N° 136 / Touche ? Pas touche ?

Ne pas toucher

Je ne sais pas pour vous, mais cette injonction évoque pour moi l’univers (trop) silencieux des musées. Un espace dont la grandeur nous écrase tant il nous est interdit de l’explorer, surtout ne pas crier, ne pas courir, à peine ose-t-on parler, comme si nos voix pouvaient user les toiles ou les statues.

En tant qu’enfant, c’est à la fois un univers fascinant et d’un ennui mortel.

En tant qu’adulte, je conçois qu’une forme de recueillement devant une œuvre est une manière de s’ouvrir, de faire de la place aux émotions, de se laisser atteindre, bref de se laisser toucher justement.

Parce que, en tant qu’adulte, nous avons à la fois besoin de faire tomber des barrières et de faire se taire un brouhaha intérieur. Nous avons, en grandissant, construit des garde-fous pour apprivoiser nos émotions, rendre leur expression supportable pour nous et pour les autres, en correspondance avec des attentes et des valeurs sociales. C’est une évolution nécessaire qui nous interdit de hurler de joie devant une œuvre qui nous touche, mais qui nous évite aussi de nous rouler par terre en pleurant quand le vendeur du grand magasin nous dit que le produit que nous cherchons est en rupture de stock (notons, tout de même, la tendance de certain·e·s à insulter le pauvre vendeur, ou à se jeter sur le ou la client·e qui a pris le dernier article pour le lui arracher. Comme quoi la maîtrise des émotions n’est jamais totalement acquise).

Le jeune enfant n’a pas encore apprivoisé ses émotions et se laisse plus facilement toucher par le monde qui l’entoure. Et s’il peine à se saisir du monde en silence, c’est que, par sa voix, il renvoie comme en écho ce que le monde lui fait. L’enfant touche, goûte, écoute, sent et, finalement, voit, il dévore le monde comme le monde le dévore, il l’avale comme il se fait avaler, avec une puissance telle que la rencontre est parfois violente et douloureuse (pour le monde comme pour l’enfant).

 

Une touche de peinture

Adèle (presque 3 ans) est en train de peindre avec le pinceau que lui a donné l’adulte. Le pinceau vient effleurer son autre main, celle qui tient la feuille, et y dépose un peu de peinture. Adèle lève les yeux vers l’adulte, inquiète de sa réaction. L’adulte sourit, rassure : « Ce n’est rien, tu pourras te laver les mains après. » Adèle regarde la tache et frotte ses doigts ensemble. Elle ouvre sa main et, volontairement, y applique un peu de peinture, avant de la refermer. Elle regarde à nouveau l’adulte, plus sûre d’elle et amusée, le poing fermé sur une tache, une sensation, une découverte. Elle rouvre sa main, observe, referme, ouvre, remet de la peinture, encore, et puis, brusquement, écrase sa main sur la feuille. La main peinte, ouverte, en l’air, elle regarde en souriant l’empreinte sur sa feuille, avant d’adresser à l’adulte un visage triomphal.

 

Ce qui touche à la sécurité

Dans les chantiers pédagogiques actuels, se reconstruit doucement l’idée qu’il faut offrir aux enfants la possibilité de rencontrer le monde « pour de vrai », de les autoriser (et nous avec) à prendre des risques. Sortir (enfin) de ce monde de plastique, où l’on croit ne rien risquer, mais dans lequel rien n’est vrai, même pas la sécurité.

A la poubelle (non à la récupération), la dînette qui ne fait ni bruit ni débris, mais empoisonne tout de même lentement et discrètement les enfants. Il faut ressortir (récupérer, donc) les vieilles casseroles d’étain ou de fer blanc qui chantent bruyamment, les grandes spatules en bois, les tasses et les théières en porcelaine et accompagner de notre attention celle des enfants qui se mettent soudainement à utiliser un matériel fragile, lourd, dur, grand, bruyant, mais tellement plus vrai et intéressant.

C’est un chantier, c’est aussi un combat, un débat en tout cas, autour de ce qui touche à la sécurité. On peut se couper avec de la porcelaine ! Oui, il y a un risque, mais nous (enfants et adultes) allons être prudent·e·s, attentifs et attentives et, fait incontournable, nous allons apprendre à manipuler, à réagir et si, malgré tout, une coupure survient, elle guérira bien mieux et bien plus vite qu’un trouble lié à des perturbateurs endocriniens.

La pandémie (oui, on est obligé d’en parler), nous aura appris que ce qui nous sécurise un jour, nous met en danger le lendemain. Le clavier du digicode, celui qui nous protège de je ne sais quelle invasion, devient une source de transmission du virus et voici que s’ouvre la porte, toute grande, tout le temps, pour ne plus… TOUCHER au clavier. Il n’y a pas eu d’invasion, même pas vraiment par le virus, qui lui n’a jamais eu besoin de code pour entrer.

Le digicode est une forme de mur, une frontière pensée pour protéger un lieu d’une certaine misère, des vagabonds et des fous, finalement bien peu nombreux, mais qui sont bien les seuls à trouver un intérêt à entrer sans raison dans un espace de vie enfantine. Des murs, il s’en reconstruit de plus en plus aux frontières, j’y trouve une certaine analogie. Un faux sentiment de sécurité, qui nous permet de fermer les yeux sur ce qui se passe au-delà.

 

Etre sur la touche

Inaya a 2 ans. C’est ce que dit son dossier. Il dit aussi que son papa est sous le coup d’une procédure de renvoi. Pas sa maman, qui suit des cours de français quelques heures par semaine. Le papa va mal, il ne parvient pas à s’occuper de sa fille, qui ne va pas très bien non plus. C’est un dossier urgent, assez pour obtenir une place en crèche, ce qui est bien. Mais c’est triste aussi qu’il faille aller aussi mal pour avoir une place en crèche.

A côté, il y a le dossier de Paloma, 3 ans. Son papa est passé au bureau hier, résigné. Sa demande de permis a été refusée. Il doit quitter son travail immédiatement. Son employeur aimerait le garder jusqu’au départ, mais l’Office des réfugiés refuse, les personnes en cours de renvoi ne peuvent pas travailler. La famille pourrait faire recours, mais après cinq ans de démarches, ils sont à bout, fatigués de vivre dans l’incertitude. Il avait du travail, un enfant à l’école, une autre à la crèche, ils vont rentrer, ou disparaître, ou les deux.

Moi, je suis dans mon bureau, avec ces dossiers qui ne sont pas juste des dossiers. Je me sens impuissante et terriblement privilégiée. Je suis triste, en colère, je vais probablement moins bien dormir, dans mon lit, qui est dans ma maison, qui est dans mon pays et dans ma commune où mon fils va dans une école où il a ses amis qu’il n’aura jamais à quitter pour retourner dans un pays où il ne serait même pas né.

 

Etre touché·e·s

Avec notre équipe, nous travaillons à construire une pédagogie qui soit une source pour la créativité de l’enfant dans l’ensemble de la vie institutionnelle, avec la conviction qu’elle contribue à surmonter les traumatismes que la vie nous inflige, parfois. Cela demande du temps à mettre en œuvre, notamment parce que nous, adultes, devons renouer avec notre propre créativité. Le premier pas, comme souvent, est d’élargir notre représentation de ce qu’est la créativité et de la démarche qu’elle implique.

Le premier travail consiste à oser ressentir. C’est-à-dire, non pas partir de ce que l’on maîtrise et connaît (développement de l’enfant, objectif d’apprentissage, etc.), mais partir de ce que l’on ressent. Pour ce faire, je propose, des ateliers en petites équipes (5-8 personnes) durant lesquels chacun·e choisit une image sur la couverture de livres pour enfants que j’ai sélectionnés selon leurs graphismes diversifiés et parfois un peu (d)étonnants. Chacun·e explique en quoi l’image qu’il ou elle a choisie l’a interpellé·e. Ensuite, nous nous arrêtons sur une image en particulier, pour ce qu’elle évoque. Par exemple l’obscurité ou le reflet. Nous échangeons sur comment ce sujet nous touche, sur ce qu’il provoque en nous, réveille comme souvenir, comme sensations, comme émotions. Enfin, nous nous interrogeons sur la manière d’amener les enfants à vivre, ressentir ces sensations, explorer l’obscurité ou le reflet, concrètement et symboliquement. Et pourquoi ne pas une fois manger dans la pénombre, à la lueur des bougies ou des lampes de poche, ou créer un parcours moteur dans une salle sombre avec de petites lumières ici et là ? Faire des jeux d’ombres bien sûr, un spectacle même, visiter une grotte ! Trouver des histoires qui parlent de la nuit, du noir, explorer les peurs, etc. Quant à explorer le reflet, nous imaginons créer un minipalais des glaces, partir en promenade dans le quartier, à la recherche de tous les coins où il se cache, et ainsi de suite.

Ce type de travail est pensé comme outil pour construire un thème institutionnel, mais il peut être aussi l’occasion de la création de quelques activités ponctuelles, enrichissantes, différentes, nouvelles. L’objectif, à la longue, est qu’il permette d’acquérir une nouvelle pratique professionnelle. Une démarche créative qui commence par interroger les émotions des adultes, qui amène à connaître et à reconnaître ce qui nous atteint, ce qui nous touche, ce qui nous transforme pour pouvoir ensuite explorer les émotions des enfants. Oser se mesurer au monde, l’éprouver et l’offrir aux enfants. Ne pas concevoir les activités comme une suite de leçons de choses, mais comme un voyage que l’on fait ensemble, un partage.

Cela n’a rien de simple. Nous sommes sans cesse rattrapé·e·s par nos habitudes, nos automatismes, nos craintes, nos croyances aussi. Et il ne faut pas grand-chose pour que l’exploration de l’obscurité redevienne une « simple » activité lampe de poche, parce qu’on renonce volontairement ou non à en faire un peu plus. Sortir de sa zone de confort, explorer plus loin, travailler différemment et se laisser emmener demande du temps et de l’énergie.

Même en tant que membre de la direction, nous sommes habitées par toutes sortes de craintes et de contraintes : ne pas surcharger l’équipe, ne pas surstimuler les enfants, parvenir à motiver tout le monde, appliquer et faire appliquer les lois, les recommandations, le règlement, le projet pédagogique. Encadrer l’équipe, pour aider à gérer ce quotidien : celui où Emilie ne mange rien et où ses parents veulent nous rencontrer, celui où Bilal bégaie et où sa maman ne veut pas entendre parler de logopédie, celui où Arthur épuise l’équipe en hurlant des gros mots à chaque contrariété, mord et tape les adultes. Celui où il faut accueillir aussi les 110 autres enfants qui vont plutôt bien, ne pas oublier les photos pour le projet Cause toujours, le rapport pour le projet L’enfant de l’art, former un groupe de travail pour le projet Citoyen malin, le colloque d’équipe, la formation un pour tous, le lave-vaisselle qui crache du gras, les toilettes du rez-de-chaussée qui sont bouchées, Léna qui a besoin d’un congé parental, Inès qui gonfle ses collègues avec ses arrivées tardives, les malades, les remplaçant·e·s, les remplaçant·es malades…

Le risque dans ce brouhaha est de se murer un peu, pour tenir. Il faut savoir faire silence pour écouter et laisser exister les émotions, celles des enfants bien sûr, mais aussi les nôtres. Il faut se souvenir que c’est important, plus important que les chaussures que Bastian ne veut pas mettre tout seul, plus important que la salade qu’Isabella ne veut pas manger, plus important que d’avoir le dernier mot face à l’enfant qui défie le monde à travers nous.

 

Une touche de recul

Lamia peint sur une grande feuille un carré blanc, elle s’applique pour reproduire quelque chose qu’on lui a montré. L’éducatrice vient voir et explique que le dessin est joli, mais que ce n’est pas ce que l’adulte avait proposé de faire et elle remontre l’exemple. Lamia reste un long moment sans rien faire. L’éducatrice l’encourage, mais Lamia hésite à se lancer. Finalement, elle accepte d’essayer encore. L’éducatrice observe, un peu ébranlée par les émotions que provoquent ses attentes. Lamia ne parvient pas à reproduire l’exemple et l’éducatrice tempère de son mieux. Mais Lamia s’effondre en larmes et pleure de longues minutes sans parvenir à se reprendre.

Cette scène est partagée par la professionnelle lors d’un échange autour de la créativité. Elle revisite son activité, questionne ses attentes et les attitudes de l’enfant. Elle a noté que Lamia se met beaucoup de pression pour répondre aux attentes de ses parents et des adultes en général, et est facilement anxieuse lorsqu’elle a l’impression de ne pas y parvenir. Il y a deux niveaux dans le questionnement : le sens que nous donnons à demander à de jeunes enfants de reproduire quelque chose selon un modèle, et comment accompagner un enfant qui s’évertue à vouloir combler les attentes supposées ou réelles des adultes.

 

Toucher au corps

Il y a des gens qui apprécient la distance sociale, ce mètre cinquante, voire ces deux mètres qui nous séparent désormais les un·e·s des autres. Grâce à cette mesure de protection, ils et elles ne sont plus obligé·e·s de serrer des mains poisseuses ou de faire la bise à des gens qu’ils et elles n’aiment pas. Je les comprends, mais pour moi, c’est une souffrance. J’aime prendre les gens dans mes bras quand cela est approprié et que ça fait du bien et, là, je ne peux plus.

Pour la collectivité, dans la petite enfance, la distance sociale est un non-sens absolu. On ne peut pas éloigner d’aussi jeunes enfants de leurs pairs ou de l’adulte. Le contact est ce qui permet de construire le lien affectif, de communiquer, de découvrir l’autre et le monde. Chez le tout-petit, le corps de l’autre est une frontière rassurante et incontournable. Chez le plus grand, le contact ou la proximité sont des repères sécurisants, l’expression du cadre dans lequel s’exerce l’autonomie grandissante.

Voici qu’avec l’arrivée de la pandémie, cet adulte, qui protège l’enfant, le console, le soigne, le rassure, devient un danger pour lui. L’enfant lui-même devient dangereux pour d’autres, pour mamie et papi qui n’osent plus le prendre dans leurs bras ou l’embrasser. Nous nous éloignons, nous restons à distance masqués, inquiets, autant de transmettre le virus que de priver l’enfant d’un contact physique ou visuel essentiel à son développement et à son épanouissement.

Il faut parfois s’éloigner pour prendre soin de l’autre, pour le protéger. Le rapport au corps de l’enfant a été transformé par la volonté salutaire de protéger les enfants des abus en tout genre que l’on découvre encore et toujours dans le passé des institutions de placement et d’éducation à travers le monde.

Dans un cas comme dans l’autre, il faut alors travailler pour ne pas vivre dans la peur. Trouver comment permettre la proximité et le respect, la spontanéité qui nous fait tendre les bras et serrer l’autre un instant contre nous pour partager la joie de se revoir, ou consoler un chagrin. Comment toucher l’enfant, comment le soigner tout en le protégeant. Comment le soigner, quand la recommandation est de prendre la température par voie rectale et que les parents et parfois les professionnel·le·s perçoivent cela comme un acte de maltraitance. Il devient incontournable de redéfinir le cadre éthique et de s’accorder sur la notion de soins.

 

Des professions et des êtres humains

La pandémie nous aura appris (de gré ou de force) un certain nombre de choses. Entre autres, que notre profession ne nous définit pas. On a beaucoup attendu des médecins qu’ils nous disent ce qu’il convient de faire, comme si la science incarnée par leur profession leur donnait les certitudes qui nous manquent. Force est de constater qu’ils sont aussi en contradiction entre eux, que le reste de l’humanité. On peut être médecin et complotiste par exemple, ce n’est pas contradictoire, c’est humain. Nous avons dû faire une place encore plus grande à l’incertitude dans notre existence, et sommes encore plus qu’avant confronté·e·s aux effets déstabilisants de la surinformation. Toutes et tous, nous cherchons à redéfinir ce à quoi nous croyons, une ou plusieurs références à partir desquelles reconstruire des certitudes et pouvoir reprendre des décisions.

Nos métiers et nos pratiques actuelles sont fondés sur des valeurs incontournables d’équité, d’égalité, de non-violence, de respect, de soins, de tolérance. La manière dont nous incarnons ces valeurs dans le travail nécessite d’être revisitée régulièrement, à la lumière et dans les contraintes des évolutions sociétales, avec un esprit critique, mais aussi en conscience que nous sommes, nous aussi, des êtres humains.

Cécile Borel