N° 134 / Le 134 esquissé

Le dossier

Kühni (K.) a lu et relu Espèces d’espaces de Georges Perec parce que la littérature vient souvent au secours de l’éducation. Les mètres carrés chers aux planificateurs sont bien éloignés du travail réel des professionnelles et à une distance interstellaire des vrais enfants bien vivants et tout débordants qui habitent les institutions. Ces lieux d’accueil manquent tellement de grandeur, de cette grandeur qui échappe largement aux arpenteurs. Si, en plus, les éducs se mettent à évoquer parfois la nécessité d’espaces plus petits, les bureaucrates ne peuvent qu’y perdre leurs instruments de mesure.

Nussbaumer est père d’une petite Chloé, ce qui lui donne une certaine acuité pour percevoir les enjeux normatifs de l’éducation. Les rencontres du quotidien montreront combien est insidieuse la pression de conformité et la facilité avec laquelle elle se répète inlassablement du soir au matin. Goffman fournit au passage quelques instruments et les féministes quelques autres. La question de savoir si ce monde sera habitable pour ces enfants qui grandissent ici demeure inquiétante, et ce souci n’est pas que parental… Penser des espaces d’aménité semble plus que jamais une urgence vitale.

Borel prétend que les lieux ne sont hospitaliers que quand ils sont vraiment habités. C’est d’abord une histoire d’affect, dit-elle, puis des agencements de détails et des histoires de frontières et de porosité. Les institutions ont une fâcheuse tendance à sursignifier leur pouvoir et c’est bien compliqué pour les parents d’y trouver une place suffisamment bonne pour qu’elle devienne un autre chez-soi. Le Covid 19 y a mis son grain de sel en ouvrant des portes (que jadis l’on fermait par un redoutable digicode) et en interdisant (pour des raisons sanitaires) toute proximité. Les parents entrent donc mais ne rencontrent pas.

Fracheboud s’indigne aussi de l’étroitesse conceptuelle des calculs de surface quand il s’agit de travailler avec des enfants. Les espaces disent beaucoup sur celles et ceux qui y travaillent, sur comment ils/elles voient leur métier et ce qui peut être mis en œuvre dans ces lieux. Ils disent aussi, en creux, comment sont considérés les usagers par les autorités planificatrices. Un jour l’on décide que les enfants peuvent se déplacer librement dans l’institution, du bureau directorial aux différents secteurs. Certain·e·s osent l’aventure, alors que d’autres préfèrent la sécurité des espaces connus. Les couloirs ont bruissé de vie et la maison s’est agrandie.

Gruau et Chabloz étaient devant une série de difficultés pédagogiques et institutionnelles. Ces sales moments avaient des effets sur leur travail, sur la santé des professionnelles et l’épuisement était en train de manger l’institution. Les enfants, eux, s’échinaient à défendre leurs biens et l’agitation était particulièrement stérile. En repensant l’espace à deux, en mêlant des savoirs hétérogènes, en parlant le travail et ses embûches, elles sont parvenues à mettre en œuvre quelques modifications spatiales qui ont « possibilisé » une appropriation différente des lieux.

Kühni (J.) a lu Arlette Farge qui s’est intéressée à la vie dans les rues parisiennes du XVIIIe siècle. Des enfants perdus aux enfants trouvés, il y a un monde que l’on peine à comprendre. Comment pouvait-on considérer l’enfance comme un danger pour l’ordre établi ? Comment les enfants pouvaient-ils se perdre dans les rues et n’être retrouvés que quelques mois plus tard ? Et ce n’est pas de dire que les parents s’en moquaient ! Ces rues étaient aussi le théâtre de solidarités étonnantes. L’enfance y vivait dans une liberté que l’on ne peut pas imaginer aujourd’hui et dans un danger que l’on ne peut pas concevoir. Et pourtant ces enfants ont grandi, sont devenus parents et ont fait la révolution.

 

Faire & Penser

Vionnier ferraille contre le néolibéralisme, cette idéologie qui a envahi les usines, conquis les bureaux et menace l’éducation. L’école n’y échappe pas. Entre les lignes, on devine que la petite enfance n’est pas épargnée.

Les pratiques managériales, toutes pleines de violences sournoises, profitent du délitement des collectifs. De jeunes enseignant·e·s règlent leurs approches pédagogiques sur des appels à la délation et certain·e·s écoliers/ières deviennent ainsi de zélé·e·s petit·e·s mouchards. Au fil des pages, on croise heureusement le Petit Nicolas qui, lui, ne parle pas la langue spécifique du capitalisme contemporain. Ce texte est étayé par des citations de Danièle Linhart, Vincent de Gaulejac, Fabienne Hanique, Yves Clot, Christophe Dejours et Grégoire Chamayou. Entre autres…

 

Dire & Lire

Kühni (K.) a fouillé dans ses livres et en a exhumé un qui, très opportunément, s’intitule Ma rue. Drôle de rue, où le ciel est empli de routes qui mènent partout. Ce délire vivement coloré ne perturbe aucunement l’auditoire, tout occupé qu’il est à construire ce qu’il sait avec ce qu’il entend. L’invraisemblance n’est pas un écueil narratif, l’imaginaire se nourrit du quotidien et de l’extraordinaire tout en agençant une histoire qui lui va.

Jacques Kühni