N° 136 / L’expertise professionnelle pour répondre à l’anxiété généralisée Comment porter au loin, vers la vie et l’espoir, les jeunes enfants qui nous sont confiés, lorsque la peur nous envahit ?

L’incidence de la pandémie sur la qualité d’accueil aura mobilisé des ressources innovantes au sein des équipes pour prendre soin, au mieux, des enfants accueillis. Le port du masque s’est imposé dès le 28 août 2020 dans les centres de vie enfantine du canton de Genève, et les contraintes de quarantaine et de maladie sont venues perturber la continuité des adultes encadrants[1]. Une réduction de l’espace de pensée des équipes s’est rajoutée à cela par des formations annulées et des colloques « sur Zoom » principalement organisationnels.

Dans le cadre de mon mandat de psychomotricienne, un soutien à l’aménagement et au jeu spontané vient colorer mes interventions. J’ai en commun avec les professionnel·le·s de la petite enfance une approche globale de l’enfant, qui met au centre des préoccupations l’expérience et l’enthousiasme comme facteurs d’intériorisation des connaissances. Nous avons été confronté·e·s à une obligation sanitaire peu compatible avec ces valeurs pédagogiques, il aura fallu du courage pour accompagner la collectivité avec créativité[2]. Au cours de cette année exceptionnelle, nos réflexions se sont orientées vers la recherche de moyens concrets, simples et réalistes, facilement applicables, afin de soutenir la sécurité affective des groupes d’enfants dont nous avions la charge.

Chez les tout-petits, des pistes de réflexion pour soutenir la ­construction de l’axe corporel et du jeu autonome viendront répondre aux besoins de consolidation des prérequis de la communication[3]. Chez les enfants de 1-2 ans, l’anxiété absorbée dans leurs petits corps a non seulement péjoré la qualité de leurs mouvements et de leur courage, mais aussi freiné leur accès au système exploratoire et, par voie de conséquence, aux représentations mentales et au jeu de faire semblant. Ici, une piste de réflexion a mis en évidence l’importance d’un coin de jeu stable et adapté aux besoins de découvertes, pour encourager la dynamique de compétence et remobiliser leur système motivationnel[4]. Et enfin, chez les plus grands (2-4 ans), ma proposition viendra relater certains jeux psychomoteurs qui offrent aux enfants l’opportunité d’affronter leurs peurs, de les vivre pleinement dans le plaisir du jeu partagé pour développer des stratégies de protection efficaces.

 

La peur ambiante a fragilisé la confiance des enfants dans le rôle protecteur des adultes

Le jeune enfant est tout d’abord dans son corps. Il vit très sérieusement, en s’impliquant de tout son être, de toutes ses fonctions et de toutes ses émotions dans chacun de ses actes, dès la naissance. C’est ce petit corps en action, vecteur d’émotions, qui parle aux corps de celles et ceux qui prennent soin de lui. Essentiellement émotionnel, le très jeune enfant se construit tout d’abord dans le dialogue tonique et les flux du contact corporel. Le toucher est pour lui aussi indispensable que manger et dormir, car il apaise l’ensemble de son corps et réduit son niveau de stress[5]. Il a besoin de donner sa confiance dans un corps à corps qui l’accueille, l’enveloppe et lui offre un soutien qui lui permette, d’une part, de donner son poids et se détendre, et, d’autre part, de trouver des appuis qui l’érigent dans la gravité. La ferme tendresse du contact est déterminante pour lui permettre de s’installer confortablement dans sa propre intériorité[6]. Le tout-petit a besoin d’actualiser ses compétences aux côtés d’un adulte attentif qui respecte son rythme et lui fait totalement confiance. C’est un regard qui prend au sérieux le jeune enfant et construit sur ce dont il est déjà capable. Ce regard porte également au loin, tel un miroir dans lequel l’enfant peut se reconnaître et s’apaiser. « Prendre soin des jeunes enfants, c’est toucher les enfants et être touché·e par eux, au sens propre et au sens figuré. »[7]

Mais le climat d’anxiété généré par la pandémie et les mesures de protection est venu perturber l’habituelle tranquillité de la rencontre et la qualité de contenance des adultes, dont la dynamique centrale a pour objectif « d’être avec » les enfants. La peur maintient le système corporel en alerte, le tonus monte, la respiration s’accélère, l’attention devient diffuse et le stress perturbe la disponibilité intérieure. Dans ces conditions, il devient plus risqué pour le jeune enfant de vivre et d’éprouver ses propres peurs enfantines. Cette fragilisation de l’étayage par l’adulte impacte dès lors la construction de la sécurité émotionnelle, indispensable au bon développement global de l’enfant.

 

La recherche de l’apaisement pour soutenir le développement psychomoteur des bébés

Dans les groupes de bébés, j’accompagne le développement psychomoteur, réponds aux interrogations des équipes et propose des ajustements dans les espaces de vie.

Les bébés accueillis en août 2020 ont traversé la période du confinement en dehors d’une collectivité et ont eu, de surcroît, peu d’expérience du masque sur le visage de leurs proches. L’équipe éducative a donc non seulement tout particulièrement soigné la période de familiarisation des nouveaux et des nouvelles arrivé·e·s, mais a aussi découvert les effets du port du masque au quotidien.

D’emblée, j’ai perçu un climat d’anxiété diffuse. Les bébés qui ne se déplacent pas encore semblent accaparés par toutes les stimulations de l’environnement, particulièrement les déplacements des adultes. Ils peinent à se détendre, à stabiliser leur posture sur le dos, à se rassembler sur le devant de leur corps en forme enroulée pour vaquer à leurs découvertes du moment. Les bébés qui accèdent au déplacement, s’agglutinent à proximité des adultes, sans pour autant trouver l’apaisement nécessaire à leur jeu autonome. Comme si le masque venait faire écran au lien, et comme si la diminution de disponibilité psychique des adultes colorait la qualité du réconfort nécessaire à leur sécurité intérieure. Cette anxiété diffuse a un effet sur la respiration, le tonus, les émotions, les mouvements et la qualité du jeu autonome. J’ai non seulement constaté que les bébés ne sourient pas au visage masqué[8], se désintéressent de ce qui leur est dit et se détournent du face à face, mais aussi qu’ils semblent sans voix, n’émettent plus de sons en rétroaction et font moins de gazouillis spontanés. Le contraste est frappant : sans le masque, le bébé s’illumine, gazouille, interagit et lorsque l’adulte remet le masque, il perd ses repères et se détourne de la communication. Dépossédé d’expressions faciales complètes[9], ce qui rend le visage moins expressif, le bébé semble se décourager et le jeu perd de son intensité. Il est plus difficile de maintenir son attention dans la durée et d’installer l’accordage relationnel à l’origine du tour de parole et de l’apprentissage par imitation. Un cercle vicieux s’installe, le manque de réconfort perturbe la qualité de sécurité du groupe de bébés, on voit apparaître plus d’agitation, de pleurs, d’ennui et d’errance[10], et les adultes peinent à se poser et s’épuisent dans des réponses individualisées.

Malgré les conditions complexifiant l’atteinte d’une véritable qualité d’accueil, il existe cependant des moyens d’y faire face et de retrouver un pouvoir d’action. En installant les bébés au sol, en maintenant leurs jambes légèrement surélevées à l’aide d’un support, nous participons à la détente globale de leurs corps. Dans cette forme corporelle d’enroulement, le bébé stabilise sa posture en appui dorsal, centre son regard et rassemble ses mains sur le devant de son corps dans une qualité d’attention favorable à la variété de ses explorations. C’est à partir de cette posture intériorisée qu’il amorce sa capacité à jouer seul et trouve sa dynamique naturelle de redressement pour se déployer dans l’espace. L’appui de la colonne vertébrale dans la gravité est une ressource pour l’apaisement sur lequel toute l’architecture du développement psychomoteur va s’échafauder. Le dos est aussi la zone la plus innervée de récepteurs caresses[11], et procure d’agréables sensations lorsqu’il se détend. Le gazouillis participe à cette élaboration : plus la détente est perceptible, plus la variété des babils s’épanouit naturellement. Les sons émis font partie des ajustements relationnels et, par le jeu de souffle, de la vibration, de la rythmicité, ils participent à la construction d’un dedans du corps comme caisse de résonance et, d’un dehors, qui revient vers le corps après s’être déployé dans l’espace. L’action sonore participe à la création d’une juste tension[12] qui permet d’être disponible et réceptif, elle ramène à l’enveloppe du corps en coordonnant et en associant le dedans et le dehors, par un effet d’aller-retour, contribuant ainsi à la construction du schéma corporel et de la confiance en soi. La variété et la qualité des babils nous informent du degré de détente et de sécurité émotionnelle d’une collectivité.

Au fil du temps, le masque chirurgical s’est intégré dans la pratique et tou·tes les partenaires professionnel·le·s sont devenu·e·s plus à l’aise. Cependant, impliquer les parents pour développer des stratégies de soutien s’est imposé comme un complément essentiel pour pallier les longues journées de crèche sans expressions faciales complètes. Encourager les parents à accrocher le regard de leur bébé et à maintenir l’attention, pour jouer les sons, les mots, les surprises, est devenu un soutien indispensable au travail des professionnel·le·s. « Le langage humain est un peu semblable aux murs d’une maison. Avant de le construire, il faut penser à ses fondations. Celles-ci sont faites de sensations et d’émotions d’abord confuses, puis de mieux en mieux identifiées. »[13]

Dans ces conditions sanitaires contraignantes, parents, bébés et professionnel·le·s se sont donc vu imposer une distance peu favorable au tissage de liens. Les parents ne pouvant plus entrer dans l’espace de vie pour y accompagner leur bébé, les séparations et les retrouvailles ont été abrégées sur le pas de porte. En aménageant une petite zone d’accueil « sur le pas de porte », si possible au sol, à hauteur des bébés, on peut soigner la temporalité de la transition. Pour ce faire, un coin de jeu pensé pour durer donne un repère de continuité au bébé, qui pourra commencer à jouer pendant que les adultes finissent d’échanger sous ses yeux. C’est une bonne manière d’offrir de la sécurité d’autant plus que les accueils ne sont pas effectués par le même adulte chaque jour. Penser un espace pour le parent « qui reste dehors », afin qu’il puisse s’asseoir un moment, facilitera par ailleurs le dialogue. Cette zone transitionnelle va également servir tout au long de la journée, car ce sont ces mêmes pas de portes qui se voient encombrés de bébés, qui identifient cette partie de l’espace comme lieu ressource de relation et d’attention.

 

Un espace de jeu pour s’approprier son pouvoir d’action et apprivoiser ses peurs

Dans les groupes des 1-2 ans, j’offre des moments de jeu, propose des ajustements dans les espaces de vie pour correspondre aux besoins psychomoteurs et je réponds aux interrogations des équipes. Pour soutenir la dynamique exploratoire d’un groupe d’enfants éprouvé[14] par une grande discontinuité lors de leur première année de crèche[15], nous avons opté pour prioritairement soutenir la continuité ludique et spatiale à travers un aménagement adapté à leur besoin de découvertes.

Délimité sur une longue bande d’espace au fond de la salle de repas, le coin bleu, extensible en fonction des moments de la journée, est non seulement accessible aux enfants dans les moments de jeu libre, mais aussi prévu pour les moments d’activités structurées en petits groupes. Les tapis, les bancs, les modules et les barrières qui font office de délimitation sont pensés pour offrir une variété de hauteurs et de petites zones afin de réguler naturellement le jeu solitaire, parallèle et collectif, mais aussi pour permettre aux enfants de varier leurs postures corporelles, car ils ont encore besoin de beaucoup bouger[16] pour fixer leur attention. Nous avons soigneusement trié et rassemblé dans de petites caisses laissées à la disposition des enfants toutes sortes de matériel ouvert, polyvalent et combinable, de couleur bleu, fait de tissus, de sacs, de boîtes, de balles, de figurines, de plots, cerceaux et coussins, de couvertures et de bassines, etc. Dans cette tranche d’âge, le mouvement est l’outil par excellence pour soutenir les comportements d’imitation et encourager la socialisation. Faire comme l’autre en bougeant se complexifie avec la capacité de faire comme l’autre en bougeant avec un objet. D’où la nécessité de s’assurer d’une quantité suffisante de matériel de jeu semblable pour soutenir le jeu collectif. Conçue pour évoluer, une « réserve » a été prévue dans une armoire à proximité pour enrichir les besoins ludiques et réguler la dynamique de curiosité des enfants en ajustant la quantité et la variété des objets proposés.

Ce coin bleu s’est finalement imposé toute l’année, un peu à notre insu d’ailleurs, mais il est devenu un réel tuteur de continuité pour ce groupe qui a vu défiler énormément d’adultes[17] différents. L’insécurité à laquelle ces enfants ont été soumis a fortement impacté leurs activités découvreuses naturelles. « Le système exploratoire est immédiatement activé quand les systèmes d’attachement et de vigilance sont désactivés et s’éteint quand ces derniers sont activés trop intensément. »[18] Ces enfants devaient non seulement remobiliser leur système d’action, mais encore trouver des moyens pour réveiller la dimension affective dans leurs jeux spontanés. « C’est la période sensible de développement du système d’action, l’enfant doit mémoriser les différentes actions, inhiber les distractions, focaliser son attention, contrôler ses gestes et émotions qui pourraient le décourager, enfin il doit détecter ses erreurs, trouver des solutions à ses problèmes et persévérer jusqu’à atteindre son but. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le résultat, c’est le processus, la suite d’actions qui le met au défi de réussir seul. »[19] Etre agile, réussir, inventer rassure l’enfant sur ses compétences et lui donne du courage. En plus, expérimenter et extraire des invariants du monde physique offre l’opportunité de se tranquilliser sur sa propre continuité d’exister[20]. C’est un jeu d’allers-retours incessants entre le monde des objets et la construction de sa propre intériorité. Pouvoir cacher son corps sous la couverture suppose d’avoir une représentation de celui-ci pour supporter de le voir disparaître un petit moment. Pour s’assurer de sa propre permanence, l’enfant va faire vivre à sa poupée les mêmes actions qu’il expérimente avec son corps et, tout tranquillement, accéder aux jeux d’imitation différée[21]. C’est toute l’importance des jeux de manipulation des plus petits, véritable outil pour la construction de leur propre sécurité ­émotionnelle. Il s’agit donc pour nous d’être attentifs et attentives à leurs besoins dans les jeux spontanés et créatifs[22].

Soutenir les jeux de grande motricité pour fluidifier le tonus et jouer à tomber pour apprivoiser la peur

Avec les enfants plus grands, j’offre des moments de jeux psychomoteurs dans une salle de mouvement en coanimation avec leur éducateur ou leur éducatrice de référence. Cette année, il a fallu canaliser l’agitation et l’excès de tensions que les corps avaient accumulés. Deux jeux de décharge psychomotrice ont été proposés pour optimiser les agilités et affronter les peurs autour des notions de poursuivre/être poursuivi et tomber/faire tomber.

Le jeu de course-poursuite se déroulait toujours de la même manière, de telle sorte que les enfants performent leurs stratégies. Apprendre à freiner, retenir l’ampleur et la vitesse du geste pour les plus agités, apprendre à oser s’élancer dans l’espace, à prendre des risques pour les plus inhibés. Pendant que je cherchais à attraper les enfants qui couraient dans l’espace, l’éducateur·trice restait dans « la maison refuge » pour accueillir les courageux, rassembler les corps après les émotions fortes et verbaliser les peurs ressenties. Doter les enfants de ressources ludiques pour se protéger du danger en se réfugiant dans un espace de sécurité clairement délimité et investi par l’adulte leur permet d’expérimenter concrètement des solutions pour affronter leurs peurs.

Le jeu de « bateau mamie » consistait à construire une grosse structure pour grimper, sauter, glisser, à l’aide de modules et de tapis de motricité, afin de créer un terrain d’exploration incitant à mobiliser le mouvement dans toutes les variations posturales. Le départ imminent du bateau invitait les enfants à s’asseoir et à trouver leur place parmi les autres enfants. Une fois le groupe rassemblé et attentif, le jeu pouvait démarrer, théâtralisant clairement dans l’intonation du chant une différence entre les petites et les grosses vagues, dans le but d’amener un sens sécurisant en donnant à l’enfant l’espace pour l’anticipation[23]. Si l’un d’entre eux tombait avant la fin du chant, tout s’arrêtait et il fallait recommencer. Les adultes qui restaient sur l’embarcation veillaient au bon déroulement du jeu, rappelant les enfants à retrouver leur place après cette épreuve. Cette mise en scène du lien de protection permettait aux enfants d’éprouver leurs propres ressources pour affronter leurs peurs. Ils ont mis du temps à accéder à cette sécurité de base qui permet d’inhiber leur action, d’être attentif, d’écouter les autres et de jouer en groupe. « Ce n’est qu’une fois que l’enfant a trouvé les ressources intérieures pour réguler ses peurs qu’il peut explorer la vie, développer de nouvelles compétences, faire face aux défis de l’existence, apprendre encore mieux et découvrir. Toutes ces capacités passent par la qualité des liens qui le construisent lors de ses premières années de vie, la qualité de la présence de ceux qui ont pris soin de lui, enfant, la qualité de l’environnement dans lequel il grandit, dans ses sphères familiales, éducatives et sociétales. »[24]

La peur de la chute fait partie des peurs archaïques universelles que nous traversons, toutes et tous, à différents moments de notre vie. La qualité de notre tension corporelle va colorer l’intensité de nos ressentis. En cherchant à mobiliser les enfants dans leurs agilités qui engagent les corps dans leur globalité, nous participons à une détente qui harmonise les tensions corporelles et améliore l’attention. En proposant des jeux d’exploration des émotions, nous participons à leur décharge et à leur élaboration. Le jeu du bateau canalise la jubilation de la peur de tomber, lui donne une structure et lui permet de s’expanser. Pour l’anecdote, précisons que, cette année, les enfants ne tombaient pas dans l’eau, mais dans la boue ! Mettre en jeu cette préoccupation de toucher quelque chose de sale, « au dehors », a mobilisé un jeu de nettoyage du corps avant de remonter sur le bateau, un peu à la manière du lavage des mains intensif pratiqué. « Le toucher est l’un des premiers sens mis à contribution dans la découverte du monde. Les enfants touchent le matériel, les jeux, les vêtements, et c’est un besoin primordial dans la constitution psychique du principe de réalité. Priver les enfants du toucher revient à les priver d’un accès sensoriel fondamental au monde qui les entoure. »[25] Redonner vie au plaisir de toucher sans peur d’être « contaminé » s’est avéré complémentaire à la réassurance de la peur de la chute apprivoisée.

 

Conclusion

Pour toutes et tous, l’impact de la crise sanitaire a été et reste réel. Le port du masque et la fragilisation de l’état émotionnel des adultes ont coloré une perte de repères pour les enfants accueillis dans les espaces de vie enfantine. A la discontinuité de la présence des professionnel·le·s est venu s’ajouter un épuisement psychique qui a péjoré la qualité du réconfort qui permet à l’enfant d’être porté au loin, vers l’espoir[26] et de pouvoir grandir en sécurité. « La violence d’un monde adulte régi par l’angoisse focalisée sur la mort et la maladie fait effraction traumatique dans le monde de l’enfance, lui supprimant de façon totalitaire et abusive le droit à une autorité contenante, à une structure sécurisante favorisant les apprentissages, lui volant son innocence, sa joie de vivre et sa sérénité. »[27] L’insécurité affective est venue ralentir le processus du développement, comme si la peur ambiante avait freiné la capacité naturelle des enfants à ressentir et à apprivoiser leurs propres peurs enfantines et, par voie de conséquence, à développer des ressources cognitives pour se représenter le monde. Il aura fallu beaucoup de patience et de répétitions pour qu’ils et elles accèdent progressivement à des jeux qui engagent les émotions dans la symbolisation.

La collaboration développée avec les équipes éducatives s’est avérée fructueuse, les outils de la psychomotricité ont été porteurs de sens pour les professionnel·le·s qui ont fait preuve d’innovation et de créativité pour accompagner cette prime enfance qui a besoin de développer la confiance en son entourage social, afin de pouvoir mobiliser sa propre force et son courage pour grandir. Avec bienveillance et professionnalisme engagé, nous avons tenté de relever le défi pour remobiliser la fluidité dans des corps devenus inquiets[28], redonner du plaisir, renforcer une dynamique ludique et créative.

Pour ce faire, l’un des enjeux aura été d’ajuster notre activité habituelle, de la structurer différemment. Nous avons utilisé les mêmes connaissances et les mêmes pratiques que d’ordinaire, mais dans un contexte différent qui nous a amené·e·s à prioriser certains aspects de notre activité professionnelle, à en abandonner plus ou moins d’autres en fonction de l’analyse que nous faisions des situations. Nous avons pratiqué le métier, avec nos outils et nos savoirs, et simultanément, l’adaptation que nous avons développée a été comme une réinvention de cette pratique professionnelle. Nous voyons bien, j’espère, dans cette description d’une adaptation à une situation d’urgence qui dure, que chaque geste, chaque décision, chaque option devenait quasiment « vitale » d’une certaine façon. Au-delà d’un engagement personnel intense, c’est bien l’expertise professionnelle qui aura constitué ici la ressource principale.

Sylvie Chabloz

 

Bibliographie

Alvarez, Céline (2019), Une année pour tout changer et permettre à l’enfant de se révéler. Les Arènes, Paris.

Bilheran, Ariane (2020), Impacts traumatiques de la politique sanitaire actuelle sur les enfants: constat clinique alarmant.

https ://www.arianebilheran.com/post/impacts-traumatiques-de-la-politique-sanitaire-actuelle-sur-les-enfants-un-constat-clinique-alarmant

Fontaine, Anne-Marie (2021), Aménager les espaces de jeu des tout-petits. Attachement – Exploration – Imitation. Editions Philippe Duval.

Giampino, Sylviane (2017), Refonder l’accueil des jeunes enfants. Erès, Toulouse.

Guédeney, Nicole et Guédeney, Antoine (2010), « Le concept de système motivationnel : les systèmes impliqués dans le phénomène de base de sécurité », dans L’attachement: approche théorique. Du bébé à la personne âgée. Elsevier Masson, Paris.

Hüther, Gerald & Hauser, Uli (2019), Tous les enfants sont doués, comment découvrir les talents de votre enfant. Les Arènes, Paris

Kaden Dorothee (2020), Le pouvoir des caresses. Le toucher, un contact vital. Documentaire Arte

https ://www.arte.tv/fr/videos/089055-000-A/le-pouvoir-des-caresses/

Raynaud, Anne (2019), La sécurité émotionnelle de l’enfant. Marabout.

Solioz de Pourtalès, Vanessa et Chabloz, Sylvie (2011), Nourrir la sécurité affective pour bouger avec plaisir. Journée intercantonale Youp’là bouge Neuchâtel.

https ://www.youplabouge.ch/wp-content/uploads/conference-youpla-bouge.pdf

Solioz de Pourtalès, Vanessa & Chabloz, Sylvie (2019), L’intervenant dans l’accompagnement du jeune enfant au moment du jeu. Journée intercantonale Youp’là bouge Lausanne.

https ://www.youplabouge.ch/wp-content/uploads/lintervenant-dans-laccompagnement-du-jeune-enfant-au-moment-du-jeu.pdf

Tisseron, Serge (2010), L’empathie au cœur du jeu social. Albin Michel, Paris.

 

[1]-Une succession de personnes pas toujours formées est venue combler le manque crucial de personnel.

[2]-J’ai observé des professionnel·le·s moins disponibles pour l’étayage par la répétition, le plaisir et le ludique.

[3]-Attention conjointe, pointage, tour de rôle, manipulation, imitation, jeu de faire semblant et jeu symbolique.

[4]-Au sens de Hüther (2019), p. 46. L’enthousiasme nécessaire à découvrir par soi-même. Dynamique centrale de tous les apprentissages.

[5]-Inspiré du documentaire, Le pouvoir des caresses. Arte (2021).

[6]-Solioz de Pourtalès, Vanessa et Chabloz, Sylvie (2019), Pour aller plus loin, cet article aborde la qualité de présence de l’adulte constituée d’empathie, de bienveillance, de disponibilité intérieure et de conscience corporelle.

[7]-Giampino, Sylviane (2017), p. 41.

[8]-Bilheran, Ariane (2020). Avant environ 2 ans, les jeunes enfants sont incapables de se représenter le sourire supposé caché sous le masque.

[9]-Hüther, Gerald et Hauser, Uli (2019), p. 41. Pour aller plus loin. Ne pas pouvoir associer le haut et le bas du visage et distinguer les mouvements de la bouche semble les décourager et ils se détournent de l’interlocuteur.

[10]-Cette année, j’ai été frappée par le nombre d’enfants qui errent sans but, lolette en bouche, ou encore par ceux qui adhèrent au sol, longuement dans l’ennui.

[11]-Le pouvoir des caresses. Arte. (2021).

[12]-Une peau de tambour trop ou pas assez tendue rend le son sourd. Une juste tension fait que la peau vibre et reste réceptive. Le son va participer à la création d’une juste tension corporelle.

[13]-Tisseron, Serge, (2010), p. 85.

[14]-Un groupe particulièrement sensible aux déplacements des adultes, cela étant notamment visible dans les réactions émotionnelles derrière les portes et lors des transitions.

[15]-Confinement et absentéisme massif de l’équipe éducative dans le groupe des bébés.

[16]-Bouger est une bonne manière de réguler son tonus, d’évacuer le stress et de stabiliser sa posture pour affiner la qualité de son attention.

[17]-Contexte vraiment très difficile, nous avons répertorié 21 adultes (masqué·e·s) sur l’année scolaire. Le service d’autorisation et de surveillance de l’accueil de jour à Genève (SASAJ) a pris l’optique de maintenir à tout prix les groupes ouverts durant la pandémie, indépendamment des adultes connu·e·s des enfants.

[18]-Guédeney, Nicole et Guédeney, Antoine (2010), p. 12.

[19]-Alvarez, Céline (2019).

[20]-Solioz de Pourtalès, Vanessa et Chabloz, Sylvie (2011), pour aller plus loin, cet article aborde en profondeur les notions de permanence du lien, du corps propre et de l’objet.

[21]-Faire semblant de dormir fait partie de ces premiers jeux qui mettent en scène les besoins fondamentaux. C’est par ce chemin que le petit enfant accède au jeu symbolique.

[22]-Fontaine, Anne-Marie (2021), Pour aller plus loin.

[23]-Donner des repères, petites vagues = pas peur, grosses vagues = peur.

[24]-Raynaud, Anne (2019), p. 147.

[25]-Bilheran, Ariane (2020), p. 8.

[26]-On peut ici faire référence au premier stade du développement psychosocial d’Erik Erickson dont la force adaptative est l’espoir ! Confiance ou méfiance dans son entourage.

[27]-Bilheran, Ariane (2020), p. 16.

[28]-Harmonisation tension/détente, action/repos.