N° 136 / Attention à autrui sous haute tension

La pandémie de Covid-19, au-delà de ses effets dramatiques, aura eu un rôle de révélateur en intensifiant certaines dimensions de nos vies privées et professionnelles. Le fait de désigner une mesure de protection, soit comme distanciation physique, soit comme distanciation sociale, nous a rappelé que « le social est physique » aussi. Un paradoxe majeur auquel nous aurons été confronté·e·s est qu’il aura fallu renoncer à une part de sociabilité pour se protéger, alors que nous sommes fondé·e·s dans le lien. Sacrifier ce qui nous constitue pour exister. Nous avons ainsi redécouvert l’importance d’une poignée de mains, d’une bise sur la joue, d’une proximité physique dans l’échange, en en étant privé·e·s.

A un tout autre niveau, la pandémie a également mis à l’épreuve et en lumière les forces et les limites de notre système politique et économique. Les politiques publiques, comme l’assurance chômage, ont ainsi dû être réaménagées en fonction de la situation. L’économie libérale, vivement soutenue par l’Etat en l’occurrence, a dû adapter ses modalités de production et accélérer certaines évolutions, comme le travail à domicile.

Concernant les politiques de la petite enfance plus précisément, la légèreté chronique des visions et des ambitions fédérales et cantonales a été source de fragilité, pour un secteur d’activité dont on apprécie surtout la dimension utilitaire dans la conciliation entre vie privée et activité professionnelle qu’il permet, c’est-à-dire dans son rôle de soutien indirect à l’économie. « Avec la crise Covid, maintes instances politiques ont souligné l’importance systémique de l’accueil de l’enfance pour la société et l’économie de notre pays. Pourtant, les incohérences auxquelles est confronté le secteur se renforcent et se révèlent davantage confuses en cette période difficile. »[1] A cette aune, l’aide rétroactive accordée par la Confédération peut raisonnablement être lue comme étant en réalité un soutien indirect à l’économie[2].

Là encore, la pandémie aura accentué les difficultés des structures de la petite enfance, insuffisamment étayées institutionnellement, et finalement, c’est dans le métier lui-même et leurs savoirs que les professionnel·le·s auront dû puiser pour faire face aux conséquences de la pandémie et assurer leurs missions de care, entendu à la fois comme disponibilité psychique et action concrète envers autrui.

La dynamique paradoxale évoquée ci-dessus (je dois m’isoler physiquement d’autrui pour me protéger et pour le protéger), qui aura été l’un des fruits amers de la pandémie, a été à l’œuvre dans toutes les institutions de la petite enfance, dans maints types de situations pédago-éducatives, créant à chaque fois « une énigme professionnelle » à résoudre. On se rappelle que la pratique professionnelle de l’éducation de la petite enfance se fonde essentiellement dans des tensions contradictoires, tensions dans lesquelles il faut « s’installer » et dans lesquelles il faut penser à l’aide du paradoxe. Coquoz[3] a très bien démontré que les principes d’autonomie et de socialisation sont opposés en soi, mais qu’ils constituent deux pôles nécessaires car, si l’un disparaît, c’est la réflexion critique et le raisonnement qui s’évanouissent, laissant le champ libre à une orthodoxie, une vérité présentée comme évidente et ne souffrant pas discussion, ce qui ouvrirait la voie à la monomanie et au fanatisme. L’un des intérêts majeurs de l’analyse que fait Coquoz d’un couple de principes éducatifs fondamentaux contradictoires, est qu’elle est transposable à d’autres duos de contraires. Ainsi, parmi les tensions fondatrices de pensée, celle qui met en jeu la question du toucher – pas toucher apparaît comme particulièrement fertile pour le métier, dès qu’on l’aborde sous l’angle du corps et du care, dans une longue période où la distanciation physique aura été imposée. En effet, la variation réglementée des distances entre les corps a exigé une modification adaptée des pratiques de care, jusque dans ses dimensions de disponibilité psychique. Et plus qu’à un simple ajustement, c’est parfois à un renouvellement des pratiques de care que nous avons assisté.

Ce que nous retiendrons à la lecture de ce numéro où la parole a largement été donnée à des professionnel·le·s, c’est la capacité profonde que contient le métier de se renouveler pour s’adapter à une situation imprévue et problématique. C’est évidemment à travers la mise en œuvre du métier par celles et ceux qui le pratiquent au quotidien que ce renouvellement et cette adaptation se réalisent. C’est à travers celles et ceux qui savent comment procéder (qui maîtrisent le genre professionnel, voire qui ont du style professionnel, selon les concepts de l’analyse de l’activité) que le métier actualise son potentiel. On l’a dit, les métiers de l’éducation se fondent dans la contradiction, qui est le creuset où s’élabore la finesse de pratiques éthiques, à travers l’usage du paradoxe qui est par définition « inclusif ». Il faut réaffirmer alors que c’est cette conception exigeante du métier qui le rend résilient en situation de crise.

Un autre élément qu’il convient de souligner, c’est que l’éloignement imposé entre personnes aura, d’une certaine façon, rapproché des professionnel·le·s de domaines voisins. On sera ainsi attentifs et attentives, dans ce numéro, au fait que la collaboration entre psychologues ou psychomotricien·ne·s et éducateurs et éducatrices de l’enfance a produit de nombreuses solutions viables très concrètes et très subtiles, probablement parce que cette collaboration intensifiée a été orientée vers un objectif exclusif : garantir au quotidien un accueil qui joue sa fonction de care au sens large. Le rapprochement et la solidarité de pratiques professionnelles, distinctes ici, est ce qui aura contribué à trouver réponse aux problèmes posés. On devine là, sans doute, tout le potentiel d’une interprofessionnalité au service des usagers et des usagères, orientée vers un même but, avec des compétences et des points de vue distincts.

Ce que nous n’avons pas encore dit, et c’est l’une des autres confirmations de cette période de crise, c’est que si le métier n’était qu’application de techniques ou application de procédures, plaquage de savoir-faire ou réalisation de recettes, aucune réponse n’aurait été trouvée aux multiples énigmes qu’a posées la réalité. Seule la mise en œuvre d’une réflexivité complexe, prenant en compte de multiples tenants et aboutissants, imprévus et en tension, a permis de poursuivre l’accueil de jour professionnel de jeunes enfants dans le respect des règles de l’art et du métier, dans le respect des enfants et des familles, dans le respect de leurs besoins et de leurs désirs.

La pandémie a finalement confirmé, ou exemplifié, deux choses que nous savions déjà, mais qui méritent d’être répétées et documentées à l’aune de la période de crise sanitaire que nous traversons encore. La première est que les politiques de la petite enfance sont en retard au rendez-vous. La seconde est que les professionnel·le·s de la petite enfance sont à l’heure au rendez-vous.

Sophie Tapparel et Robert Frund

 

[1]-Rôle systémique de l’accueil de l’enfance dans un contexte Covid : prise de position de Pro Enfance. https ://www.proenfance.ch/coronavirus-covid-19/role-systemique-de-l-accueil-de-l-enfance-dans-un-contexte-covid-prise-de-position-de-pro-enfance

[2]La Confédération annonce enfin des mesures en faveur de l’offre d’accueil publique (accueil petite enfance, accueil parascolaire, accueil familial de jour), au même titre que pour l’offre privée. Les structures d’accueil de l’enfance publiques peuvent ainsi bénéficier, rétroactivement et au travers des cantons, d’une aide financière Covid-19 afin de compenser les contributions non versées par les parents durant la situation extraordinaire au printemps 2020. L’ordonnance concernée est entrée en vigueur le 1er juillet 2021. »

La Confédération financera rétroactivement l’offre d’accueil publique. https ://www.proenfance.ch/coronavirus-covid-19/la-confederation-financera-retroactivement-l-offre-d-accueil-publique

[3]-Coquoz, Joseph (1996), « Autonomie et socialisation : deux valeurs obligées ? » in Revue petite enfance N° 58, Autonomie et socialisation, Pro juventute, Lausanne, pp. 11-24.