s’y déploient et suffisamment collectif pour que les codes sociaux y soient expérimentés. C’est là que les enfants pourraient apprendre jusqu’où ne pas aller trop loin et comment dégager des espaces où l’on comprend comment aménager des transgressions qui n’agressent pas, tout en revendiquant des changements qui bousculent l’ordre établi. Parce que la liberté se construit là où elle est possible et là où elle est mise en pratique, avec frottements et ravissements.

Mona Cholet, prise dans la tourmente d’un aéroport, se trouve soudain à rêver de son bercail, ce lieu où l’on revient toujours pour y trouver un havre de paix.

« Vouloir rester chez soi, s’y trouver bien, c’est dire aux autres que certains jours – certains jours seulement –, on préfère se passer de leur compagnie ; et cela pour se consacrer à des occupations ou, pire, à des absences d’occupation qui leur paraîtront incroyablement vaniteuses ou inconsistantes. »[5]

Un espace collectif n’implique pas une constante sollicitation, qu’elle vienne des enfants ou des éducs. Chacun et chacune devrait pouvoir, quand il/elle le veut, trouver un espace de solitude et de quiétude qui défasse la pression et autorise la rêverie. Les professionnel·le·s auraient à sentir, deviner et respecter cette nécessité momentanée d’esseulement, parce que la solitude n’est pas toujours une tristesse ni systématiquement une calamité.

« Les villes contemporaines ne tolèrent le spectacle ni de la pauvreté ni de ce qu’elles interprètent comme de la paresse. De toute façon, elles sont de plus en plus conçues comme des espaces fonctionnels, de purs lieux de passage orchestrant des flux avec une efficacité maximale, et non comme des lieux que l’on s’approprie, où l’on s’arrête, où l’on traîne, où l’on vit. »[6]

L’enfance est précisément ce temps où l’on court beaucoup, mais c’est aussi ces moments où l’on s’arrête soudainement et durablement parce que rien ne presse. L’enfance c’est cette disponibilité au jeu avec ce qui se présente, c’est ce droit inaliénable à la paresse réalisé dans les plis du quotidien. L’enfance doit rester totalement déprise des nécessités productives qui caractérisent le capitalisme aujourd’hui dans la toute-puissance de la marchandise. Le travail éducatif se tient dans ces moments de la prime enfance où les enfants ne sont ni obligés de consommer, ni contraints à des performances qui mesurent leur grandissement à l’aune d’une normalité fabulée. L’enfance lessive l’efficacité et c’est bien ce que les puissants lui reprochent.

« L’argument que je soutiens avec le plus de force se ramène tout simplement à ceci : aucune créature humaine ne survit ni ne subsiste sans la dépendance d’un environnement qui lui assure une assistance, des formes sociales de relations, des formes économiques qui supposent et structurent l’interdépendance. »[7]

La puissance de l’enfance, son intelligence et ses actions sont toujours amenuisées au regard de la dépendance des enfants devant les adultes. Comme si les grands étaient en inoxydable et en béton armé. Les enfants savent assez bien les fragilités et les incertitudes de la vie, même si « mon papa, c’est le plus fort ! Et ma maman, c’est encore pire ! ». C’est l’humanité entière qui dépend des autres, cette évidence devrait nous habiter au jour le jour pour mesurer ce besoin d’assistance et façonner nos gestes pédagogiques avec les minuscules et les géants, au moins pour survivre. La vie bonne c’est ce qui peut advenir une fois que les éléments essentiels à la survie de tous sont assurés. Le self made man est un mensonge et l’autonomie qui s’y réfère un foutage de gueule. Si l’individu peut advenir c’est parce qu’il existe une collectivité solidaire pour les jours de galère et un peuple proche pour les jours de fête.

Adorno reconnaissait déjà combien c’est devenu difficile d’habiter, il écrivait : « Comme toujours, c’est pour ceux qui n’ont pas le choix que la situation est la plus difficile. Ils habitent sinon dans des bidonvilles, du moins dans des bungalows, mais demain déjà, ils coucheront peut-être dans des cabanes de jardinier, dans des caravanes ou dans leurs voitures, sous la tente ou à la belle étoile. Le temps de la maison est passé. »[8] C’est une banalité sinistre que de dire que toutes les enfances n’ont pas un toit sur la tête, mais c’est une position politique que de ne pas trouver cela normal et d’en faire quelque chose qui dégage d’autres horizons.

Jacques Kühni

[1]-Petit, Michèle (2002), Eloge de la lecture, Belin, Paris, p. 111.

[2]-Perec, Georges (2000), [1974], Espèces d’espaces, Galilée, Paris, p. 16.

[3]-Vignaux, Georges (1999), Le démon du classement, Seuil, Paris, p. 11.

[4]-Pinçon, Michel et Pinçon-Charlot, Monique (2007), Les ghettos du gotha, Points Seuil, Paris, p. 22.

[5]-Cholet, Mona (2015), Chez soi, La Découverte, Paris, p. 28.

[6]-Cholet, Mona (2015), Chez soi, La Découverte, Paris, p. 70.

[7]-Butler, Judith (2014), Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, Manuels Payot, Paris, p. 91.

[8]-Adorno, Theodor W. (2003) [1951], Minima Moralia Réflexions sur la vie mutilée, Payot et Rivages, Paris, pp. 46-47.