N° 136 / Etre touché, entre plaisir et dégoût

En lisant Slurp slurp smack smack d’Anita Lehmann et Kasia Fryza, Helvetiq, 2019.

En janvier 2020, ante-covidmania, nous avons eu l’occasion d’aller avec un petit groupe de trotteurs à un « café littéraire » organisé par Limonade Littéraire dans un bistrot de Lausanne. Un livre pour enfants, choisi selon une certaine tranche d’âge, nous a été lu ou plutôt raconté par une comédienne. Le public (sur inscription) était constitué de parents et de leurs enfants, de grands-parents et de leurs petits-enfants, ou encore de collectivités comme nous. Un auditoire mixte – garçons-filles, jeunes et moins jeunes – a bénéficié d’une prestation de qualité intéressante sur plusieurs registres. Tout d’abord l’évidence de capter une assemblée aussi variée ne coulait pas de source. Tout·e éducateur et éducatrice mesure bien la possible difficulté à focaliser durablement l’attention d’un groupe hétérogène. Je trouve aussi que les savoirs d’un autre métier que le nôtre (comédien·ne) nous ont permis d’enrichir notre palette habituelle de raconteur et de raconteuse d’histoires. La mise en mouvement du corps, les intonations et la prosodie exacerbées et cette faculté de faire durer le temps apportaient à la lecture une dimension nouvelle. Le choix d’utilisation d’objets pour rendre le texte plus accessible (surtout pour des petits) était tout à fait judicieux (gants de toilette). La capacité à sentir le public était également ajustée, car la comédienne savait quand insister ou passer à autre chose. Elle a su faire rire, faire attendre, surprendre, intéresser et faire parler les enfants qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Lire des histoires dans un lieu public, ailleurs qu’à la maison ou à la garderie, être dans la ville, mais pas au théâtre, était parfait.

Malheureusement, la chose s’est arrêtée post-Covid.

Le livre s’intitulait Slurp slurp smack smack. Nous ne nous doutions pas que cette histoire aurait une quelconque relation avec ce qui allait nous arriver. Covid bien évidemment, mais encore ce numéro sur toucher, pas toucher.

L’ouvrage parle de câlins, de bisous, de proximité plus ou moins mal vécue par une petite fille de 5 ans et 5 mois. La sacro-sainte famille défile et couvre (ou tente de couvrir) de bisous Emma. Cette dernière est réfractaire à cette intrusion dans son intimité pour (à mon avis) de bonnes raisons. L’inquiétude des enfants peut être versatile certes, mais souvent, c’est à bon escient. Des odeurs, des approches trop envahissantes peuvent affecter les personnes concernées.

Emma en joue, quand soudain la venue du chien Titan inverse les rôles. La langue râpeuse et la bave de cet énergumène volumineux font du coup fuir les visiteurs encombrants.

J’ai lu ce livre aux trotteurs de cette année et à quelques autres enfants plus grands (5 et 9 ans).

Malgré ou à cause de la lecture faite au café, j’ai eu assez peu de succès dans la réception de cet album. Je n’ai pas mis en scène le texte, je m’y suis prise de manière classique. Assise devant mon public ou sur le lit avant d’aller dormir pour mes petits-enfants. J’ai même eu droit à une remarque du fils (4 ans) d’une amie qui m’a dit : « Elles sont pas jolies les images ! »

Il est vrai que le graphisme fait un peu vieillot, les couleurs sont un peu blafardes, mais ce n’est qu’une première impression. A y regarder de plus près, les ombres, les reliefs sont surprenants. Il y a plein de choses à découvrir, mais il faut bien regarder. Ce livre n’est pas un livre d’accroche, qui marche en un clin d’œil. Il faut en rajouter un peu, y revenir en plusieurs fois et laisser les enfants l’apprivoiser. Guider la lecture, pointer les petites facéties. Une autre surprise a été de mesurer comment, pour certains enfants, le deuxième degré simple ne marche pas du tout. Emma aime les câlins de sa maman qu’elle compare à un lynx et de son papa qu’elle imagine en ours. Ce bout-là marche assez bien. Le lynx ressemble au chat et l’ours est un classique ; nous sommes donc sur du très connu. Par contre, quand mamie Cora est une chauve-souris et tonton Jules un morse, les plus jeunes ont de la difficulté à suivre. Ils ne font pas le lien entre l’animal de l’image et la narration. Oui, il y a un morse (d’ailleurs qu’est-ce que c’est ?), mais en quoi cela concerne-t-il tonton Jules ? Les odeurs de moisi et de naphtaline ne sont pas si évidentes non plus pour eux et elles. Comme si ce vocabulaire n’appartenait pas, plus à leur génération. Alors, il y a ceux et celles qui posent des questions, qui sont preneurs et preneuses d’explications et il y a ceux et celles qu’on perd.

La comédienne a vraiment été très bonne dans sa lecture-narration, elle a vraiment su rassembler les plus petits et les plus grands autour de ses gants de toilette (rayé pour le lynx, plus ou moins doux pour l’ours, râpeux pour tonton Jules, etc.) et, bien sûr, avec ses mimiques de dégoût ou de plaisir. Elle a su se défaire du livre pour en faire un spectacle.

A côté, mes prestations ont été médiocres. Je vais devoir y travailler, me mettre un peu plus sérieusement aux arts de la scène…

Karina Kühni